Western
Western débute avec les pérégrinations fantasques et singulières d’un couple incongru formé d’une jeune femme vêtue d’une robe ornée de volants roses et d’un homme quelque peu pusillanime qui préférerait déguster son café, qu’il réclame avec un ton dramatiquement implorant, dans les solitudes du désert plutôt que de braquer une banque. Exhorté par la demoiselle, Hart rassemble tout ce qu’il peut posséder comme courage, se saisit de son arme et part dévaliser la banque de la ville la plus proche en compagnie de sa fiancée. Malheureusement, le banquier refuse d’obéir aux exhortations fébriles du maladroit clephte et ordonne à ses employés de ne pas leur confier le moindre numéraire sous peine de les inculper de complicité de vol. Les menaces de mort, proférées d’une voix tremblante, ne parviennent à émouvoir le sempiternel banquier, ni même le canon du pistolet de Hart tendu d’une main hésitante vers le front du vieillard vigoureux. Le couple se retire de l’établissement bancaire, honteux et ridicule, n’ayant pas récupéré le moindre denier. Traqués par les habitants de la ville, ils se font tous deux accabler et fustiger. Découragé, le déplorable Hart se plaint avec pathos de son incapacité à accomplir quoi que ce soit. Adeline, sa vive compagne, lui propose d’utopiques et insouciantes épousailles. Après avoir tristement souligné l’impossibilité de se marier sans richesses, les deux fiancés se retrouvent tout de même dans une église vide de tout pèlerin, parsemée de fleurs éparses, et s’échangent timidement des anneaux tendus par un prêtre. Mais deux frères bandits ouvrent les portes du lieu saint, leur inquiétante silhouette se découpant entre les rais éblouissants de lumière. Ils tirent sur Hart et se saisissent de la mariée, qu’ils enlèvent sous les yeux du mari impuissant qui ne peut qu’arracher un pan rose du corsage de sa femme.
Après le rétablissement elliptique de Hart, nous retrouvons le cavalier contrit parti à la recherche de son épouse. L’ancien vaincu accablé, incapable de tenir un fusil sans frémir, est devenu soudainement un brave preux en quête de sa mie dont la fière monture fend les eaux dans un ralenti évocateur. La trace des deux histrions ne semble guère ardue à suivre : à chaque ville que les ravisseurs croisent, les femmes disparaissent, les hommes sont, pour la plupart, massacrés et les bâtiments deviennent des ruines fumantes. Dans l’une des bâtisses délabrées, Hart finit par recueillir un étrange survivant : un vieil écossais en kilt qui joue incongrument de la cornemuse et parle un langage énigmatique et lacunaire agrémenté de citations bibliques. Après avoir inexplicablement ouvert une boîte à musique ornée d’une danseuse virevoltante sous les yeux du vieillard, Hart finit par l’exhorter à parler et obtient quelques explications inquiètes de sa part. Les deux frères s’emparent des jeunes femmes se trouvant dans des villes isolées pour les vendre aux enchères auprès des tenanciers de maisons de joie mexicaines. Hart poursuit donc sa quête, suivi par l’inénarrable Écossais. Les femmes, quant à elles, sont recluses, sales, dévêtues et assoiffées, dans une ruine habitée par des chauves-souris pernicieuses. Puis, elles sont lavées, apprêtées et maquillées de façon à défiler sur une longue table chargée de victuailles sous les yeux lubriques des entremetteurs. Hart intervient au moment où son épouse est la proie de deux gérontes concupiscents qui se sont lassés de seulement pouvoir regarder les jeunes filles.
Si Western est remarquable, c’est avant tout par le traitement de l’image élaboré pour outrancièrement valoriser la trois dimensions. Les scènes sont toutes façonnées avec la volonté d’éblouir le spectateur et de lui donner l’impression que les éléments rehaussés par l’usage des trois dimensions surgissent en s’extirpant de l’écran et tentent de rejoindre l’œil du contemplateur. Force est de constater l’aspect démesurément surfait du procédé : la caméra, qui veut saisir l’objet en relief, est maladroitement positionnée et aborde des angles alambiqués, comme par exemple lorsque le spectateur doit supporter l’horrifiant spectacle d’un postérieur de nourrisson. Les fréquents ralentis, qui cherchent à prolonger la contemplation d’une séquence en trois dimensions, sont excessifs et parfois ridicules. Le sombre cheval de Hart fendant les eaux ne manque certes d’élégance, mais le ralenti affecté ébaudit plus qu’il n’impressionne, surtout que le cavalier n’a guère été, jusqu’à ce point précis du film, un exemplaire protagoniste. Les gestes sont artificiels, manquent de spontanéité et sont parfois même incongrus. L’on a l’impression que le prête se tord la main pour donner l’alliance dans un angle qui soit suffisamment valorisé par la trois dimensions. L’insistance portée sur les canons de fusils et de pistolets, presque toujours soulignés par le relief, braqués sur le spectateur en un geste menaçant, finit par irrémédiablement ennuyer et irriter, d’autant que le procédé n’est pas toujours astucieux : un certain flou vient contrarier le regard confronté à la multitude de ces canons d’arsenal. Chaque séquence, au mépris de l’esthétique, du confort visuel ou de la cohérence, est faite pour mettre en valeur la trois dimensions. Certains instants sont fort heureusement jubilatoires, comme le générique de début, où Hart se saisit de divers objets en relief sur lesquels est judicieusement inscrite la distribution. La scène où la bande des deux frères belliqueux attend, dans un village désert, la venue de Hart mérite à elle seule que l’on s’use les yeux jusque là : les malfrats tentent de s’occuper de façon fantaisiste, ce qui permet un heureux relâchement de la tension dramatique. L’un agite frénétiquement un yo-yo, l’autre pèle interminablement une pomme, un autre cogne furieusement une balle rebondissante tandis qu’un autre encore jette vivement des fléchettes sur une tenture peinte. Cette scène parodie l’interminable attente de l’introduction d’Il était une fois dans l’Ouest. D’autres instants du film font preuve de cette grandiloquence parodique, comme celle des femmes effarouchées par les chauves-souris. Les créatures voletant gauchement provoquent l’hilarité du spectateur tandis que les femmes se jettent nonchalamment des escaliers en poussant des hurlements stridents afin de fuir les bêtes inoffensives. Lorsque l’un des frères, capturé et roué de coups par Hart, est abandonné et attaché dans un lieu infesté de rats, les animaux insignifiants sont rendus effrayants par des bruitages idiots et un poil artificiellement mouillé et dressé en piques sur le dos. La volonté d’effrayer le spectateur avec cette scène de fausse dévoration est mise en échec par l’absurdité de la séquence et la laideur difforme de la prétendue victime des dents acérées des rats.
Le scénario en lui-même est d’une pauvreté affligeante. Le thème des femmes opprimées et vêtues de blanc semble ostensiblement repris à Blindman. L’histoire, bien que fort simple, présente maintes incohérences : comment Hart est passé du vagabond pusillanime au valeureux tireur ? Que s’est-il donc passé après qu’il ait reçu plusieurs balles dans le corps pour qu’il trouve le courage et la vigueur nécessaires pour partir à la recherche sa femme ? Certes, le fait de savoir son épouse enlevée a pu lui permettre de se constituer une certaine détermination, mais le revirement est trop vif, trop soudain et trop complet. Pourquoi les frères, qui manquent décidément du discernement le plus élémentaire, n’éliminent pas tout de suite Hart ? Pourquoi exterminent-ils toutes les femmes qui s’étaient enfuies alors que celles-ci auraient pu rapporter de l’argent aux bandits ? Cette démonstration gratuite de cruauté semble parfaitement incongrue, de même que l’attitude ambiguë des deux frères l’un envers l’autre. Ils semblent si profondément stupides, entre répliques ahuries et remarques inintelligentes, qu’ils n’ont pas même l’étoffe de ces ennemis redoutables qui sèment prétendument la terreur dans l’Ouest. Hart lui-même, avec cette bonhomie innocente qui caractérise l’acteur Tony Anthony, ressemble difficilement à un implacable tireur. Néanmoins, l’on extirpe aisément de ces incohérences une joie ineffable, une jubilation coupable. Tel l’enfant qui se délecterait avec culpabilité d’avoir transgressé un interdit, le spectateur regardant Western s’amuse follement et s’en veut vaguement de s’être laissé prendre au piège de ce film absurde, ubuesque et jouissif qui ne pourrait s’inclure dans aucune catégorie, sinon celle des films populaires, délicieusement imparfaits et divinement aberrants.

