Remains of a Ruined, Dead, Cursed Soul
L’exquis groupe de Black Metal français, Mütiilation, immole dans cet opus farouche toute notion de plénitude et de pondération, faisant chanceler l’auditeur dans d’obscures exhalaisons d’insanité et d’aliénation. Cet album peut volontiers être considéré comme l’apocalyptique manifeste d’un dément prodigieux en quête de son esthétique. Ce credo artistique est exécuté d’une main de maître et d’une voix ambitieuse. La fugitive adresse du livret sombre et sobre, aux caractères gothiques gracieux et noueux, fournit une justification à cette œuvre frénétique, compilation de titres inédits. Les cinq premiers titres devaient figurer sur le premier album de Mütiilation Evil, the Gestalt of Abomination, avant Vampires of Black Imperial Blood, qui n’a pu s’esquisser par suite de sombres dissensions avec le label d’origine colombienne qui devait l’éditer, Warmasters Records. Ces cinq premiers titres datent tous de 1993 et sont une ébauche âpre mais déjà dantesque de l’art de Mütiilation. Les deux derniers titres sont des enregistrements datant de 1996, prétendue année du trépas de Lord Meyhna’ch, chiffre aux deux six inversés par rapport à sa date de naissance (1666), signifiant l’affliction et la lassitude du chanteur face à l’abâtardissement et la dénaturation du Black Metal. Ces deux titres singuliers préfigurent par leur minutie et leur emphase l’opus suivant, Black Millenium (Grimly Reborn). Remains of a Ruined, Dead, Cursed Soul reste donc encore une fantasmagorie mystérieuse qui peut être vue comme le testament de la maison de disques Drakkar Production suite au décès théorique de Lord Meyhna’ch. De fait, le message inséré dans la pochette est énigmatique ; l’artiste y annonce le trépas de Lord Meyhna’ch en même temps que celui du Black Metal, faisandé par la multitude de grotesques qui se réclamaient mêmement composer et interpréter du Black Metal, mais un Black Metal ignominieux et pusillanime.
Our world is dead now…
Black-Metal is dead and Meyhna’ch – the creature you need to consider as the root of all Evil, of all your pains and of the downfall of « straight well thinking black metal scene » – has gone too. I’m a part responsible of his death.
The history has shown that narrow little beings has very well destroyed the true black metal scene, and they didn’t need me to help them.
So what the use to go on…
Though, here’s a piece of « Evil, the Gestalt of Abomination » album which should have been out in late 1993 on a colombian wankers shit label, a rough 4 Tx recorded tape which only be appreciated by old black metal freaks.
The other songs are the following of the « Vampires of Black Imperial Blood » album, just before the end, the irreversible end…
None of those pieces has the pretention to give a new breath to black metal, it’s just a reflection of dark past, remains of a ruined, dead, cursed soul, and also another reason for you to hate me…
Cette confession du chanteur sera le dernier message qu’il laissera avant son suicide. Ce suicide fut il véritable ou métaphoriquement artistique ? Est-ce la mort de Lord Meyhna’ch, l’artiste, qui est annoncée ou celle de Willy Roussel, l’homme ? Il fut un temps la rumeur d’un suicide véritable était encore vivace, amplifiant et embellissant le mythe. 2001 verra la renaissance de Lord Meyhna’ch dans son album Grimly Reborn, où il proclamera vouloir redonner vie à l’authentique Black Metal. Le suicide était donc artistique, mais il était aussi intérieur ; souffrant de ce que l’on pourrait appeler une certaine schizophrénie, Willy Roussel voyait en Lord Meyhna’ch un autre être indépendant, son être virtuose, dont il aurait provoqué la chute ; « I’m a part responsible of his death » argue Willy Roussel, en proie aux drogues et dont le meurtre de Lord Meyhna’ch entamera sa pénible traversée du désert (il suffit de le voir en couverture de Black Millenium (Grimly Reborn), épave loqueteuse avachie sur un fauteuil roulant, pour se convaincre de son calvaire). Ce dédoublement de soi se retrouve également chez Gérard de Nerval, qui dissociait l’humain de l’artiste et dont les troubles psychiques l’ont conduit à la pendaison. Le Nerval du Black Metal, aura donc choisi de ne sacrifier qu’une partie de son être en immolant Lord Meyhna’ch seulement. Le morcellement du moi forge en majeure partie le souffle furieux de sa musique, il suffit de se rappeler le titre de l’opus pour s’en assurer ; ces titres sont des restes d’âme, et exaltent la déstructuration de l’être. Le premier titre, Suffer the Gestalt, en référence à la thérapie (venant du verbe allemand gestalten, « mettre en forme, donner une structure signifiante ») qui vise à l’unité et à la pleine découverte de soi par l’analyse de son passé, de son corps ou de ses pensées, exalte brillamment ce refus d’une unité intérieure, ce refus d’être un être intelligible. Ses cris bestiaux puissamment éructés, ses râles de démence sur fond d’une musique acérée laissent entrevoir son intense refus de s’ajuster au cadre que son être, sa raison et la société tentent de lui imposer et sa volonté de demeurer une créature informe, impénétrable et ambiguë. Lord Meyhna’ch ne s’embarrasse guère de mielleuses et absconses thérapies ; son unique moyen d’apaiser son être demeure le Black Metal.

Le deuxième titre, To the Memory of the Dark Countess rend hommage à la comtesse Elizabeth Bathory, accusée de maints meurtres et supposée se baigner dans le sang de ses victimes afin de conserver beauté et jeunesse éternelles. Des riffs hypnotiques et saturés, des percussions répétitives et linéaires métempiriques issues du chaos et du désordre primordial accompagnent une voix au phrasé élégant et harmonieux qui s’altère vers la fin du titre dans des feulements lyriques accompagnant le retour au vide premier. Le tout s’écoute comme un divin poème, mesuré, versifié et aux échos de sonorités magistralement dispersés. L’impression d’égarement se renforce avec Posessed and Immortal où, tout comme dans le deuxième titre, Lord Meyhna’ch affirme l’immortalité de l’âme grâce à la damnation et au refus d’obédience dans des plaintes qui s’accentuent progressivement par des râles de pur désespoir jusqu’au sanglot désespéré. La musique, hypnotique et admirable, participe amplement à l’accès d’aliénation de Lord Meyhna’ch créant une symbiose entre la voix et la musique dans des entremêlements et des circonvolutions toutes gothiques (l’illustration de la pochette me semble le mieux représenter ce titre ; des corps émaciés et distordus entassés en un macabre monticule dans la nef splendide d’une cathédrale) marquant l’étroit nœud liant les somptuosités d’une voix furieuse aux modesties itératives des instruments jusque dans un équilibre pandémoniaque. Le son minimaliste, étouffé et oppressant de Through the Funeral Maelstrom of Evil fascine et obsède l’auditeur, tandis que la voix Lord Meyhna’ch s’abandonne dans la décadence. La brève et tranquille accalmie surplombant le titre dans un apaisement provisoire et trompeur entraîne le déchaînement final d’une voix destructrice et d’un air fièrement convulsif, amenant Travels to Sadness, Hate and Depression, titre aux sonorités corrosives et martelantes où Lord Meyhna’ch hurlera magnifiquement sa haine et son désespoir dans l’épouvantable agitation d’un tragique soliloque d’opéra. Ses cris, poussés à la perfection dans une débauche de frénésie, ont un sens du rythme et une musicalité rares. The Fear that Freeze est différent de ces premiers titres datant tous de 1993, le changement est perceptible dans la voix, plus sépulcrale et suggestive, mais aussi dans le rythme devenu effréné et austère. Le dernier titre en français, Holocaust in Mourning Dawn s’efforce d’aller encore plus loin que son prédécesseur, la voix de Lord Meyhna’ch se faisant d’une expressivité rare et d’une richesse de tons inattendue. Plus complexe, la musique évoque de vifs battements de cœur qui s’harmonisent avec l’épanchement vocal de Lord Meyhna’ch.
Cet album demeure une réussite pure, où chaque titre est façonné soigneusement dans une cohérence et une recherche exceptionnelles. Une instrumentalisation épurée et hypnotique permet à Lord Meyhna’ch de faire preuve d’une variété de tons et de timbres impressionnante, faisant de cet album une référence du vrai Black Metal que les histrions du genre ne pourront jamais égaler.
Appendice :
Extrait Suffer the Gestalt
