William Blake : Le Génie visionnaire du romantisme anglais
Cette exposition au Petit Palais, organisée conjointement par le musée de la Vie romantique et le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, permet, pour la première fois à Paris, de contempler les œuvres de William Blake, réunies en l’honneur de cet artiste mystérieux et ambigu, au croisement des Lumières et du siècle des romantiques, qui inspira préraphaélites et surréalistes. Dans un parcours quelque peu erratique, un nombre respectable de dessins, gravures, enluminures, livres et aquarelles, empruntés principalement aux musées et collectionneurs privés britanniques, sont présentés de façon à constituer un hommage exhaustif des créations illuminées et démentes de cet homme aux talents protéiformes, considéré comme un éminent fondateur de la pensée romantique et visionnaire anglaise.
La première partie de l’exposition, qui oscille entre un parcours thématique et chronologique, est consacrée aux années d’apprentissage du jeune William Blake. Enfant, il s’abandonnait déjà à ses étranges visions, allant jusqu’à dresser le portrait de celui, qui, en songe, l’avait instruit dans l’art du dessin. Il rédigeait quelques poèmes de style élisabéthain, façonnant ses aptitudes littéraires au contact de lectures qui le marquèrent jusqu’à la fin de son existence : la Bible, la Divine Comédie de Dante et surtout le Paradis perdu de Milton. Blake croira d’ailleurs être la réincarnation de celui qui sera indéniablement son plus grand modèle : il lui consacrera un ouvrage enluminé au titre éloquent, Milton m’a aimé dans mon enfance et m’a donné la main. Il passa quatre années à l’école de dessin de Henry Pars, puis sept années comme apprenti graveur chez James Basire. Blake s’initia à la gravure d’interprétation ; le polissage de la planche de cuivre au brunissoir, l’élaboration de l’eau-forte, du vernis à graver et l’élaboration du dessin à l’envers. Sa première gravure, Joseph d’Arimathie parmi les rochers d’Albion porte déjà les prémices de ce que sera l’art de William Blake, nerveux, puissant et gracieux. Il devra également exécuter des relevés de monuments funéraires à l’abbaye de Westminster ; cette expérience lui permettra de s’initier à l’art gothique dont la puissante majesté et les détails foisonnants marqueront également son œuvre. L’observateur ne peut qu’être surpris par ce talent précoce, qui, quoique jeune encore, fait preuve d’une remarquable maîtrise.

William Blake, esprit indépendant et tourmenté, a, dès ses débuts, créé dans l’indifférence et l’incompréhension de tous ; cependant, quelques admirateurs fidèles permirent à Blake de poursuivre son ambitieux et singulier travail. Thomas Butts et le poète William Hayley furent deux de ces mécènes inspirés. Ce dernier lui commanda une série de portraits d’écrivains, dont Dante, Chaucer, Voltaire et surtout Milton. À partir de 1780, il sera graveur d’interprétation pour des illustrations et estampes libres ; il réalisera deux gravures de Watteau qui témoignent de sa grande maîtrise de l’académisme dont il se détachera radicalement par la suite, préférant créer des gravures à l’ampleur symbolique étourdissante et déconcertante. Il fera la rencontre de Joseph Johnson, le fidèle éditeur, qui lui versera un revenu et encouragera son art. Lorsque nul ne voudra imprimer sa Révolution française, cet éditeur, enthousiasmé par les idées révolutionnaires, sera le seul à se risquer à cette tâche périlleuse, l’Angleterre n’appréciant point le fanatisme révolutionnaire. William Blake sera rapidement initié au cercle de libres penseurs favorables à la Révolution française ; il y fera la rencontre de Thomas Paine et d’un peintre suisse, assez proche artistiquement de Blake, Henry Fuseli. En 1788, William Blake invente une nouvelle méthode d’eau forte en relief qu’il nomme impression enluminée, dont le résultat rappelle les manuscrits médiévaux. Cette méthode lui aurait été dictée en rêve par Robert, son frère décédé. Il faut écrire et dessiner à l’envers sur une plaque de cuivre recouverte de vernis résistant à l’acide. Le texte et l’image se détachent alors en relief. Il ne reste plus ensuite qu’à rehausser à l’aquarelle le résultat obtenu. Ce procédé est volontairement très long ; William Blake, artiste minutieux et perfectionniste, voulait que chacune de ses gravures soit unique. L’apparition en relief de la figure humaine se voulait un moyen symbolique de souligner la force de l’individualité face aux servitudes du dieu Urizen, représentée par la figure d’un homme entouré de flammes, Orc, divinité de l’esprit révolutionnaire. Le chromatisme se fait de plus en plus intense, tandis que les textes sont de plus en plus chargés d’ornementations et de volutes diverses qui ont pour ambition de combler le blanc entre les lignes et le vide des marges. Il n’existe environ que cent soixante livres illustrés confectionnés par William Blake ; la création de chaque livre est un acte infiniment long et précis, l’ouvrage s’élaborant comme une œuvre d’art. Il restera le seul à maîtriser cette technique de création, s’usant insidieusement à la tâche et s’enivrant des vapeurs corrosives des différents acides qui rongèrent lentement ses forces physiques et mentales. Cependant, William Blake vendra toujours ses livres à un prix volontairement modique, ne trouvant, par ailleurs, qu’un nombre très restreint d’intéressés. En 1789, il imprimera donc son tout premier volume, Les Chants d’innocence, orné de gravures pastorales fraîches et colorés, qu’il montrera en 1793, lors d’une exposition à son domicile, à Lambeth, et proposera au prix incroyablement bas de trois shillings. Il façonnera ensuite ses grands livres prophétiques : Europe, une prophétie et Amérique. Ces deux livres permirent à William Blake de mêler mythologie symboliste et faits historiques de façon plus ou moins heureuse. C’est l’occasion pour l’auteur de créer sa complexe mythologie, basée sur une opposition fondamentale entre deux figures ; Urizen et Orc. L’observateur connaisseur pourra reconnaître ces deux figures ambiguës dans un nombre impressionnant de gravures. Nous en profitons pour signaler que cette exposition ne semble pas s’adresser au profane ; elle ne dispense absolument aucune explication sur les figures mythologiques de William Blake qui sont pourtant uniques et méconnues, et laisse l’observateur qui n’a jamais lu un seul poème de l’auteur dans une ignorance complète, ce qui est regrettable, les œuvres de William Blake s’appréciant en majeure partie pour leur ampleur symbolique et leur herméneutique singulière. Le vieillard Urizen, dieu législateur du monde confiné, façonna l’univers avec un compas. La création est, pour William Blake, un acte négatif, car elle empêche l’homme de goûter à l’éternité. L’acte effectué avec un compas symbolise la formation circulaire du monde, semblable aux courbes du serpent biblique, à laquelle nul ne peut échapper. Le compas se trouve également dans la gravure Newton où le grand scientifique est proche cette divinité malveillante, exprimant l’inutilité et l’asservissement rationnel de la science. Urizen peut être assimilé à la figure de la religion mauvaise, celle du décalogue tyrannique, celle qui punit l’union de la femme et de l’homme dans le plaisir, et à l’image de la monarchie asservissante. Une gravure montre d’ailleurs le monarque anglais George III, paré des atours papaux et de deux ailes de chauve-souris ; ce personnage ridicule souligne l’ascendance néfaste de la religion et du pouvoir étatique sur l’homme, irrémédiablement privé de sa liberté et de son imagination. Une autre gravure montre Urizen, accroupi, rédigeant des lois assujettissantes des deux mains, derrière lui se trouvant les tables contenant les dix commandements. À cette figure néfaste s’oppose Orc, éphèbe flamboyant, jeune, musculeux, le corps caressé par des flammes inextinguibles. On le voit notamment dans la troisième planche du Livre d’Urizen, « Ô flammes du désir furieux ». Orc est l’incarnation de l’esprit révolutionnaire qui vient libérer l’homme et lui permettre de toucher l’Éternité. Orc est cependant d’une extrême violence, et sera, finalement, remplacé dans le panthéon de William Blake, par Los, le poète prophète. À la fin de sa vie, William Blake, pourtant grand partisan de la Révolution française, se rendra compte que les révolutions ne mènent à rien, sinon à verser le sang inutilement, puisque les tyrannies reprennent, et enchaînent à nouveau l’homme. Los, tout comme William Blake, se contente de contempler la perpétuelle agonie du monde, et d’en peindre la déchéance.

Face à l’échec de la vente de ses livres enluminés, William Blake poursuivit ses expérimentations en entreprenant la création de douze grandes estampes colorées, sans aucun texte, imprimées selon une autre technique unique, proche du monotype. Il rehaussa ses créations avec des pigments liés à une colle animale épaisse, mêlée de céruse et de craie. Il accentua ensuite les traits à l’encre de Chine et les souligna avec de l’aquarelle. De par sa volonté de s’inspirer de la fresque renaissante, il nomma son procédé la « fresque portative ». Il est possible de voir deux sublimes estampes : La Pitié et Hécate ou la Nuit de joie d’Enitharmon, toutes deux accompagnées de leurs dessins préparatoires. À ces remarquables estampes s’ajoutent des œuvres inspirées de la Divine Comédie de Dante et de la Bible ; on y trouve une gravure de Job se lamentant auprès de son épouse, une d’Ezéchiel pleurant sa femme morte et deux très belles nativités. Cette monographie intéressante s’achève pourtant fort platement avec une dernière salle minuscule présentant les quelques reprises de William Blake dans l’« art » d’aujourd’hui. Le lecteur attentif de leaule aura déjà perçu, depuis notre compte-rendu de la rétrospective consacrée à Lovis Corinth au musée d’Orsay, le dédain que nous pouvons porter aux vaines et fumeuses tentatives de quelques continuateurs modernes dégénérés. Nous croyons n’avoir jamais vu une exposition finir d’une façon aussi ridicule ; sur un mur était affichée ce qui semblerait être une « œuvre d’art » de Cortot rendant un bien vain hommage à William Blake. Ce « diptyque », constitué de deux panneaux faits d’assemblages multicolores criards et d’une fine ligne au centre reprenant une citation de William Blake avec une écriture illisible et laide, n’a strictement rien à voir avec les gravures de l’artiste anglais, à la calligraphie soignée et aux couleurs précautionneusement agencées. Sur un pouf, au pied de la dégénérescence artistique de Cortot, est posé un roman graphique d’Alan Moore, From Hell, corné et attaché au pouf par un chaînon. En dépit de toute l’admiration que nous portons aux créations du scénariste britannique, nous ne considérons pas qu’un simple comics populaire accessible à tous, imprimé en millions d’exemplaires, puisse égaler les œuvres uniques de William Blake, toutes conçues minutieusement à la main avec des acides nocifs et ayant eu, à son époque, un insuccès féroce. Pour clore cette indigne offrande, un écran plat projetait un film en noir et blanc, Dead Man d’un certain Jarmusch où Johnny Depp joue un personnage dénommé William Blake qui parfois cite l’artiste dont il porte le nom. Nous ignorons parfaitement pour quelle obscure et inavouable raison le commissaire décida de parachever l’exposition d’une aussi médiocre façon, mais cette entreprise désespérée de trouver des continuateurs de William Blake dans l’art d’aujourd’hui (sic) tombe platement dans la médiocrité. Quid, pourtant, des surréalistes et des préraphaélites qui s’inspirèrent des travaux de Blake ? Quid, également, du travail littéraire du poète ? Aucune gravure présentant un texte n’est traduite dans l’exposition ; que les non anglophones n’espèrent pas comprendre un unique mot des ouvrages de William Blake. Certaines gravures sont si petites que l’on est obligé de plisser le regard pour pouvoir déchiffrer la minuscule écriture ; c’est le cas du célèbre poème Le Tigre, que les enfants britanniques apprennent dès leur plus jeune âge à l’école. Pourquoi donc ne pas avoir proposé, en fin de parcours, une traduction de ce poème pour donner une idée du style littéraire de William Blake ? Les différents panneaux textuels précisent que William Blake n’est pas qu’un graveur, mais aussi un poète. Néanmoins, aucune preuve de son talent littéraire n’est fournie au néophyte qui, au final, repartira après avoir vu, certes, de jolies gravures, mais restera profondément ignorant. Il est impossible de présenter du William Blake comme on montrerait des tableaux mythologiques classiques ; l’univers du poète n’appartenait qu’à lui et était aussi contradictoire qu’ambigu et inaccessible. L’on peut blâmer un visiteur de ne pas connaître les amours de Jupiter ou le mythe de Prométhée, mais il est impossible de lui reprocher de ne pas connaître Orc ou Urizen. Les traductions d’André Gide et de Pierre Leyris en français sont suffisamment respectueuses du texte original pour que l’on en propose deux ou trois textes.

Une belle exposition, donc, qui, en dépit d’un parcours légèrement incompréhensible, déploie un nombre honorable de gravures, de livres en vitrine, d’estampes et de pages de croquis divers. Cette monographie nous semble réservée à un public connaissant l’œuvre littéraire de William Blake et ayant des notions d’anglais, le musée se contentant de montrer et non d’expliquer quoi que ce soit et les rares textes présents étant insuffisants pour entendre un minimum des symboles favoris du graveur. Les quelques spécialistes de l’artiste auront cependant la vague impression que l’on se moque d’eux face à la laideur inepte et à l’indigence saisissante de la dernière salle consacrée aux reprises (sic) de William Blake, les néophytes devant seulement ressentir une satisfaction inculte à voir de rares gravures comparées avec un film et un comics des plus insignifiants.
