Une Constitution démocratique, mais pas trop
Traduit de l’espagnol et annoté par Thorkaël.
Source : Pío Moa, « Una Constitución democrática, pero no mucho », Una visión crítica sobre la República y la Guerra Civil, Libertad Digital, supplément Libros, 16 février 2006.
La République n’avait effectivement nulle autre tâche que celle d’établir une Constitution qui garantît le jeu libre des forces politiques et leurs programmes au moyen des libertés, de la séparation des pouvoirs et des élections. Ceci revenait au projet d’Alcalá-Zamora et de Maura, personnalités de droite, les véritables organisateurs du mouvement républicain ; sur cela, Lerroux, le républicain le plus ancien et avec la plus large assise électorale, un homme politique modéré par l’expérience, après s’être distingué au début du siècle comme un démagogue exalté, furieusement anticlérical et impliqué dans le terrorisme, était foncièrement d’accord.
Mais cette idée n’était pas partagée par les gauches, lesquelles, en dépit de leur rôle peu lucide dans les efforts pour amener le nouveau régime, pensaient représenter bien plus qu’une partie de la République : elles prétendaient l’« incarner » (en ce temps-là, l’on appelait précisément leur principal chef, Azaña, l’« incarnation de la République »). Ainsi, elles faisaient de leurs interprétations particulières de la réalité espagnole la substance même du régime, et non un programme de parti soumis au vote populaire. Comme nous le vîmes précédemment, cette conception antidémocratique a été adoptée sans esprit critique par une vaste historiographie, jusqu’à en faire un poncif : en Espagne, tout avait été mal fait, ou rien n’avait été fait, avant la République et, par conséquent, cette dernière avait le droit et le devoir de changer drastiquement le pays. « Un programme de démolition », demandait Azaña.
Le problème de la Constitution allait être, par conséquent, la clef du destin du régime. La classe politique espagnole avait fait montre d’un fort penchant pour les constitutions : pas moins de six en seulement 120 ans, desquelles une seule, celle de la Restauration, était restée en vigueur un laps de temps significatif : 47 ans. Ce seul fait certifie l’instabilité, le sectarisme et la vision à court terme du personnel politique à travers les générations, incapable de créer une tradition authentique. Avec la iie République, la dilemme se posa de nouveau : une Constitution au consensus large, capable de gagner le respect et la loyauté de la majorité de la population et des partis, ou une Constitution au goût du parti ou de la coalition de partis hégémonique du moment ? Azaña défendit, aux Cortes, la seconde option : « Si j’appartenais à un parti qui eût dans cette Chambre la moitié, plus un, des votes […] je n’aurais pas hésité à faire peser sur la votation le poids de mon parti pour obtenir une Constitution faite à son image, parce que ceci me garantirait le suffrage et la rigueur des majorités ».
Une idée réellement absurde, puisque si le suffrage variait et d’autres gagnaient les élections, ils seraient autorisés par la même logique à établir une nouvelle Constitution conforme à leurs intérêts. Mais Azaña et la gauche en général considéraient, comme l’on pourra le constater, que « la rigueur de la majorité » ne comptait que quand eux l’obtenaient.
Martínez Barrio, dans ses mémoires, commentait avec amertume : « D’une claque l’on brisait la tentative d’essayer une politique de négociation et de compromis […] La clef de la politique qu’Azaña développa ensuite réside dans cette phrase ». Nous ignorons s’il le vit avec autant de clarté sur le moment.
Il y avait néanmoins beaucoup de pierres d’achoppement dans le débat constitutionnel, dont une en particulier provoqua des étincelles : celle de la religion. Les gauches espagnoles, brouillées entre elles sur la majorité des sujets, avait une seule idée vraiment claire, et même obtuse : l’Église catholique était la grande coupable des maux du pays, et son éradication était une nécessité urgente. Un héritage, en définitive, de la Révolution française, dont les doctrines, très vulgarisées, séduisaient un progressisme hispanique peu sensible à la réflexion et à l’analyse. J’ai déjà insisté sur ce point, et il convient de ne pas l’oublier pour comprendre des tendances qui, aujourd’hui même, reviennent en force.
Et ainsi, la ligne « bouffeur de curés » dominait parmi les gauches, très hégémoniques aux Cortes depuis les élections de juin et juillet 1931. Alcalá-Zamora, chef du gouvernement provisoire, craignant quelque sottise, pressa ses ministres vers une proposition gouvernementale modérée et acceptable pour la majorité. L’accord, selon Martínez Barrio, contenait ces points : séparation de l’Église et de l’État, liberté de religion, régulation des ordres monacaux, maintien des budgets du culte et du clergé pendant la durée de vie de leurs bénéficiaires, dissolution de la Compagnie de Jésus et ouverture d’un concordat avec le Vatican pour réguler la situation de l’Église. Des points acceptables par les catholiques, excepté celui de la dissolution des jésuites, jetée comme un os à ronger aux gauches les plus exaltées, bien que susceptible d’une renégociation ultérieure avec le Saint-Siège. Ainsi, il semblait possible d’abroger plus tard, sans une rupture radicale, le célèbre article 261.
Mais Azaña, ministre de la Guerre dans ce gouvernement, œuvra par surprise et contre l’accord de ses collègues. Dans un discours préparé, il proposa aux Cortes non seulement la dissolution des jésuites mais aussi l’interdiction aux ordres religieux d’enseigner et l’annulation du budget du clergé – accordé auparavant en compensation des désamortissements2 de biens ecclésiastiques, expropriés sans paiement au xixe siècle. Et il allait encore plus loin : les ordres religieux devaient être réduits à la misère, en leur prohibant, en outre, toute activité économique, la charité incluse. Cette mesure attentait aux libertés de conscience, d’association et d’expression ; elle niait le droit aux citoyens de choisir l’éducation de leurs enfants, elle réduisait les membres du clergé à une citoyenneté de seconde zone et menaçait l’instruction de centaines de milliers d’enfants et de jeunes.
Azaña le justifia ainsi : « Ne venez pas me dire que c’est contraire à la liberté, parce que c’est une question de salut public ». C’est-à-dire, la République devait se défendre, en affaiblissant les libertés, contre un supposé ennemi désigné par lui-même. Un ennemi qui venait à démontrer un esprit conciliateur voire accommodant, et qui avait répondu sans la moindre violence à des agressions aussi sauvages que l’incendie de couvents, entre autres. Avec une frivolité fréquente chez lui, Azaña commentait : « Le catalanisme des Catalans atteint des extrémismes farceurs. [Le cardinal] Vidal i Barraquer ne voit pas d’un mauvais œil la dissolution des jésuites, mais il estime qu’on aurait pu faire une exception pour les jésuites de Catalogne, qui sont autrement et, naturellement, meilleurs ». Même si l’anecdote était vraie – elle l’était probablement – l’homme politique creusait inutilement un fossé entre une République appropriée par les siens et l’opinion catholique.
La proposition d’Azaña avait, par ailleurs, un caractère grossièrement antipolitique, pour le moins irréaliste. Elle partait de l’hypothèse que « L’Espagne eut cessé d’être catholique ». La phrase ne se référait pas au fait, accepté par l’Église, de sa séparation avec l’État : elle prétendait nier l’importante incidence catholique sur la société. Martínez Barrio, une des principales figures de la franc-maçonnerie et ministre de ce gouvernement, écrivit : « L’affirmation catégorique [d’Azaña] produisit, d’abord, la stupeur et, ensuite, l’indignation. Où sont les preuves, du moins les symptômes ? […] Seule une minorité, quantitativement insignifiante, avait franchi le Rubicon et placé notre conscience individuelle et celle de nos familles hors du giron de l’autorité formelle de l’Église ».
Azaña voulut expliquer sa singulière idée avec une autre affirmation non moins gratuite : « Tout le mouvement supérieur de la civilisation se fait à l’encontre du catholicisme ». À gauche, et même à droite, les critiques de la nullité intellectuelle de l’Église espagnole, d’ailleurs très exagérées, se sont multipliées et se faisaient, il ne faut pas l’oublier, dans la tradition anticléricale, qui, elle, était particulièrement stérile en matière intellectuelle. De nouveau, Martínez Barrio dit quelque chose de plus réaliste quand il indique : « Le clergé régulier réalisait un intense travail pseudo scientifique et gracieusement littéraire pour ne pas perdre les positions prééminentes qu’elle avait conquises dans les siècles précédents ». Et les mouvements antireligieux, en particulier les communistes et les fascistes, pourraient avec grand-peine être qualifiés de civilisateurs. Significativement, l’attaque contre l’Église attaquait également les libertés, comme Azaña lui-même le reconnut.
Ce despotique article 26 était, à ce moment-là, l’apogée du processus ouvert avec l’incendie de couvents, de bibliothèques et d’écoles ; et dans les deux cas la posture d’Azaña pesa décisivement. Indignés, les députés catholiques abandonnèrent le débat constitutionnel, en avertissant que la loi divisait les Espagnols au lieu de les unir. Alcalá-Zamora et Maura, les deux promoteurs les plus efficaces de la République, démissionnèrent ; le premier prévint que la Constitution avait été faite pour la guerre civile. Et même si, une fois encore, la droite répondit pacifiquement, la loi fondamentale de l’État prit un caractère partidaire et révolutionnaire de mauvais augure. Les libertés démocratiques reconnues furent de nouveau mutilées, peu après, par la Loi de défense de la République.
Azaña lui-même décrivit très bien le mélange de sectarisme et de frivolité de ce parlement : « à la proclamation du résultat de la votation, des applaudissements assourdissants retentirent […] Les députés s’écrièrent “Vive la République !” repris en chœur par les tribunes […] J’ai vu le Président [Alcalá-Zamora], renversé en arrière sur son fauteuil, regardant le plafond et parlant seul, à voix basse. Il semblait divaguer » ; il nota comment le député du PNV, Leizaola, « qui était debout, seul, sur une des marches entre les bancs, blâmant les républicains, reçut un coup de poing sur la nuque3. Du boucan et des cris épouvantables. Les députés se jetaient les uns contre les autres. On m’a rapporté que Sigfrido Blasco sortit un pistolet ».
- Les articles 26 et 27 de la Constitution prévoyaient notamment la dissolution des ordres religieux et la suppression des subventions d’État au clergé. ↑
- Le désamortissement en Espagne a consisté en la mise aux enchères publiques de propriétés foncières détenues par l’Église et les ordres religieux qui les avaient accumulées au fil des siècles grâce aux legs et aux donations reçues. ↑
- Le lecteur averti pourrait trouver curieux qu’un député du PNV peste contre les républicains alors que les nationalistes basques furent, plus tard, des alliés du Front populaire. Cette alliance contre-nature entre des Basques, traditionnellement de fervents catholiques, et les républicains de gauche, par nature anticléricaux, s’explique par le choix stratégique de la politique du pire : en effet, conscient de la médiocrité crasse du personnel républicain, les nationalistes basques espéraient profiter du chaos engendré à terme par les nouveaux maîtres du pays pour concrétiser leurs velléités indépendantistes. ↑
