Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise
L’exposition Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise a dignement lieu dans le sein somptueux du Louvre. Elle désire montrer, de la façon la plus éclatante, la « noble rivalité » qui régnait entre les principaux peintres de Venise, pendant la seconde moitié du xvie siècle. Vasari, dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, écrivait fort justement : « Quand la nature crée un homme éminent en un domaine, elle ne le crée généralement pas seul, mais lui suscite en même temps un rival, afin qu’ils puissent profiter mutuellement de leurs talents et de leur émulation ». Titien, Tintoret et Véronèse furent les trois principaux artistes vénitiens qui jouirent de leurs antagonismes en mesurant la perfection leur art et le prestige de leurs tableaux. Ils fournirent ainsi des œuvres uniques et audacieuses, tout en étant aiguillonnés par la jalousie et fascinés par le savoir faire de ce triptyque de peintres exceptionnels. Une tradition veut que Véronèse se soit peint, au centre des Noces de Cana, accompagné de Tintoret, Titien et Bassano, autre peintre illustre de l’époque également présent dans la rétrospective, mais dont le nom, moins éminent, fut évincé du titre de l’exposition. Chaque peintre est représenté en musicien, jouant de son instrument de prédilection mais unissant sa virtuosité à celle de ses comparses afin de ne faire qu’un avec le quatuor. Chaque artiste ne saurait donc être considéré sans ses talentueux contemporains ; même si ses œuvres sont strictement personnelles, il ne peut s’écarter de l’empire des autres peintres qui forment le cercle de cette « noble rivalité » qui procure une « saine émulation ». Lorsqu’un de ces peintres esquisse sa composition, il lui faut être conscient qu’elle sera consciencieusement comparée avec les tableaux de ses contemporains. Titien, le prestigieux peintre de la république et maître incontesté depuis l’an 1510, se trouve, à la seconde moitié du siècle, confronté au courant stylistique du maniérisme d’Italie centrale et aux jeunes peintres prometteurs et ambitieux. Des rivalités vont donc promptement se dessiner et permettre à l’école vénitienne d’exalter toute la beauté expressive de son art.
L’exposition se présente de façon thématique, afin de mieux cerner l’influence des rivalités, les modèles et thèmes communs ainsi que les singularités des différents peintres qui abordèrent parfois des sujets similaires de façon parfaitement personnelle et unique. Les années 1540, qui introduisent le parcours, virent l’avènement de Tintoret et Véronèse, tandis que Titien connaissait une période de doutes artistiques. Quoi qu’il en soit, la rétrospective révèle, à travers les œuvres de ces peintres, les principales aspirations esthétiques de la société vénitienne, qu’il s’agisse d’inclinations vers la peinture sacrée ou profane. Les tableaux sont ainsi répartis en cinq sections différentes ; la première concerne les portraits de grands commanditaires, d’artistes et de collectionneurs, avec une notable prééminence de Titien, la deuxième traite du débat humaniste sur la supériorité de la peinture par rapport à la sculpture, la troisième est consacrée au goût de l’anecdote, qui atténue les différences entre sacré et profane, la quatrième insiste sur les représentations nocturnes de scènes religieuses et la dernière exalte la beauté de la femme à travers la sensualité de ces toiles de maîtres.
Titien, jusqu’à la fin des années 1540, dominait de son écrasant talent tous les autres peintres de l’époque. L’artiste dressait les portraits des plus influentes familles d’Europe, s’attirant ainsi leur bienveillance. Il eût comme mécènes les plus grands princes ; Charles Quint, lui-même, l’admirait avec ferveur et le l’éleva au rang de comte palatin, un honneur rarement attribué à un artiste. L’ambitieux Tintoret parvint à Venise, avec pour désir de surpasser Titien, et voulut s’imposer, par une technique différente des effets picturaux, comme la personnification du renouveau artistique. Ses composition, maniérées et dramatiques, parvinrent à ébranler Titien et subjuguèrent l’élite vénitienne. Le talent lumineux de Véronèse surgit également, et Titien le prit sous sa protection, lui obtenant les commandes les plus remarquables et excluant Tintoret. Entre rivalités et alliances, chaque artiste, soucieux de préserver sa place et d’acquérir une plus grande renommée, étudiera la stratégie de l’autre, s’inspirera de son art et tentera de le surpasser avec toujours plus de génie et de dextérité.

Les artistes vénitiens durent répondre à des commandes de portraits de patriciens et de patriciennes. Titien fut le premier peintre à initier ce type de représentation et à en établir les codes : Tintoret et Véronèse reprirent ensuite cette nouvelle tradition, reconnaissant l’influence indéniable de l’immense portraitiste. Le portrait est le privilège de la classe dominante, désireuse d’être représentée de façon symbolique et élogieuse. Les portraits insistent ainsi sur l’exemplarité et la supériorité des patriciens. Les portraits masculins, comme Le Doge Francesco Venier de Titien et L’Amiral Sebastiano Venier de Tintoret sont élaborés selon des codes précis et subtils : le geste du bras, la posture du corps, exaltent la sagesse, la vigueur et la vertu des deux hommes. Les costumes et attributs soulignent leur rôle public, tandis qu’une croisée laisse entrevoir un haut fait glorifiant le personnage. Le portrait féminin est régi par d’autres codes tout aussi stricts : la femme est représentée dans un cadre fermé, sans aucune fenêtre, afin de rappeler l’importance de son rôle privé. Elle se doit de paraître impassible, distante, en tant qu’épouse discrète, régissant son foyer avec retenue. La richesse de la famille est symbolisée par la beauté des tissus dont la patricienne se pare, ainsi que par ses bijoux raffinés. Le Portrait de dame avec un mouchoir de Véronèse et le Portrait de dame avec un chasse-mouche de Titien montrent l’influence que ce dernier exerça sur ce type de représentation.
Les peintres vénitiens furent impliqués dans le paragone, réflexion philosophique, théorique et pratique, visant à montrer les mérites de l’art et de la sculpture et a démontrer la supériorité de l’un sur l’autre. Les effets de reflet, véritables prouesses artistiques, permettent aux artistes de prouver la supériorité de la peinture, grâce à une capacité d’illusion remarquable et une maîtrise exceptionnelle des couleurs. Les armures permettent de refléter la vivacité de la lumière et la psyché des personnages, comme dans Saint Georges, saint Louis et la princesse de Tintoret, et Saint Menna de Véronèse, représenté dans une alcôve, le pied et le coude sortant de celle-ci afin de donner un audacieux relief au tableau. Le miroir permet de scruter un même visage selon plusieurs angles et de renforcer le thème de la vanité. Le miroir peut aussi servir d’intermédiaire avec l’observateur qui est surpris par le sujet lors d’une scène intime. C’est le cas de la Vénus au miroir de Titien. Suzanne et les vieillards de Tintoret, en plus de se servir d’un discret miroir, profite du thème du bain pour peintre la jambe de Suzanne dans l’eau, autre effet que le sculpteur ne pourrait rendre.
Les peintres vénitiens se plaisaient à représenter différents éléments de la vie quotidienne et à représenter leur société en peignant des portraits de famille, tel Iseppo da Porto et son fils Adriano. Cette tendance fit que la séparation entre le sacré et le profane devint de plus en plus ténue. Les scènes religieuses furent transposées dans des décors du xvie siècle : les commanditaires des différentes œuvres apparaissaient désormais auprès du Christ et des apôtres. Véronèse aimait peindre des scènes de repas bibliques, symbolisant l’union du sacré et du profane lors de l’agapè christique. Avec l’œuvre de Bassano, les thèmes religieux ne sont plus que des subterfuges permettant de présenter des scènes quotidiennes d’époque. Les Pèlerins d’Emmaüs de Bassano est une composition fort singulière présentant, à gauche, en premier plan, une cuisine d’époque où pendent des volailles plumées, ou un chien guette jalousement la gamelle d’un chat possessif et rondelet tandis que des femmes s’affairent à la préparation du repas. De l’autre côté, en retrait, dans un décor extérieur, le Christ est attablé avec ses disciples. Le thème du repas permet de joindre sacré et profane, mais le contraste des décors scelle la désunion des deux scènes. Le fait que le souper à Emmaüs soit placé à l’extérieur, en plein crépuscule, et en retrait dans la composition, révèle que la scène biblique n’est plus qu’un prétexte à la création de tableaux représentant des scènes du quotidien. Se démarquant avec radicalité de cette tendance, le très fervent Tintoret préférera des compositions sacrées sombres et tragiques. Les animaux, et plus particulièrement les chiens, occupent une place importante dans les tableaux : ils permettent de renforcer l’aspect profane de la composition, mais il ne sont guère dénués d’une signification symbolique. Cet attrait pour les chiens semble venir des premiers portraits animaliers de Bassano, comme Deux chiens de chasse liés à une souche, qui servirent de modèle aux autres peintres, comme Titien, dans Les Pèlerins d’Emmaüs, où un petit chien se glisse sous la table du repas, ou comme Véronèse, dans un tableau du même nom, où les deux filles du commanditaire caressent un chien sous la figure du Christ.

Au milieu du xvie siècle, la représentation des thèmes sacrés se fit parmi des ambiances crépusculaires et des scènes nocturnes. Cette inclination nouvelle correspondait aux volontés réformatrices de l’Église catholique, désireuse de façonner une nouvelle sensibilité spirituelle reposant intrinsèquement sur l’expérience individuelle et mystique de la religion. S’accordant mieux à l’obscurité des tableaux et aux effets de nuit, les sujets de prédilection devinrent des scènes de prière, de pénitence ou de martyre. Tintoret allie luminisme et mise en scène théâtrale dans ses œuvres : Le Baptême du Christ et Saint Jérôme pénitent font contraster l’or chatoyant des corps avec les éléments sombres, comme Jean-Baptiste et le lion dissimulé près du pied du saint. Bassano fait preuve de moins de théâtralité et de plus de réalisme grâce à des tableaux inquiétants, comme La Déposition du Christ où le corps blême du Christ est illuminé par une faible bougie disposée au milieu du tableau. Son Baptême du Christ est une scène angoissante, où la colombe, perdue dans les ténèbres, surplombe un Christ au visage douloureux, conscient des prochaines souffrances de la crucifixion. Véronèse moins prompt à peindre des scènes crépusculaires, tenta, à l’issue de son existence, d’élaborer quelques compositions sombres, comme Le Christ mort avec la Vierge et un ange. Le Christ y semble endormi, incliné sur un grand drap blanc, veillé et soutenu par la Vierge souriante. Un ange tient une de ses mains crucifiées.
Les portraits d’artistes et de collectionneurs sont également remarquables. Ce genre qui était autrefois réservé aux nobles et aux lettrés, s’étend aux artistes eux-mêmes qui veulent se représenter afin de prouver la qualité de leur pratique et leur intérêt pour la connaissance. Le caractère artistique et intellectuel de leur tâche est matérialisé par des objets symboliques. Des sculptures et monnaies de l’antiquité rappellent la gloire du modèle antique et la qualité du collectionneur sagace. Le Sculpteur Alessandro Vittoria de Véronèse représente un artiste qui semble protéger et étreindre de ses mains une statue mutilée d’éphèbe antique. L’artiste, dans cette œuvre, se fait aussi le protecteur des arts et des richesses du passé. Nous retrouvons ce geste dans Jacopo Strada de Titien, où le noble tient cette fois-ci une Vénus. Les livres, les sculptures et les pièces suggèrent une âme érudite tandis que la grenade, symbole de beauté et de fertilité, glorifie les arts et l’antiquité. Les peintres ébauchent fréquemment des autoportraits où ils peuvent soit se livrer de manière intime, soit se mettre en valeur. Les autoportraits de Tintoret et Titien montrent deux vieillards sévères à la longue barbe blanche. Les vêtements sont sombres, de même que le fond uni du tableau. Leur mise est simple et austère ; seul Tintoret porte une modeste chaîne d’or à deux rangs. Il y a, dans cette façon de se représenter, une volonté de se livrer entièrement au regard de l’observateur, sans se dissimuler derrière la moindre richesse ou le moindre décor fastueux. Seul le visage semble éclairé, captant immédiatement l’attention sur le regard et les traits des deux peintres.

Un autre genre très prisé à Venise est celui des tableaux décoratifs. Ces tableaux se trouvent dans les résidences privées et sont disposés en frise sur les murs ou sur des meubles comme le coffre réservé à la mariée, offert par la famille de l’époux, afin de meubler la chambre nuptiale. Ces petits tableaux intimes représentent des scènes mythologiques, antiques ou bibliques. Bien qu’ils soient relativement sensuels, ces tableaux veulent transmettre une certaine moralité et tendent à faire des époux des êtres exemplaires. Bien qu’ils soient petits, ces tableaux sont peints avec une minutie et une richesse étonnantes. Les plus grands peintres se sont essayés à ce genre, comme Tintoret et sa représentation d’Esther et Assuérus ou Salomon et la reine de Saba. La dernière partie clôt dignement cette excellente exposition ; elle est consacrée au nu féminin, thème hautement représentatif de la peinture vénitienne. Ce genre est issu des représentations de femmes idéales représentées par Giovanni Bellini et Giorgione au début du siècle. La femme nue apparaît dans différents cadres. Parfois elle est représentée seule dans sa nudité, d’autres, elle se trouve au sein de représentations mythologiques. Titien connaît la gloire dans la représentation de nus et ses œuvres, comme Tarquin et Lucrèce ainsi que Danaé sont vivement recherchées dans toutes les cours d’Europe, servant de modèle aux autres peintres de Venise. Véronèse reprend ce thème de manière mesurée et sereine ; c’est le cas dans Persée et Andromède, mais surtout dans Allégorie de l’Amour, dit Le Respect et Mars et Vénus avec Cupidon et un cheval. Tintoret, lui, préfère l’énergie et l’ironie, tous deux perceptibles dans sa version, féroce et violente, de Tarquin et Lucrèce, où le viol est suggéré par le collier brisé dont les perles se répandent au sol telles des larmes. Quant à Bassano, il se désintéresse quelque peu du nu et cherche à y laisser entrevoir particulièrement l’instant, le mouvement et surtout la psychologie de l’évènement dépeint.
L’exposition Titien, Tintoret, Véronèse… Rivalités à Venise est donc un plaisir. Elle est extrêmement complète et savamment ordonnée, permettant au visiteur de contempler les multiples facettes de l’art vénitien au xvie siècle. Les tableaux magnifiques sont ordonnés et disposés avec le plus grand soin, faisant de cette exposition un véritable chef-d’œuvre à la gloire de ces peintres à l’art exquis.
