Six siècles de peintures chinoises
Le Musée Cernuschi est un véritable vivier d’œuvres de différentes formes ; qu’il s’agisse de rouleaux, estampages, livres ou estampes, l’art chinois prédomine. Cependant, l’état de ces créations laissait quelque peu à désirer il y a quelques années. Certaines pièces nécessitaient une restauration et la plupart se devaient de bénéficier de meilleures conditions de conservation. Un dégât des eaux en 1998 dans l’endroit qui tenait lieu de réserve précipita le colossal travail de remise en état des œuvres. Fort heureusement, les pièces les plus importantes, soigneusement conservées, ne subirent aucun dommage. Les faits n’en restèrent pas moins tragiques : « Je garderai toujours en mémoire deux rouleaux de Zhang Daqian “navigant” vers un escalier dans les boîtes de conservation dont ils avaient été pourvus peu de semaines auparavant ! » écrira Gilles Béguin l’actuel conservateur et directeur du Musée Cernuschi. S’en suivit donc une fructueuse tentative d’encadrement, de protection et de restauration des peintures. La rénovation du musée vit la création et l’aménagement de trois salles permettant l’élaboration d’un cabinet rassemblant décemment toutes les œuvres. Cette exposition représente en quelque sorte l’aboutissement de cette décennie de labeur. Le visiteur peut y découvrir des peintures restaurées, ressuscitées et juger ainsi des efforts remarquables qu’il a fallu pour les remettre en état, même s’il demeure encore à ce jour une partie non négligeable du fonds du musée dans un état misérable, attendant une salutaire régénération.
Bien qu’elles soient consignées en nombre restreint sur l’inventaire premier du Musée Cernuschi, les peintures chinoises étaient dotées d’un statut particulier dans les collections asiatiques d’Henri Cernuschi. La restauration des œuvres a permis aux conservateurs de se rendre compte de la cohérence de cet ensemble, consacré pour la majeure partie à la peinture de personnages. L’on y trouve également un type de peinture fascinant et habile, la peinture au doigt, notamment de Gao Qipei et sa merveilleuse Peinture des mille automnes représentant un couple de cervidés, symboles de prospérité et de longévité, illustrant à la perfection la virtuosité de cette technique ; les contours de la silhouette tracés du bout du doigt, la robe tachetée des animaux élaborée par des empreintes estompées et les détails tels que les cils peints à la pointe de l’ongle. S’en suivit la découverte de la peinture des paysages chinois, travaux à la prodigalité rare. Le musée a tout au long du vingtième siècle joui de nombreux dons et profité de maintes acquisitions, mais la conservation de ces splendeurs s’avéra problématique, d’autant que des expositions prolongées avaient usé et détérioré les œuvres. Il fallut attendre les années quatre-vingt pour que l’Occident soit instruit des techniques de conservation traditionnelle chinoises. C’est grâce à tous ces efforts d’acquisition et de renaissance des pièces du Musée Cernuschi que celui-ci peut actuellement présenter son exposition traitant de six siècles de peintures chinoises.
L’exposition débute avec l’ère Ming, de 1368 à 1664, et son grand nombre de lettrés, puis avec l’époque Qing, de 1664 à 1911, et s’achève avec la Chine républicaine et ses grands créateurs tiraillés entre les influences modernes occidentales et les ancestrales traditions picturales chinoises. Les œuvres sont peintes sur soie ou papier, montées en rouleaux verticaux ou horizontaux, feuilles d’albums ou éventails. Les rouleaux étaient toujours exposés de façon temporaire et conservés dans des boîtes de façon à ce qu’ils soient abrités de la lumière et de la poussière.
La partie consacrée à l’ère Ming est exceptionnelle et comporte des œuvres d’envergure d’une beauté déroutante. Tout visiteur, dès qu’il pénètre dans le lieu, se retrouve captivé par la peinture à sa droite, création certes anonyme mais non dénuée d’un caractère certain. Il s’agit d’un faucon perché sur un fin rocher surplombant des flots tempétueux. L’application rigoureuse apportée à la représentation minutieuse des plumes, la vigueur de l’œil du rapace, contrastent avec des vagues stylisées et douces d’aspect. La peinture des rapaces, nommés ying, terme générique signifiant « aigle » est présente en Chine dès de quatrième siècle et fut codifiée par l’empereur Huizong au douzième siècle. Le ying était une représentation conséquente dans la peinture chinoise, il symbolisait le pouvoir et la puissance du souverain, surmonté du sceau de l’empereur et de la mention yubi, c’est à dire « tracé par le pinceau impérial ». L’on peut trouver dans la salle de magnifiques calligraphies, notamment une de Zhang Bi, au contenu fort intéressant « Les annales mêlées et confuses se sont éloignées de la vérité depuis longtemps, il appartient au sujet lettré de mesurer le sens des mots ». Cette calligraphie exalte la prépondérance du lettré dans la dynastie Ming, digne source de savoir, de poésie et d’art. Le lettré se doit de transmettre la juste version de l’Histoire en ordonnant ainsi qu’en donnant plus de clarté aux textes. La calligraphie contrastée, aux traits tantôt épais, tantôt fins, de Zhang Bi fit de lui l’un des calligraphes les plus prisés de son époque. Décrire et interpréter toutes les beautés véritables de cette exposition serait un ouvrage bien trop considérable, néanmoins il s’y trouvait de telles magnificences qu’il est ardu de ne point en toucher quelques mots, tout comme cette splendide peinture des Immortels de Gao Gu aux teintes si délicieusement pastel, au paysage peint énergiquement contrastant avec les visages délicats et fins des quatre immortels, les fleurs, dessinées avec précision et élégance insérant judicieusement les personnages dans le paysage. Il faut également admirer les nombreux éventails du début de l’ère Ming, véritable renouveau de la peinture académique qui se devait de concentrer un important nombre de cercles cultivés. L’art pictural était considéré comme le contrepoint de l’écriture, qu’elle soit poétique ou calligraphique ; il est possible de s’apercevoir de cela en regardant ces éventails, support unissant écriture et peinture, souvent offerts en guise de présent lors d’un départ ou d’une réception. Parmi les thèmes chers aux peintres d’éventails, la Réunion au pavillon des orchidées est un sujet récurrent, tiré de la Préface au pavillon des orchidées écrite par Wang Xizhi où l’auteur raconte ses joutes poétiques en compagnie d’autres calligraphes lors de la fête de la purification. Les deux éventails de Wen Zhengming et de Wen Boren enluminent avec grâce ce texte considéré à l’époque comme un authentique chef-d’œuvre.

La deuxième période traitée par l’exposition, celle de l’ère Qing, est surtout éblouissante pour son immense fresque de l’académie Hanlin. Cette création monumentale fut conçue dans le but de commémorer le banquet donné par l’empereur Qianlong en 1744 lors de la rénovation architecturale de la fameuse académie, institution majeure de la Chine impériale, lieu de formation de tout haut fonctionnaire et de toute élite. Cette peinture passionne à plus d’un titre puisqu’elle est une source rare et fiable de l’aspect de l’académie à cette époque, le bâtiment ayant été intégralement détruit lors de la guerre des boxers, ainsi qu’une reconstitution fidèle de la cérémonie qui s’est déroulée en ses murs. Il fallut pas moins de six peintres pour mettre à bien ce projet ambitieux à la perspective complexe, symbole de la puissance de l’empereur et d’une institution qui exerça un rôle historique certain. L’exposition se consacre ensuite à la peinture des personnages et approfondit la relation qu’entretenait Cernuschi envers l’art pictural chinois. Parmi ces figures se trouve celle de Zhong Kui, chasseur de démons, créature impressionnante à la physionomie truculente. L’on retrouve un Zhong Kui ventru et gargantuesque dans la peinture de Dong Xu, un autre dans des teintes d’ocre à l’aspect redoutable dans celle de Li Shizhuo. Nous trouvons également quelques exemples de peinture au doigt, dont le Buffle et enfant de Fu Wen, où un jeune garçon monte souriant sur le dos de l’animal dans une création intimiste et éminemment plaisante.
Enfin, une large partie de l’exposition est consacrée à la Chine républicaine ; la calligraphie y est tellement différente et se veut un point de rupture avec la tradition afin de retrouver les lignes originelles du trait. Cette recherche de l’énergie primitive se fait dans des éléments choisis de la nature, des fleurs, des oiseaux, des grenouilles, des poissons peints avec exactitude. Les émouvants Petits Poussins de Qi Baishi illustrent le regard d’un vieillard sur ces jeunes vies sémillantes : « Eloigné depuis longtemps du pavillon Bayan, Qi Baishi, âgé de quatre-vingt-sept ans, a peint ces êtres de sa vieille main », telle est la traduction du texte à la droite des petits oisillons. Autre œuvre charmante, celle des Oies sauvages où le peintre, Chen Zhifo veut capter l’essence des deux oiseaux, l’un d’eux endormi, la tête sous une aile aux plumes peintes avec un soin inouï. Les fleurs furent évidemment un autre sujet de prédilection de ces artistes ; les Pruniers en fleurs aux délicats pistils écru, les Deux oiseaux verts sur un magnolia, où les minuscules créatures côtoient de superbes fleurs de magnolia dont les pétales sont détaillés jusque dans le souci d’en reproduire les nervures en sont la parfaite illustration. Les paysages sont aussi très bien représentés, tout comme l’Ermite dans la forêt de Zhang Daqian observant semi allongé une cascade, parmi des arbres aux troncs noueux, excellente synthèse de l’influence ancienne et de l’aspiration moderne ou encore le Mont Emei du même auteur, où la forêt surplombe des roches à la formation énigmatique et vertigineuse, des habitation perdues dans la brume semblant minuscules face à l’imposante montagne sacrée. L’homme, qu’il soit un promeneur solitaire ou accompagné de comparses lettré paraît être, à l’échelle d’une nature démesurée, une forme dérisoire. Ce message se retrouve également dans l’éventail de Wen Zhengming, La Falaise rouge et son long poème : « Nous avons été envoyés dans l’univers comme des éphémères et des papillons de nuit, grains de riz dans l’océan. Je m’attriste du bref sort de ma vie, j’envie l’infini du long fleuve, je voudrais voler à la suite des immortels, enlacer la lune et durer autant qu’elle. Mais je sais que cela est impossible à obtenir, et je confie ma mélodie au vent triste ». Le Rêveur de Fu Baoshi où un homme endormi dans une barque entouré d’un paysage confus et indistinct exalte le sublime comme inscrit sur la composition « La royauté est passée sous nos yeux, comment situer l’espace infini? » me semble une parfaite synthèse de l’exposition : toutes ces œuvres brillent par leur quête d’une beauté pure et intemporelle et réussissent à émouvoir le cœur des visiteurs tout au long de ces galeries chargées d’une spiritualité nouvelle à laquelle chaque occidental devrait s’intéresser, car l’émotion rendue par ces précieuses gemmes de l’art chinois vaut largement que l’on s’y attarde. Une exposition magistrale donc, que l’on ne peut que conseiller aux initiés comme aux néophytes.
