Que nous n’ayons jamais à le pleurer
Je n’ai jamais été salazariste1, du moins dans l’acceptation courante du terme. Il convient d’expliquer pourquoi – je devine en effet des moues outrées chez certains – et d’ajouter que je peux venir à l’être un jour. Je ne peux pas dire que je fus salazariste dans la mesure où je ne l’ai pas été, et je ne suis inconditionnel de personne. Seulement de ma Foi2 et de mes Idées. De Dieu et des Valeurs. Mais s’il est bon de garder sa lucidité et son esprit critique devant les grands de ce monde, je regrette quelque peu de n’avoir jamais ressenti cette dévotion aveugle devant un Chef, le don sans limites, la folie glorieuse du renoncement qui fait les grandes fidélités, les grands et silencieux sacrifices.
Ceci étant posé, les contours et les conditions définis, je ne doute pas de parler d’un Homme que j’ai vu pour la première fois le jour de sa mort et à qui j’ai embrassé les mains ; et parler, en ne disant qu’une infime partie de ce qui devrait être dit, sans prétendre analyser, mais seulement témoigner, avec humilité et respect.
Pour moi et pour ceux de ma génération (qui pensons, croyons et voulons par égale mesure) nés après la Seconde Guerre mondiale, formés dans les années 1970 quand l’Europe et l’Occident se repentaient et culpabilisaient du meilleur qu’ils avaient été, Salazar est l’Homme des défis contre la Décadence, de la Volonté inflexible devant les événements, au service constant de la Vérité. Il est Vie. Exemple. Racine. Dieu, les Patries, les autres hommes ainsi faits : qui vivent pour leur sacerdoce, se privant des choses qui importent au commun : un Foyer, une Famille, des Enfants, des biens tangibles, modestes ou conséquents peu importe, mais qu’ils soient de leur possession exclusive, des affects sûrs, qui sont nôtres, se font et se perpétuent, qui sont espoir, puis raison, puis lien, et continuité, seulement nôtre, pendant un certain temps et dans un certain espace. Il a renoncé à tout ceci. Il s’est confondu à un moment donné avec sa Mission et son Service, avec le Pouvoir et l’État, il a renoncé à tout, gagnant tout. Il a choisi, en grand qu’il était, seigneur de sa vie et de son Futur. Et les choix sont difficiles, non pour ce qui suit, mais pour ce que l’on laisse derrière soi…
Il y a tant de singularités chez cet Homme : la cohérence, la fidélité, à lui-même et à ses idées, le sens de la hiérarchie et de la permanence, la sobriété, la volonté inébranlable. En Grèce, il aurait peut-être été un Sage, à Rome un de ces citoyens qui géraient la République jusqu’à la fin des temps et s’ouvraient les veines devant l’iniquité du Prince ; au Moyen Âge, à méditer sur l’Histoire de Dieu ou, chancelier zélé du Bien commun, à exorciser les mauvais prêtres. Un grand à la Renaissance, un obscur au xviiie siècle ; et je ne le vois nulle part ailleurs sinon dans son Vale de Lobos3 au « stupide xixe siècle4 ».
Mais la Providence nous l’a donné à notre Époque. Je pense, avec Huxley, que les choses les plus importantes sont la Grâce et la Prédestination. De là, le Salazar d’avril 1961, le Salazar de la Résistance, le Salazar imperturbable face à l’immensité des obstacles et des tâches compte pour moi (et aujourd’hui pour presque tous…). Je me rappelle de la nuit où, en quelques mots, il nous expliqua pourquoi nous allions faire la guerre, pourquoi nous allions vers une époque de sang et de larmes : l’Angola5.
Et l’Angola, au delà de la tragédie concrète, était un symbole du meilleur qu’ont le Pays et ses gens. C’était le Bojador6, les Tempêtes7, l’Inde, l’Histoire, le Sang, l’Empire, le Futur. L’Angola était un défi, une croisade. Notre temps arrivait. Nous étions mis à l’épreuve. Nous étions libres de partir ou de rester. De perdre ou de sortir victorieux. Il n’hésitait pas. Il était un Homme de Dieu, qui peut signifier être un Homme d’État, dans son plus grand et noble sens. Il a dit ce qui était nécessaire et de la manière appropriée. Sans dramatiser ni minimiser. Il fut, comme dirait Pessoa, l’Homme-Moyenne8, la somme de nous tous et des meilleurs. L’Âme de la Race. L’Interprète dont nous allions être les serviteurs.
La grandeur de ce vieillard, qui savait mettre un Peuple debout, qui savait traduire les Raisons pour lesquelles les autres pouvaient et devaient mourir. Et moi, qui avais quinze ans et admirais les condottieri qui risquaient physiquement leur peau, les grands chefs de guerre et d’aventure qui meurent jeunes, au combat, et sont enterrés à la lumière des faisceaux, j’ai compris que l’on peut être un Héros à 70 ans, dans un cabinet de travail, entre les papiers et les livres, enseignant la bonne administration, à vivre habituellement9.
Je le dois peut-être à Salazar. Comme je lui dois le renfort de la conviction que j’ai toujours eue que la Vérité est une catégorie indépendante de l’époque, du lieu, des nombres, des votes, des opinions, des peines, des risques, de la mort ! Et d’avoir préservé cette terre, en la maintenant grande et répartie à travers le monde.
Et cet orgueil d’être Portugais, d’appartenir aux seuls qui défièrent et vainquirent l’offensive des vents de l’Histoire, et un héritage que nous avons l’opportunité de conserver et de donner à nos fils, une Nation pleine d’espace et d’aventure, où la vie n’est pas encore comptabilisée et planifiée à la manière d’un corps sans volonté ni âme.

C’était un grand monsieur, d’une lignée qui se fait rare. Il avait conscience de la Raison d’État, du pouvoir comme quelque chose de précieux, qui vient de Dieu dont à Lui seul l’on doit rendre des comptes, à chaque instant et jusqu’à la dernière heure. Quelque chose qui ne peut être ni profané, ni dilapidé, ni être à la merci de la rue, des groupes d’intérêts, de l’opinion publique changeante. Il savait que gouverner n’était pas de plaire mais de servir. Il n’allait pas vers le peuple, ni ne l’adulait (pas plus que les puissants, au demeurant…), ni ne l’entretenait. Mais le Peuple le comprenait, il lui témoignait respect et amour, et, d’avantage vers la fin, une grande tendresse. Il n’accusait pas Salazar des maux et des erreurs commises qu’il y eut à son époque, comme dans tant d’autres, et qui furent graves. Parce que tout humain a des limites, même le génie.
Salazar est mort un matin d’été10, un jour de beau soleil qu’il n’a presque pas vu. À cette heure, en Angola, en Guinée-Bissau, au Mozambique, les Portugais se battaient pour ce dont il s’était battu et avait considéré comme plus important que la vie de chacun. Dans la dixième année de la Défense [de l’Empire], nous avions vaincu, grâce à son Action, le pire ennemi : le Doute.
Je crois que, comme il nous a si bien appris, nous ne devons pas le pleurer. Je suis contre les éloges funèbres et c’est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, une des raisons pour lesquelles j’écris sur Salazar.
Il vit maintenant parmi nous, dans son Œuvre. Il vit dans ses Mots et dans ses Actes, qui sont ici et le resteront, si nous sommes dignes d’eux et si nous savons les préserver.
Nous ne devons pleurer les morts que si nous ne les méritons pas. Nous ne devons pleurer Salazar que si, par notre découragement, notre peur, notre faiblesse, notre inertie, notre faute, le Portugal devenait plus petit que celui qu’il nous a légué ; si l’erreur, le mensonge, l’opportunisme, la décadence, l’abandon triomphaient ; si l’intégrité de la souveraineté était atteinte et, si la Nation périssait, alors oui, nous devons pleurer l’Homme parce que nous lui aurons ruiné son Œuvre, et il aurait vécu et disparu en vain.
Mais cela ne se produira pas11. Maintenant qu’il est définitivement parti, le Futur de tous appartient d’autant plus à chacun de nous. Nous prenons en effet dans nos mains ce qui reste, ce qui est bien et mérite l’amour. Et nous allons aimer d’avantage et vouloir avec plus de force ce qu’il reste à faire. Et nous allons le continuer. Et le mériter. Pour que nous n’ayons jamais à le pleurer.
- Alors âgé de 25 ans, Jaime Nogueira Pinto (né en 1946) était à l’époque un leader de l’extrême droite étudiante, de tendance nationale-révolutionnaire. ↑
- Nous avons respecté la typographie de l’auteur au long de notre traduction. ↑
- Alexandre Herculano (1810–1877) fut un écrivain, historien, journaliste et poète portugais associé au romantisme. En 1857, il se retira dans sa ferme du Vale de Lobos, où il mourut 20 ans plus tard, pour se consacrer presque exclusivement à l’agriculture et au recueillement spirituel. ↑
- Les guillemets sont de Jaime Nogueira Pinto. L’expression fait référence au titre de l’ouvrage de Léon Daudet, Stupide xixe siècle. Exposé des insanités meurtrières qui se sont abattues sur la France depuis 130 ans. 1789-1919, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1922, 310 p. ↑
- Il s’agit de la célèbre allocution télévisée du 13 avril 1961 que nous reproduisons ici en intégralité, traduite par votre serviteur :
« Si une explication est nécessaire au fait que j’assume le maroquin de la Défense nationale avant même la recomposition du Gouvernement qui va suivre, cette explication peut se résumer en un seul mot : Angola. Il m’a semblé que la concentration des pouvoirs de la présidence du Conseil et du ministère de la Défense nationale, ainsi que le changement de certains hauts postes dans d’autres secteurs des Forces armées, faciliteraient et accéléreraient les mesures nécessaires pour la défense efficace de la province et la garantie de la vie, du travail et de la tranquillité des populations. Agir rapidement et en force est l’objectif qui va mettre à l’épreuve notre capacité de décision. Comme un seul jour peut épargner des sacrifices et des vies, il est nécessaire de ne pas perdre une seule heure de ce jour pour que le Portugal fasse tout l’effort qui lui est exigé afin défendre l’Angola et, avec elle, l’intégrité de la Nation. »
Cette mobilisation était une réponse aux attaques terroristes et aux exactions commises contre des colons portugais et des Noirs survenues en Angola au cours du mois de mars 1961. ↑ - Ancienne dénomination du cap Boujdour. ↑
- Premier nom attribué par Bartolomeu Dias au cap de Bonne-Espérance. ↑
- Fernando Pessoa a exposé sa conception personnelle du Surhomme dans le pamphlet Ultimatum, paru en 1917 dans l’éphémère revue Portugal Futurista et signé sous son hétéronyme Àlvaro de Campos. ↑
- Le « vivre habituellement » qui caractérise Salazar, par opposition au « vivre dangereusement » de Nietzsche, est une marotte de Jaime Nogueira Pinto. Pour lui, ces notions différencient de manière synthétique le conservateur du fasciste. ↑
- Le décès de Salazar survint le 27 juillet 1970. Jaime Nogueira Pinto a publié cet article à l’occasion du premier anniversaire de la disparition de l’ancien président du Conseil. ↑
- L’Histoire donnera malheureusement tort à Jaime Nogueira Pinto. Avec la Révolution des Œillets et la lâche décolonisation qui s’ensuivit, toutes les craintes exprimées par l’auteur dans le précédent paragraphe se sont réalisées en 1974-1975 avec une précision… prophétique. ↑
