Les Rêves dans Aurélia de Nerval
Le rêve est un élément essentiel dans l’œuvre de Gérard de Nerval et, plus particulièrement, au sein d’Aurélia, pièce maîtresse dans la bibliographie de l’auteur. Ces rêves singuliers répondent à un désir d’expérimentation précis ; lors de son internement, le docteur Blanche lui demanda de décrire ces songes caractéristiques par leur fréquence et leur continuité. L’écriture du rêve reste cependant confuse, erratique et hésitante. L’écrivain éprouva effectivement maintes difficultés à écrire ces indescriptibles songes. À cette époque, le rêve relevait de la fantaisie indigne et la plupart des écrivains français ne s’en souciaient guère. Cependant, les écrivains allemands conférèrent majesté et splendeur à des songes prophétiques comme ceux de Jean-Paul Richter. Le rêve se fit également inquiétant et surnaturel chez maints écrivains romantiques allemands, comme E.T.A. Hoffmann. Infiniment bouleversé par le thème de la mort de Dieu, qu’il trouva dans certains songes terribles de Jean-Paul, Nerval en écrivit son poème poignant, le Christ aux Oliviers. Mais Nerval ne fut point l’initiateur de ce nouvel attrait français pour le rêve ; Charles Nodier le précéda en rédigeant des essais et contes sur « l’épanchement du songe dans la vie réelle », comme l’écrivit Nerval dans Aurélia. Avant cette œuvre majeure, Nerval a lui-même laissé une place relativement ténue à l’univers du rêve. Le Songe de Poliphile de Francesco Colonna, récit onirique et énigmatique de la Renaissance, semble avoir également eu une influence décisive sur Gérard de Nerval. Les rêves commencèrent à se frayer un chemin dans les écrits de Nerval avec les Filles du feu. Dans Sylvie, par exemple, le narrateur se trouve dans un état de « demi-somnolence » évocateur. Jusque là, la présence du rêve dans l’œuvre de Nerval s’était faite discrète mais imprégnait son écriture. L’écrivain avait pourtant constaté que sa folie était inextricablement liée au rêve : il a donc tenté de passer sous silence le récit de ses songes comme s’ils étaient quelque péché. Cependant, dans son ouvrage, Du Haschich et de l’aliénation mentale, le psychiatre français Jacques-Joseph Moreau tente justement d’identifier la folie comme un délire très semblable au rêve. Nerval se montre particulièrement sensible à cette conception de la folie comme « rêve de l’homme éveillé ». Le docteur Blanche a eu une influence considérable sur cet épanchement des songes de Nerval dans l’acte d’écriture. Le docteur Blanche semble être en effet celui qui encouragea Nerval à décrire ses rêves. Une lettre l’atteste, où Nerval écrit à Blanche : « je continuerai cette série de rêves si vous le voulez ». Une publication de ces descriptions oniriques est envisagée, mais Gérard de Nerval se rétracte, de peur que de tels écrits ne soient guère rentables.
Ces rêves sont décrits dans un vocabulaire qui connaît quelques variations. Il se caractérise néanmoins par sa grande richesse lexicale et son nombre imposant de références. Nerval eût trois grands modèles : les visions de Swedenborg, L’Âne d’or d’Apulée et la Divine Comédie de Dante, comme il l’annonce au début d’Aurélia. Le parcours initiatique est donc toujours annoncé par un rêve. Les songes prennent parfois même la forme de visions. Nerval avoue vouloir transcrire les impressions d’une « longue maladie ». Il a donc pour désir de faire pénétrer le lecteur dans les mystères de son propre esprit. L’écrivain ne part pas d’une résolution préalable ; les propos introductifs sont, en effet, rédigés après l’œuvre, et se font le constat même de cette expérience. La fin d’Aurélia est une conclusion qui dévoile l’aboutissement de l’expérience et de la maladie : « Toutefois, je me sens heureux des convictions que j’ai acquises, et je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers ». La folie est donc une catabase : l’écrivain a suivi, grâce à ses visions, un parcours initiatique qui lui a apporté une révélation sur lui-même et sur sa perception du monde. Les enfers symboliseraient donc les zones les plus profondes du sujet. La démarche de Nerval ressemble fortement à celle de Sigmund Freud qui place, en tête de la préface de l’Interprétation des rêves, une épigraphe de Virgile, Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo. Dans cette tentative d’« émouvoir » l’Achéron se trouve le lien entre l’univers décrit par Nerval et celui que Freud explore. Dans son poème El Desdichado, Nerval écrit en effet « Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron », en référence à ses deux périodes de crise profonde. Le poète s’identifie donc à Orphée et considère ses tourments comme des descentes aux enfers, épreuves périlleuses, certes, mais qui lui confèrent le statut d’un prophète ayant acquis un savoir nécromantique. De plus, Nerval emprunte la référence des portes de corne prise dans le chant VI de l’Énéide. Cependant, dans Aurélia, cette catabase est ambiguë : elle peut apporter la connaissance de l’avenir comme elle peut tromper les hommes. Nerval voit dans Dante et Swedenborg l’« étude de l’âme humaine formulée sur le mode prophétique ». Il s’agit, pour l’écrivain, de comprendre les songes et de leur donner un sens.
Lors de son internement de 1841, Nerval ressentit une forte pulsion l’enjoignant à l’expression poétique : il s’exprimait en vers dans une sorte de furor prophétique. Mais peu de traces subsistent de cet élan qui s’est surtout exprimé par des fresques, faites avec de la brique et du charbon, où l’écrivain, avec le souci du détail, tenta de se remémorer ses premières crises et ses pensées favorites. Ses rêves sont vagues, Nerval désire les représenter de façon plus précise afin de donner corps à cette Aurélia, allégorie féminine de son obsession. Il s’adonne à la sculpture en terre, dessine l’histoire du monde : l’écriture est encore très discrète et fait seulement figure de légenda, de légende illustrative. Nerval est tout entier pris dans ce désir de matérialiser ses fantasmes. Aurélia a une double visée : documentaire, car elle permet de comprendre les aliénés, et initiatique, car elle vise à la découverte d’un sens à l’épreuve de la folie. Là où le docteur Blanche veut saisir les subtilités d’un esprit malade, Nerval voit dans sa maladie une épreuve nécessaire, où la guérison symboliserait le pardon, la rédemption. C’est pourquoi les écrits de Nerval contiennent peu de notations physiologiques et peu d’analyses purement médicales.
Y a-t-il donc une langue du rêve ? Nerval se fait l’explorateur puis l’initié ramenant des profondeurs du songe des éléments à élucider grâce à des mythes explicatifs. Nerval a ainsi besoin d’une herméneutique spiritualiste et fait l’impasse sur l’inconscient individuel. Si pour Homère et Virgile le rêve peut être soit faux soit prophétique, les distinctions de Macrobe faisaient encore autorité du temps de Nerval : songe, vision, rêve, spectre et oracle sont ces distinctions. Nerval ne pourra donc échapper à cette terminologie. Aurélia est un mélange de rêves, de visions, d’apparitions et de songes sans qu’une répartition claire soit faite entre le jour et la nuit, entre éveil et sommeil. La vision du réel s’en retrouve modifiée ; même si la nuit demeure le temps privilégié du sommeil, le rêve éveillé vient se superposer étrangement au récit de Nerval. Il découvre même une singulière continuité là où s’imposait la frontière entre sommeil et éveil, lui permettant de communiquer d’un monde à l’autre. Cependant, les écrits de Nerval ne préfigureront pas ce que les surréalistes obtiendront grâce à l’usage des temps du présent. Nerval, au contraire, ne fait que se souvenir, en ayant recours aux temps du passé : sa démarche est essentiellement rétrospective. Aurélia est donc une œuvre complexe, un tissu bariolé dont il faut interroger les plis. Les récits de vie ne comptent que sous le jour énigmatique du rêve. Il s’agit d’écrire le récit d’une femme aimée, perdue puis morte, pareille à la Béatrice de Dante. Le poète, tel Orphée, se doit de retrouver l’amante jusque dans l’au-delà. Le rêveur, qui est au spectacle de lui-même, propose des tableaux instables, en constante métamorphose. Les images se multiplient, les détails prennent de l’importance comme s’il s’agissait d’un gage d’authenticité. L’on ne voit jamais le soleil mais les apparitions lumineuses se multiplient comme sur une gravure de Gustave Doré représentant le Paradis. Le geste de Nerval est fluide ; jamais il ne s’interroge sur la poétique et la rhétorique de son œuvre ni ne se questionne sur l’acte d’écriture. De même, il hésite à percevoir le réinvestissement des actes de la veille dans ses songes. Le rêve devient donc presque inexplicable et absurde. Nerval perçoit tout de même un sens caché dans la récurrence de certaines images. Les séquences oniriques se veulent véritables. Il ne s’agit pas, chez Nerval, de simple fiction : la force de conviction de son expérience existentielle interdit au lecteur de considérer avec légèreté ces visions. Trois exemples oniriques dans l’œuvre de Nerval sont donnés avec le rêve, la vision et le mémorable. Les rêves sont courts, les visions sont semi explicatives et longues, tout en transgressant le cadre individuel, tandis que les mémorables sont un genre tout à fait neuf qui préfigure les Illuminations de Rimbaud. Le récit est entièrement dépendant de la première personne et un entier crédit est donné à l’énonciateur. Cependant, les modalisateurs viennent contrebalancer les certitudes d’une énonciation à la première personne. Nerval a peur d’être influencé par son imagination. Le rêve est incontestablement un « épanchement ». Le premier rêve débute avec la mention « je fis un rêve » suivie de temps à l’imparfait et au passé simple assurant la forme du récit. Ce récit est caractérisé par l’incertitude : « j’errai », « je me perdis ». Le narrateur progresse vers une destination qui lui échappe, mais cette progression est une nécessité intérieure. L’étrange apparaît ensuite, qui ouvre un trajet, menant à une diégèse. Les lieux sont plus ou moins reconnaissables, les métaphores se développent, les impressions globales et les détails se combinent, les références s’esquissent, comme la gravure de Dürer, Melencolia. Lors de la première vision, chaque objet s’ouvre à une altérité qui le modifie en une transfiguration singulière. Vérité et vraisemblance s’échangent leurs signes. Nerval ne voulait pas présenter un ensemble, c’est pourquoi il hésite à résumer un tableau composite dont il a voulu présenter les détails. Le tout appartient à l’esthétique du compte rendu. Dans la demeure de ses oncles, Nerval se trouve à la fois dans la matrice du familier et de l’étrange. Certains détails sont très nets : ils deviennent des objets transitionnels. À ces détails se mêlent métaphores, anagrammes, jeux de mots et effigies. Des phrases de réflexion critique font progressivement surface. Ils sont un rappel de la raison et également un moyen de ralentir l’allure de la diégèse. Comme Dante, Nerval retrouve le sens de la réflexion avec un guide. La confusion et la précision se mêlent dans la quête d’un paradis perdu, un site parfait, mais l’interdit veille : la proximité d’un tel bonheur est un leurre : plus le narrateur s’en approche et plus il en est écarté. Chaque image s’inscrit donc dans un ensemble herméneutique.
Les mémorables sont caractérisés par le lyrisme, la variabilité des temps, l’égarement et le délire. Le gain esthétique s’en trouve augmenté. Naît alors un univers inouï, à la fois symbolique et analogique. Le rêve se trouve inclus dans le contexte contemporain et se pare parfois d’un sens historique, en atteste la citation suivante : « Mon rêve se termina par le doux espoir que la paix nous serait enfin donnée ». Le réel s’articule donc avec le rêve. Nerval assure au lecteur que nous ne pouvons comprendre nos actes que si nous acceptons l’« infra réalité », symbolisée par le rêve. Nerval cherche à innocenter sa folie au nom d’une raison cachée qui se dissimulerait derrière elle. La thématique des éléments de la vie transfigurée est récurrente. Contrairement à Freud, qui travaille le rêve comme réinvestissement des faits vécus de la veille, Nerval s’attache peu aux événements qu’il vient de vivre. La substance de ses rêves lui prouve l’existence d’un espace du dedans qui serait l’inconscient. Pour l’auteur, il y a continuité entre les rêves et la vie diurne : le monde subliminal des rêves, le mysticisme et le surnaturalisme, ont leur vérité en dehors de la pensée du sujet. Il s’agit d’un au-delà accessible au monde des esprits. Toute vie forme un récit : Nerval a multiplié les tentatives autobiographiques et a compris sa vie grâce au rêve. Son idée est que nous n’apercevons qu’un simulacre de notre vie et que le rêve peut la restituer toute entière. Les écrits de Nerval narrent le parcours d’une vie blessée qui tente de trouver les raisons de son échec. Les rêves font partie de cette morale du salut qui permet à Nerval de déchiffrer les hiéroglyphes de la vie.
