Nerval, poète renaissant
Gérard de Nerval peut à bien des égards être considéré comme un poète renaissant. Il n’est pas un cas unique, Théophile Gautier fut également un grand passeur de la littérature de la Pléiade et de la littérature allemande, les deux littératures étant étrangement liées. En 1830, par exemple, un recueil de poésie allemande fut publié, additionné d’un choix de poésies de Ronsard. Cet attrait pour la Renaissance correspond à des enjeux esthétiques et idéologiques. Les positions les plus tranchées s’avèrent être également les plus réversibles : les romantiques, ceux qui accusèrent les poètes de la Renaissance d’avoir assujetti la poésie au modèle antique, furent ceux qui redécouvrirent la poésie de la Renaissance. En 1820, les classiques firent redécouvrir la Pléiade en donnant une place toute particulière à Ronsard. Sainte-Beuve lui-même reconnaîtra avec prudence l’originalité de la Renaissance, au service d’un génie national hors du commun. L’on accusa les romantiques d’être les nouveaux Ronsard : les romantiques se servirent de cette insulte comme d’un étendard. L’œuvre de Ronsard est très diversifiée, elle est à la fois pindarique, amoureuse et anachronique mais elle se rapporte aussi aux discours, ce qui préfigura Corneille et, évidemment, Victor Hugo. Nerval est fidèle à l’esprit romantique allemand qui effectue un retour aux sources nationales et à la civilisation romaine ancienne dont la poésie de chaque peuple veut s’imprégner. Cependant, Nerval condamne Ronsard : il a, selon lui, commis l’erreur de ne pas avoir cru en la poésie des XIIe et XIIIe siècles et s’est consacré seulement à l’Antiquité. Nerval est proche de la Défense et illustration de la langue française de Du Bellay. Il faut donc rétablir la dignité poétique de la langue française. Il se réclame en faveur de la poésie de la Renaissance, dont la pratique de la langue excède et surpasse le modèle antique. Le poème « Mignonne allons voir » innove, par exemple, grâce au retour intuitif aux phrasés chantants médiévaux.
La pensée poétique est proche de la pensée historique : tout historien de la poésie doit assurer la continuité du temps et analyser les fractures brutales. L’historien doit être proche d’Edgar Quinet et de son Histoire de la poésie. Le siècle de Louis XIV, par exemple, en rompant avec le système féodal rompt aussi avec les formes de poésie qui s’y rattachaient. En écrivant le passé, il s’agit de le faire renaître, de comprendre la pensée de la langue. L’historien doit être sensible à l’historicité du langage et à l’origine de toute langue. Nerval attache une grande importance à la voix, il aime retrouver les vieilles ballades et les chansons populaires, il aime le Ronsard des discours pour la qualité de son énonciation et la dramaturgie vocale qui se situe bien au-delà de la naïveté des odelettes.
La Renaissance est aussi le lieu névralgique de l’imaginaire de Nerval. Dans Sylvie, il est fait mention d’ « une de ces pendules d’écaille de la Renaissance ». L’écrivain s’interroge sur le sens de la Renaissance, qui est à la fois le premier des grands siècles critiques désenchantés du mondes et un siècle, de façon paradoxale, profondément habité par ce désir de renaissance. Pic de la Mirandole et les néoplatoniciens de Florence apparaissent à la fois dans Aurélia et dans les Illuminés. Après la prise de Constantinople, de nombreux penseurs byzantins virent se réfugier en Italie ; ce mouvement permit aux érudits d’étudier le grec et d’introduire dans le catholicisme les germes de la dissidence et du renouveau. Le paganisme antique a, en effet, permis au catholicisme de se renouveler dans le passé. Nerval est également très sensible à l’alliance entre Valois et Médicis qui insuffla un air d’Italie à la France. Les pérégrinations de Nerval dans le Valois, pays de France où la Renaissance s’est le mieux incarnée, sont justement révélatrices du jeu de miroitement de l’auteur. Le tombeau de Catherine de Médicis, mêlant anges et saints chrétiens à la religion païenne inspira Nerval, qui fit se confondre la figure d’Aurélia et celle de Catherine de Médicis en tant que mères renaissantes, présences maternelles de substitution pour un écrivain qui n’a jamais connu sa propre mère.
La Renaissance devient donc le foyer de la poétique nervalienne. L’anthologie de 1830 balise déjà la future évolution de Nerval à travers une poésie double composée d’odelettes naïves et de sonnets hallucinés. Nerval présente quelques odelettes comme expression de sa première matière : « Je ronsardisai ». L’inspiration de la Renaissance est donc portée par le style des odelettes. La mémoire de la forme s’approfondit avec le phrasé chantant de la langue. Il retrouve ainsi l’air des chansons du Valois, dont nous parlions plus tôt. Nerval reconnaît ainsi avoir une dette envers la Renaissance, vers laquelle il retourne continuellement, tout comme le vers poétique, issu du latin versus, symbolise un éternel retour.
La prose de Nerval a un double aspect, à la fois réaliste puis mystique et fantaisiste. Sylvie et Aurélia sont des rêves en prose inspirés des fables mystiques d’Apulée, de Dante, de Goethe et de Francesco Colonna, tant d’auteurs qui nourrissent la création nervalienne. Nerval est également un bibliophile pour qui le livre est un bel objet : il ne peut donc qu’être séduit par les chefs-d’œuvre typographiques de la Renaissance. L’illustration permet aussi de conférer beauté et noblesse au livre : c’est pourquoi Sylvie devait être un livre illustré. Dans son Voyage en Orient, Nerval dévoile les raisons religieuses qui le relient à Colonna : la Renaissance a intégré le paganisme au Christ en un syncrétisme qui est loin de déplaire à Gérard de Nerval. Reprenant la fable poétique de Colonna, Nerval y brode le récit de Sylvie, comme dans le chapitre 7 où les fresques d’abbaye ont des allures d’allégories païennes, ou, au chapitre 13, où les amours de Colonna, comparés à ceux de Pétrarque, réunissent deux aspect de la Renaissance : l’aspect mystique et l’aspect sentimental. La composition de Sylvie et du Songe de Poliphile est singulièrement comparable : enchâssement des rêves, modèle commun d’un récit à deux intrigues et d’une fable à deux niveaux de sens en une double quête amoureuse et spirituelle, chrétienne et païenne. Cependant, il subsiste quelques différences issues du travail de réécriture. Sylvie est en effet dotée d’une dimension autobiographique qui ne pourrait découler de son modèle renaissant. L’allégorie, qui permet à Colonna de déchiffrer sa vie dans un sens plus élevé, ne peut, chez Nerval, qu’être défaillante et le rêve ne parvient plus à illuminer la vie.
