Ne vous Môquet pas !

Ce lundi 22 octobre 2007, nous commémorons, selon les vœux du Président de la République, la mort de Guy Môquet. D’un évènement éminemment insignifiant de l’Histoire de France, Nicolas Sarközy en a extirpé un symbole, fort habilement forgé, mais qui suscite aujourd’hui une violente polémique.

Sous notre chère République des Vaincus, nous vivons une époque qui proscrit toute forme de complexité, d’esprit critique, de contradiction au profit d’une schématisation maximale de la réflexion. Toute discipline intellectuelle –je pense aux sciences dites « humaines »– se réduit à une bipolarisation excessive et à un manichéisme démesuré, ce qui dessert irrémédiablement l’élévation philosophique de l’Esprit. Ce phénomène n’épargne guère l’Histoire: en pratique, il s’y traduit par une classification systématique des faits et des personnages divisés entre Gentils et Méchants, entre Bien et Mal, entre Bon et Mauvais. Du Moyen-Âge à la Révolution, de la colonisation à la Seconde Guerre mondiale, l’historiquement correct, dixit Jean Sévillia, déforme le moindre épisode de notre passé en une « Histoire bisounours » pour mouflets. Il vous suffit d’ouvrir n’importe quel manuel scolaire de l’enseignement secondaire pour constater l’indigence affligeante de son contenu. Dès lors, l’émergence de Guy Môquet comme une figure emblématique, à l’instar de Che Guevara, qui fait fi de toute réalité historique, ne surprendra personne d’intellectuellement honnête.

Avant que l’inénarrable Sarközy ne l’érige en une icône de sa campagne électorale, Guy Môquet ne représentait strictement rien dans le souvenir collectif, ou tout juste une station du métro parisien que les amateurs de Heavy Metal connaissent bien car celle-ci donne accès à l’échoppe Master of Rock. La victoire de Sarközy au soir du 6 mai 2007 n’a nullement mis fin à toute cette pitrerie autour du « jeune résistant » Môquet. Notre bouffonnant Président a entendu parachever la sanctification laïque, la canonisation républicaine, de sa nouvelle idole. En effet, le 16 mai dernier, à peine investi dans sa nouvelle fonction, Sarközy annonçait, avec une émotion que le meilleur apprenti de l’Actors Studio ne saurait feindre, sa première mesure: le 22 octobre, date anniversaire de la disparition du héros sarközkyste, bénéficierait une célébration officielle. Une décision ultérieurement confirmée par une circulaire de son Ministre de l’Éducation des Masses, Xavier Darcos, où ce dernier recommande chaudement que soit lue aux élèves de France la lettre d’adieu rédigée par Guy Môquet à sa môman la veille de son exécution. Tout le monde aura gardé en mémoire la grotesque lecture, filmée par TF1 –l’organe officiel de l’UMP– de ladite lettre par Clément Poitrenaud à ses camarades du XV de France. Et personne n’oubliera la néfaste conséquence de cette même lecture (exigée par Bernard Laporte en dévotion à son maître) puisque les Bleus se sont lamentablement inclinés devant les vaillants Pumas argentins en match d’ouverture de la Coupe du Monde de Rugby… Une galéjade à peine caricaturale!

Avez-vous personnellement lu cette lettre? Très franchement, je la trouve cucul la praline au possible: un style infantile d’une médiocrité déplorable, un trou noir béant en matière de philosophie de l’engagement et une intemporalité qui rend son contenu absolument inexploitable en cours d’Histoire. Soient tous les ingrédients de la sempiternelle soupe sociale-démocrate d’où ne ressort que le traditionnel cri plaintif des pleureuses de notre société de victimisation.

La gauche, sous tous ses avatars, saisissant la perche tendue par Sarközy, s’empresse d’aboyer pour dénoncer la récupération politique et s’émeut –attention, les grands mots sont lâchés– de l’instrumentalisation de l’Histoire et de la mémoire collective. On croit rêver tant l’accusation est à pisser de rire. Les gens de gauche sont systématiquement les premiers à manipuler cyniquement l’Histoire à des fins purement politiciennes et idéologiques. Qui renvoie en permanence ses adversaires dans le camp des fascistes/nazis/vichystes (rayez la mention inutile) pour les discréditer sans avoir à argumenter sur le fond? Ce sont EUX. Qui compare des expulsions légitimes de parasites qui occupent illégalement des propriétés privées à la tragique rafle du Vel’ d’Hiv’? Ce sont EUX. Croyez-vous sincèrement qu’un tel amalgame éhonté honore les innocents livrés aux camps de la mort? Ces répugnants charognards gauchistes sont décidément dénués de toute rigidité morale tant leur impudence ne connait ni limite ni décence.

Aussi funeste qu’il fut, le sort de Guy Môquet ne peut pas et ne doit pas occulter la vérité historique. Et celle-ci ne coïncide pas avec la « mémoire » claironnée par les bateleurs au service de Sarközy.

Guy Môquet ne fut jamais un résistant simplement parce qu’il n’en eut ni le temps ni l’opportunité. Militant communiste, distributeur de tracts du parti, il fut arrêté et écroué par la police française pour cette seule activité politique, illégale1 en octobre 1940, soit huit mois avant l’enclenchement de l’opération Barbarossa. A ce moment là, les consignes du PCF, alignées sur les positions du Comintern, donc dictées par les injonctions de Moscou, n’étaient nullement de s’opposer aux nazis –avec lesquels, n’oublions pas, le camarade Staline était lié par un pacte de non-agression– mais plutôt de dénoncer la guerre impérialiste entre l’Allemagne et l’Angleterre et d’œuvrer pour l’instauration de la dictature du prolétariat! Le 20 octobre 1941, trois activistes communistes abattent, de deux balles dans le dos, Karl Hotz, Oberstleutnant de Nantes. Depuis la violation du pacte germano-soviétique, la donne a changé, les directives du PCF également2. Après un an et demi de collaboration active3, les communistes retournent casaque. Guy Môquet croupit toujours en prison; les geôles françaises regorgent de milliers de militants communistes, incarcérés par la IIIème République, que tant le régime de Vichy que les forces d’occupation allemandes se sont bien gardés de faire libérer. Hitler exige du sang et, pour venger la mort de son officier, ordonne de tuer des otages. Ses sbires, pour éviter de fusiller des cibles au hasard, se rabattent sur les prisonniers communistes du camp d’internement de Chateaubriant. Parmi eux, Guy Môquet. Âgé de 17 ans, il passera au peloton d’exécution le 22 octobre 1941, la date qui nous concerne aujourd’hui. Nous voyons parfaitement, à l’exposé des évènements, que Guy Môquet est tout au plus une victime de la guerre mais en aucun cas un valeureux résistant particulièrement digne de nos mémoires. Je ne peux que regretter l’ignorance crasse de la Seconde Guerre mondiale dont font montre nos politichiens et nos media, preuve, s’il en fallait encore, de l’étiolement culturel que j’évoquais en début d’article. Quitte à réhabiliter un véritable résistant pour servir de modèle à la jeunesse française, Sarközy aurait mieux fait de choisir Honoré d’Estienne d’Orves, héros injustement méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Ah, mais celui-ci était de droite, royaliste et catholique de surcroît, autant de sacrilèges inqualifiables aux yeux de l’intelligentsia française et des syndicats marxistes-léninistes qui cadenassent l’Éducation Nationale!

Pour finir, cette dernière pique s’adresse à tous ceux qui seraient tentés de m’accuser de cracher sur des communistes. Sachez qu’ils ont été les premiers, après 1945, à dénigrer et à calomnier, de manière souvent abjecte, les résistants non communistes. Personne n’a osé les contredire en raison de la « propagande indécente », pour reprendre l’expression de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, sur les faits d’armes du PCF de 1941 à 1945. Citons, par exemple, les rumeurs de collaboration odieuses lancées par les communistes contre Pierre Bénouville –jusqu’au lendemain même de sa mort en décembre 2001!– qui avait eu l’impardonnable tort d’être un aristo-royco-réac-de-droite… et, surtout, de ne pas avoir attendu l’invasion de l’URSS pour résister. Ou encore le ressentiment haineux contre le résistant socialiste Guy Mollet, un peu trop atlantiste et anticommuniste à leur goût. Des royalistes, des conservateurs, des libéraux, et –soyons honnêtes– des socialistes et des radicaux n’ont pas attendu juin 1941 pour se battre. Tous ces gens, simplement guidés par un sentiment patriotique, ont courageusement résisté et ce dès la défaite de juin 1940. Le reconnaître n’est être ni un horrible fasciste révisionniste ni ingrat envers l’implication communiste dans la Libération. D’ailleurs, question ingratitude, nos moralisateurs de gauche4 en connaissent un rayon au vu des dizaines de milliers de cadavres américains qui ont tapissé le sol français qu’ils ont libéré avec leur sang. Ce sera le mot de la fin.

  1. Conséquence du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, le PCF –inféodé à Moscou, donc traître à la patrie– est dissout par le décret-loi Daladier du 26 septembre 1939 (qui ne sera pas abrogé sous Vichy). Les militants sont réduits à la clandestinité et toute propagande communiste, devenue illégale, est passible d’emprisonnement. Ce sera le cas pour Guy Môquet. 
  2. La nouvelle stratégie du PCF, de type léniniste, déjà appliquée en URSS, consiste à organiser des attentats visant les militaires allemands. Le but recherché est que les représailles nazies (des exécutions de civils et d’otages) s’amplifient et amorcent un soulèvement de la population. 
  3. Au déclenchement de la guerre, l’Humanité fut le premier journal français à avoir appelé le peuple français à la reddition et à la collaboration avec les nazis. Pendant la période allant de septembre 1939 à juin 40, le PCF, via son organe de presse, a exhorté ses militants à des actes de traîtrise. On dénombre ainsi des milliers de sabotages de la part d’ouvriers communistes dans les usines Bloch, Renault, Dewoitine, Citroën, Morane-Saulnier, Gnome-et-Rhône, Lebel, etc. 
  4. Le principal déterminant de la « morale » de gauche (« morale » étant déjà un bien grand mot) réside dans sa grande malléabilité. Par exemple, un héros de gauche est nécessairement vertueux tandis qu’un héros de droite est forcément douteux; les crimes totalitaires de gauche ne sont jamais graves mais ceux de droite sont, bien sûr, innommables. Un homme de gauche « moral », c’est l’équivalent politique d’une pute vierge. 
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