Le Mont Athos et l’Empire byzantin

L’exposition du Mont Athos et l’Empire byzantin est l’occasion rêvée de découvrir ces trésors de la Sainte Montagne qui, pour la plupart, n’ont jamais quitté les monastères parsemant cet endroit magnifique, qui fascine les cœurs depuis des siècles. Le mont Athos est une péninsule du nord de la Chalcidique à la nature exceptionnelle, propice à la réflexion solitaire et au recueillement religieux. Cette fine excroissance terrestre est dotée de maints monts, dont le plus élevé, le mont Athos, atteint les deux mille mètres. Au sein de cet environnement sublime se trouvent vingt monastères orthodoxes comportant un impressionnant nombre de dépendances diverses. L’architecture y demeure presque inchangée ; des fortifications médiévales permettant de se prémunir d’un quelconque assaut extérieur, et, derrière ces murs défensifs, des lieux importants de la vie monastique (le katholikon, c’est-à-dire l’église centrale, le réfectoire, la chapelle et les cellules des moines). Les lieux sont d’autant plus protégés et inaccessibles qu’ils bénéficient d’un statut particulier accordé par les empereurs byzantins toujours reconnu par l’actuelle République hellénique. Les vingt monastères hagiorites sont régis par la Sainte Communauté, une administration commune où chaque monastère est doté de son représentant. Mais tout monastère conserve son indépendance et possède son régisseur, nommé l’higoumène. Cette esquisse d’une retraite esseulée faite de recueillement austère ne contrarie point la présentation d’un certain contexte historique sans lequel l’exceptionnelle condition du mont Athos ne pourrait être expliquée. C’est celui de l’Empire Byzantin, soigneusement détaillé lors de l’exposition par maints panneaux explicatifs. De la création de Constantinople par l’empereur Constantin le Grand, qui n’aimait guère Rome et désirait édifier une capitale lui permettant d’établir la religion catholique sans s’asseoir sur l’Vrbs, sanctuaire suranné du culte romain honni par Tertullien, à la crise iconoclaste qui voyait s’affronter les adversaires et défenseurs du culte des images, ce sont tous les prestiges d’une des civilisation les plus florissantes de l’Histoire et toutes les difficultés d’un empire à lutter contre les envahisseurs et les hérésies qui sont ainsi introduites.

Icône avec les saints Georges et Paul Xeropotaminos entourant le Christ

Le parcours débute avec d’instructifs panneaux, des photographies somptueuses et une maquette des différents monastères sur le fameux mont. Cette introduction salutaire permet de s’initier progressivement aux beautés qui seront révélées pour la première fois à l’œil du dilettante Parisien. L’exposition se poursuit avec quelques trouvailles antiques du mont ; un bas-relief funéraire d’époque romaine tardive, ou encore une élégante tête d’homme sculptée. Il existait, dans l’Antiquité, au moins cinq villes dans la péninsule qui portait son nom primitif d’Aktè. La mythologie grecque expliquait l’existence du mont Athos de cette façon : lors du combat entre les dieux et les géants, Poséidon affronta Athos, le géant thrace. Le mont qui porte son nom fut soit une pierre que le géant jeta à la face de Poséidon ou Athos lui-même, enseveli par son adversaire. À cette époque, le mont Athos était le lieu choisi des potentiels envahisseurs de la Grèce ; selon Hérodote, c’est toute la flotte de Mardonios qui y fut engloutie. Xerxès, monarque de Perse, préféra contourner le mont Athos pour faire accoster sa flotte à l’une et l’autre entrée de la péninsule. L’architecte d’Alexandre le Grand, Dinocratès, voulait, quant à lui, faire sculpter la montagne à l’image du souverain macédonien, projet si outrageusement ambitieux qu’il ne vit jamais le jour. Mais la population sur le mont tend progressivement à disparaître, même si de rares hameaux subsistèrent un temps. Les moines s’établirent sur le mont suite aux persécutions de la crise iconoclaste ; en tant que défenseurs des saintes images, ces moines trouvèrent dans le mont Athos un refuge salutaire, isolé et déserté depuis le cinquième siècle, leur permettant d’adorer leurs splendides icônes. En 843, ils étaient suffisamment nombreux et influents pour être conviés aux célébrations initiées par l’impératrice Théodora marquant le rétablissement du culte des images. Ces premiers moines pratiquaient les usages solitaires des ascètes chrétiens primitifs de Palestine et d’Égypte. Le plus fameux d’entre eux, Saint Antoine l’Égyptien dont l’existence fut narrée par Athanase, évêque d’Alexandrie, devint le modèle de vie ascétique des moines, qui en adoptèrent les préceptes selon des applications différentes ; les anachorètes (ou anachorein) sont ceux qui se retirèrent du monde afin de vivre à l’écart, ceux qui vivent dans une grotte sont nommés les ermites, ou eremos, et lorsque ces ermites vivent en communauté, celle-ci est dénommée laure. Il existe également les moines pratiquant l’ascèse, askein. Outre ce mouvement érémitique qui prit une certaine ampleur, il existe le cénobitisme ou coenobium, prônant une vie en communauté, fondée par Basile de Césarée. Ces cénobites prient et vivent en communauté, sous l’autorité d’un chef, avec la possibilité de s’adonner à l’étude et à l’enseignement. En arrivant au mont Athos, Saint Athanase fonda le monastère de la Grande Lavra et imposa ce nouveau principe de vie communautaire dans toute la péninsule, avec l’appui de l’empereur Nicéphore. La détrempe sur bois représentant Saint Athanase l’Athonite est un chef-d’œuvre ; le moine roux y est représenté tenant un parchemin roulé avec des traits vifs et austères d’une grande beauté. Les empereurs successifs ratifièrent les premières réglementations de l’Athos afin d’éviter le moindre heurt entre les partisans de modes de vie contraires. Ce traité se nomme le typikon ; il est signé par l’empereur et par cinquante-sept représentants des communautés monastiques du mont. Un grand nombre de ces parchemins, excellemment bien conservés à la calligraphie gracieuse et enlevée, peuvent êtres admirés dans cette exposition remarquablement exhaustive. La création de nouveaux monastères permettra à l’art de s’exprimer sous diverses formes. Les ouvrages religieux, psautiers et tétraévangiles témoignent de cet essor artistique de toute beauté. Les chrysobulles, écrits impériaux, attestent des nombreuses donations qui furent faites aux moines du mont Athos ; manuscrits, tentures, icônes et autres objets précieux embellissent les monastères, devenus le refuge des arts religieux. Ces présents permettaient aux donateurs de s’assurer la prière des moines pour eux-mêmes et leurs proches. Ils favorisaient également l’entrée des bienfaiteurs dans un des monastères ou adoucissaient la vie d’un proche qui s’était fait moine. Parmi les nombreuses œuvres présentées, se trouvent les largesses de Jean VI Cantacuzène au monastère de Vatopédi. Après maints désordres et maintes menaces, cet empereur se fit détrôner et devint moine. Il avait offert, notamment, un splendide epitaphios, une large tenture liturgique richement brodée représentant le Christ mort entouré de quatre anges et les icônes de la Grande Déisis. Ces quatre icônes représentent un très bel Archange Gabriel, Saint Luc, tenant une évangile superbement calligraphiée entre ses mains ainsi qu’un calame, Saint Jean, tenant une Bible à la couverture parée de pierreries et enfin un Saint Jean-Baptiste échevelé tendant ses mains gracieusement. Parmi les trésors du mont Athos qui figurent dans cette exposition, mentionnons une majestueuse croix d’iconoclaste et surtout le calice de Manuel Cantacuzène Paléologue, dont la coupelle est faite d’une seule pierre de jaspe agrémentée d’un pied et de deux anses en argent doré minutieusement ciselés. En dépit de la chute de l’Empire Byzantin en 1453, les œuvres du mont Athos continuent de former l’une des plus grandes collections d’art chrétien qui soit. Cependant, ces pièces sublimes ne furent connues qu’au dix-neuvième siècle et ne firent l’objet de publications, souvent grecques, que dans les années 1970.

Icône du Christ de Pitié

L’exposition embrasse les différentes époques d’essor artistique du mont Athos. Le temps de la dynastie des Macédoniens à celle des Paléologues est un deuxième âge d’or pour l’art byzantin, après celui de l’empereur Justinien. Elle se caractérise par un retour au style antique et par le succès indéniable de la sculpture sur ivoire puis de la stéatite. L’attestent les deux battants de porte du sanctuaire du monastère de Vatopédi finement orné de figures d’ivoire. Puis, avec l’avènement dynastique des Comnènes, ce sont les vastes fresques et peintures monumentales qui ornent les monastères. L’exposition présente deux fragments de ces pièces expressives et stylées, l’un représentant l’apôtre Marce, l’autre, l’embrassement des apôtres Pierre et Paul, symbolisant l’unité de l’Église. Les monastères connaissent ensuite une période de trouble suite à la prise de Constantinople par les Latins et les Vénitiens ; ils se trouvent fermement occupés par les croisés. Cette époque est également marquée par l’entrée de créations occidentales dans les monastères, notamment des revêtements de reliure en émail de Limoges. L’Empire byzantin restauré, le mont Athos connaîtra une nouvelle accalmie favorisant la prospérité artistique ; le mont résistera à l’occupation serbe puis aux assauts des Turcs. L’art de l’icône connaît un nouvel essor et un renouveau esthétique ; les icônes de Saint Georges et de l’Archange Gabriel sont représentatifs de cette renaissance, avec leur regard mélancolique et leur chevelure bouclée. La broderie, l’orfèvrerie et la création de camées témoignent du raffinement des artistes ; les enkolpia, sous forme de croix, croix-reliquaires et icônes servant la plupart du temps de pendentifs, agrémentent agréablement un coin de l’exposition. Les icônes ne sont guère oubliées ; les icônes de Saint Jean Chrysostome et de la Vierge Hodegetria illustrent magnifiquement la maturité artistique de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle, avec ses tons de bruns et la méticulosité apportée aux traits du visage et aux ombres délicates qui les assombrissent.

En 1423, le mont Athos fait allégeance aux Ottomans ; les sultans demeurent favorables à l’existence des monastères du mont, n’intervenant aucunement dans les règles de fonctionnement de la communauté. Cette relative autonomie fera du mont le refuge de l’orthodoxie. Au XVe siècle, le mont importe des œuvres de haute qualité venues, pour la plupart, de Crète. Mentionnons les fresques des katholika et des réfectoires des monastères de la Grande Lavra et de Stavronikita. De nombreux ateliers locaux s’ouvrent, désireux de revenir au style des Paléologues, avec l’icône du Christ de Pitié, où la Vierge étreint son fils mort, et l’icône de Saint Jean-Baptiste dotée d’une grande richesse de couleurs.

La seule critique à apporter à cette exposition très riche et instructive est, indéniablement, sa scénographie pénible, illogique et laborieuse. Il est impossible de comprendre de quelle façon est organisée l’exposition tant son parcours est peu intuitif. Dans un précédent billet, nous avions déjà vertement critiqué les défauts de la rétrospective consacrée à William Blake, également au sein du Petit Palais, qui, elle, manquait cruellement de textes explicatifs. Ici, les panneaux informatifs sont richement documentés, ce qui est une indéniable qualité, mais les œuvres présentées sont agencées de manière tellement chaotique que cela nuit grandement à l’assimilation des données : la lassitude engendrée par de perpétuelles errances en quête d’un ordre logique, les heurts inévitables avec les autres visiteurs qui ignorent tout autant quelle voie emprunter, ne peuvent qu’irriter et empêcher de jouir pleinement de cette monographie pourtant raffinée et sublime.

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Le Mont Athos et l’Empire byzantin
Trésors de la Sainte Montagne
du 10 avril 2009 au 5 juillet 2009
Petit Palais
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill
75008 Paris
Accès :
Métro Champs-Élysées – Clemenceau
Tarif :
Adulte 9 feuros
Réduit 7 teuros
Jeune 4,50 teuros