De Sienne à Florence… les Primitifs italiens
L’exposition des Primitifs italiens permet au visiteur de découvrir une collection magnifique de panneaux de bois peints et dorés rassemblés dans les années 1840 et 1850 siècle par le baron Bernhard von Lindenau. Cet homme de goût, éminent philanthrope, fit l’acquisition de plus d’une centaine de ces panneaux lors d’un séjour érudit en Italie, désireux d’instruire et de passionner ses comparses à cet art à présent complètement oublié. En effet, si l’art de la Renaissance bénéficie d’une notoriété certaine, de même que, d’une façon plus discrète, l’art médiéval, la période de transition entre ces deux époques aux inspirations et préceptes artistiques dissemblables est rarement traitée, vouée à un oubli et un dédain déconcertants. Qui, hormis un nombre grandissant d’ignorants, pourrait croire qu’il n’y eût aucune période transitoire entre les perspectives purement symboliques, les caractéristiques de l’éloquence médiévale et l’avènement d’une perspective presque mathématique telle qu’Alberti la concevait dans son De Pictura, agrémentée d’une conception audacieuse des gestes et des traits humains ? Cette exposition a le mérite de faire entrevoir au visiteur la progression délicate des peintres qui, quittant graduellement l’inspiration byzantine médiévale, se dirigent avec confiance vers une compréhension de la peinture proche de celle d’un Léonard de Vinci, d’un Raphaël ou encore d’un Botticelli. Les œuvres, représentant toutes des scènes religieuses, sont pour la plupart conservées au musée d’Altenbourg, ville natale du baron von Lindenau, d’autres proviennent de lieux divers, de France, d’Allemagne et d’Italie, faisant de cette exposition temporaire un moment unique de reconstitution d’un ensemble pertinent et admirable. L’exposition se divise en deux écoles, celle de Sienne et celle de Florence, deux écoles autrefois considérées comme paradoxalement antagoniques ; il s’avère cependant qu’elles suivirent une démarche ainsi que des inspirations similaires, qui rendent l’ensemble extrêmement cohérent. Nous suivons la quête artistique de ces deux écoles dans un parcours chronologique partant des années 1280 jusqu’au début du XVe siècle. L’école siennoise est la plus ancienne et celle qui comporte le plus d’œuvres ; en effet, si ces peintures sont prises pour des travaux simples il n’en était point à l’époque où elles n’étaient qu’une partie de grands retables d’autel. Sienne, cité florissante grâce au commerce de drap des ciompi et l’émergence d’une élite financière similaire à celle des Médicis, demeurait à l’époque un inépuisable foyer d’artistes influencés par l’art grec et byzantin, puis par le gothique. Lippo Memmi fit une merveilleuse Vierge à l’enfant au voile bleu sombre brodé d’or, assise sur un trône richement paré d’un tissu somptueux orné de pompons tombants. Ce panneau, majestueusement paré d’ors, est d’une délicatesse rare au niveau des traits et des gestes de la Vierge et du Christ ainsi que du soin apporté à la parure et à l’encadrement de cette scène raffinée. Mentionnons également le Christ de pitié de Pietro Lorenzetti, dont la tête et l’auréole semblent comme émerger du cadre de marbre qui l’entoure, formant un tombeau dans lequel il repose avec une indéfinissable expression de sérénité et de souffrance mêlées. Un autre panneau, Le retour de la Vierge à la maison de ses parents, de Sano di Pietro, montre Marie tenant les mains de son père dans un geste délicat peint avec un grand soin, suivie par une procession de jeunes filles élégantes. La perspective permet de contempler, derrière un mur bas, des arcs et des colonnes sur lesquels se tient un paon à la traine ciselée d’or. Tout y est traité avec recherche et méticulosité. L’alliance de gestes à la fois expressifs et symboliques s’exalte le mieux dans la Vierge à l’enfant de Liberale di Verona, où l’enfant Jésus, tenant embrassé le visage de sa mère avec un bienheureux sourire, semble déjà la réconforter des tourments qui l’habiteront lors de la crucifixion de son fils. Les œuvres de Sienne jouissent donc d’une unité remarquable ; elles réunissent toutes une somptuosité des ors et des palettes, une recherche expressive parfois troublante, ainsi qu’une délicatesse toute décorative.

L’école de Florence, bien qu’elle présente un nombre moins important de panneaux n’en est pas moins tout aussi remarquable. Contrairement à Sienne, Florence s’affirma du côté du pape contre l’empereur lors du conflit entre Guelfes et Gibelins. La cité verra l’ascension de la grande famille des Médicis, qui encouragera avec magnanimité la prédominance artistique de Florence. Les panneaux sont d’une très grande qualité, notamment la Crucifixion de Lorenzo Monaco, où un majestueux Christ en croix est entouré de Saint François, Saint Benoît et Saint Romuald. Le sang écarlate coulant le long de ses bras et de sa blessure est recueilli par quatre petits anges tenant chacun une coupelle. L’expression douloureuse et désespérée des trois saints est traitée avec talent, de même que le visage du Christ mort. Une autre scène de crucifixion de Bernardo Daddi a choisi une représentation plus médiévale des visage de la Vierge et de Marie-Madeleine presque déformés par une douleur ineffable. Quatre anges entourent la dépouille crucifiée de Jésus et manifestent par leurs gestes une grande souffrance. La Fuite en Egypte de Lorenzo Monaco tente d’imiter les contours du dessin polylobé de Ghiberti de style essentiellement gothique. La clarté du contour en or contraste avec le fond sombre du panneau où la Vierge montée sur une mule avec son fils est guidée par un Joseph précautionneux et inquiet. Placée au centre de cette composition fort intimiste, la Vierge prend grand soin de Jésus qui la regarde avec intérêt. Cette œuvre représente par excellence le modèle de l’élégance gothique, à l’esthétique presque courtoise. Une collection somptueuse, donc, frappante par la beauté de ses ors et de ses couleurs qui permet de suivre, dans la puissance des expressions qui y sont représentées et la poésie de scènes élaborées et gracieuses, les différentes phrases de la vie du Christ et les figures des Saints, avec une telle beauté que l’on est surpris du début à la fin de la dextérité et du savoir faire de ces Primitifs italiens, que toute âme émue par la peinture de sujets religieux se doit urgemment de découvrir.
