Arcimboldo (1526-1593)

Giuseppe Arcimboldo fut un artiste au parcours singulier ; admiré et fortement apprécié de son vivant, oublié et dédaigné à sa mort, de nombreux peintres se sont pourtant largement inspirés des ses compositions faites de têtes anthropomorphes, influençant de nombreux courants picturaux dont l’originalité n’atteint guère, cependant, la singularité de l’œuvre magistrale de Giuseppe Arcimboldo. Que l’on entende goutte aux brumeuses et insipides divagations de certains surréalistes ne devrait occulter cette indéniable qualité dont ils furent, pour la plupart, dotés ; les surréalistes ont, en effet, avec engouement et passion, redécouvert de nombreuses œuvres, autrefois oubliées, qui sont dignes du plus grand intérêt. Celles de Giuseppe Arcimboldo furent également découvertes par eux, qui n’hésitèrent à nommer ses compositions des « bizarreries plastiques ». De la part des surréalistes, ce nom prend l’étoffe d’un compliment admiratif, pour ne pas dire, étonné. Giuseppe Arcimboldo fut, depuis lors, l’objet de questionnements incessants ; une saine curiosité pour la vie méconnue de cet homme naquit, ainsi qu’un intérêt pour tout un pan oublié de son œuvre étrange. Le musée du Luxembourg présente, en ce moment même, une fort menue mais merveilleuse exposition, la première, qui plus est, consacrée à ce grand artiste : elle a pour volonté d’aborder des aspects de sa vie et de son œuvre encore inconnus. En effet, outre les fameuses têtes de profil représentants notamment les quatre saisons et les quatre éléments, ce talentueux artiste a également réalisé de nombreux portraits de facture classique ainsi que maints décors et costumes à l’occasion des fastueuses et nombreuses festivités de la cour des Habsbourg.

Issu d’une famille de peintres, donc tout prédestiné à embrasser un destin similaire, l’enfant Giuseppe Arcimboldo, né en 1526, se tourna sans grand étonnement vers l’art, déjà débordant de virtuosité et de sensibilité. Il ignorait encore qu’il deviendrait promptement le plus fertile et talentueux artiste du maniérisme. En 1549, il fut formellement reconnu peintre lors de la réalisation de cartons de vitraux pour la cathédrale de Milan. Érudit et sagace, il fut rapidement remarqué, puis appelé à Vienne et demeura fidèlement au service de la cour impériale pendant 25 années, gratifié de maints honneurs et de nombreuses considérations. Durant cette longue période, lui furent confiées de nombreuses charges qu’il s’empressera d’accomplir, avec dévotion, pour ses trois maîtres, Ferdinand Ier, Maximilien II et Rodolphe II. Il eût ainsi à dresser les portraits de la famille impériale ; ces œuvres, dont l’attribution à Arcimboldo fut longuement contestée, attestent du talent prodigieux du peintre : elles sont harmonieuses et douces, lumineuses de beauté. On ne peut, par exemple, qu’admirer le charmant contraste entre la blancheur délicate de la carnation des jeunes filles de l’empereur et leur vêture de velours sombre, aux ornements finement ciselés, sur un arrière-plan d’une extrême sobriété. Une telle maîtrise de l’art du portrait ne peut qu’émerveiller l’observateur attentif. Il réalisa aussi, dans la lignée des Quatre Éléments et des Quatre Saisons une série de tableaux qui s’intitulèrent Les Métiers où, avec un humour délicat, il représenta notamment un libraire, fait de livres et de signets, dont la cape n’est autre qu’un pli de rideau savamment disposé sur les ouvrages, ainsi qu’un juriste au visage élaboré à partir de différentes volailles et d’un poisson lui servant de barbe. Il fascine également le flâneur par la création de natures mortes réversibles qui sont, à l’endroit, d’exubérantes et classiques natures mortes, à l’envers, des figures monstrueusement belles et singulièrement humaines. Ces œuvres sont mises en valeur, lors de l’exposition, par un savant jeu de miroirs. Les organisateurs de l’exposition n’oublient guère qu’Arcimboldo a marqué la vie à la cour, ainsi, une large part est confiée à la présentation de dessins de costumes et de décors qui ont servi lors des innombrables et somptueuses cérémonies des cours de Vienne et de Prague. De plus, Arcimboldo fut aussi un conseiller artistique exalté qui alla jusqu’à composer des jeux d’eau pour réjouir la cour. Il fut mêmement un illustrateur de talent, au service de scientifiques, lors d’études de la faune et de la flore. Certaines de ses plus remarquables esquisses sont présentées lors de l’exposition.

Portrait d'une archiduchesse

Son œuvre extravagante a longtemps été fort mal comprise ; qui pourrait, en effet, à notre époque, fière de son insipidité désolante, comprendre des chefs-d’œuvre aussi fastueux et chargés que ceux de Giuseppe Arcimboldo ? Qui pourrait deviner le lien inextricable qui existe entre le sublime et le grotesque, au sein du travail du peintre, dans son expression la plus franche et la plus adroite ? En un siècle où l’art se résume à la bassesse d’un panégyrique de la laideur et de l’ignorance, une telle abondance de détails, de subtilités, de magnificence, pourrait être vue comme la plus effarante des démesures. Se désintéressant parfaitement de la beauté foisonnante des richesses qui l’entourent, ce frustre qu’est l’homme moderne trouverait inconcevable de façonner de si complexes figures avec de simples objets disposés harmonieusement. De même aurait-il peine à concevoir qu’une cerise soit si élégante, dans sa robe pourpre, et qu’elle puisse servir de pupille au portrait allégorique L’Eté. Rares sont ceux qui comprennent que l’œuvre d’Arcimboldo est le reflet d’une société prospère, florissante, harmonieuse, où l’artiste était protégé par son mécène et pouvait exprimer son art avec goût et hardiesse. Que notre époque soit incapable de produire de pareilles somptuosités révèle le malaise d’une société dégénérée et infâme, qui n’a d’yeux que pour les horreurs du desing et les abominations commises par des déments dont les reliquats ineptes sont acquis pour des sommes démesurées par quelques énergumènes argenteux.

Les tableaux d’Arcimboldo ont maintes significations, ainsi l’un des portraits, constitué d’un assemblage savant de fleurs, fruits et légumes, doit non seulement être vu en tant que tel mais aussi comme le portrait représentant Rodolphe II du Saint Empire. Cette œuvre géniale, intitulée Vertumne, en référence au dieu grec des récoltes et de l’abondance, montre non seulement l’immense confiance qui règne entre le mécène et l’artiste, mais aussi l’intérêt profond des personnes influentes pour les arts, qui n’est en rien l’attachement feint et ignare porté communément par nos hommes d’État. D’autres tableaux, notamment les œuvres réversibles, doivent être vus non seulement comme ces êtres fantasmagoriques, qu’ils sont d’un premier abord, mais aussi comme des personnages ayant réellement existé dont les traits sont judicieusement caricaturés. Ainsi le Juriste, portrait en buste dont il a été fait mention plus haut, représente Johann Ulrich Zasius, juriste, administrateur des finances impériales et vice-chancelier de l’empereur, connu pour être fort laid, car abîmé tant par un accident de carrosse que par la syphilis. Cette œuvre, commandée par l’empereur Maximilien, montre l’érudition des mécènes et leur esprit fin et délicieux, symbole d’une époque regrettée où l’artiste jouissait d’une liberté qui est toute autre que celle de ces détestables ilotes de notre temps que l’on nomme abusivement des artistes.

Vertumne

L’exposition en elle-même contient une centaine d’œuvres, elle est menue, certes, mais mérite sincèrement qu’on s’y attarde. Les tableaux, rassemblés pour l’occasion avec une grande minutie et un soin avide, sont d’habitude disséminés dans différentes muséales et collections privées ; il s’agit donc d’une chance unique d’y apercevoir des tableaux, dont certains n’ont jamais encore été vus par le public, et de pouvoir contempler dans son ensemble la diversité du florissant travail de Giuseppe Arcimboldo. De plus, l’exposition montre des objets d’art issus du Kunstkammer des Habsbourg qui permettront d’approcher le contexte social et culturel à l’époque de l’artiste, de façon à mieux comprendre sa création. Nous exhortons fortement, quiconque que cette exposition intéresserait, de réserver, au préalable, d’augustes billets coupe-file afin d’éviter la pénible et interminable procession de lambins incultes qui s’y prennent toujours au dernier moment. Nous conseillons également, aux férus d’art et de calme, d’éviter de se rendre à la rétrospective le samedi, jour où les traînards qui ont fini par accéder aux salles de l’exposition, charrient avec eux des hordes de rejetons malpropres, criards et intenables, qui n’hésiteront pas à s’accaparer pendant des heures les salles en courant librement et en vociférant des nigauderies, incommodant ainsi le flâneur respectueux. Les musées, lieux solennels, réceptacles sacrés de l’art, ne sont presque plus visités que par une vermine irrespectueuse essentiellement constituée de moutards crétins, de maquerelles faisandées, de pitres ineptes et de touristes répugnants.

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Arcimboldo (1526-1593)
du 15 septembre 2007 au 13 janvier 2008
Musée du Luxembourg
19 rue de Vaugirard
75006 Paris
Accès :
RER B Luxembourg
Tarif :
Plein 11 zeuros
Ré­duit 9 feuros
En un siècle où l’art se résume à la bassesse d’un panégyrique de la laideur et de l’ignorance, une telle abondance de détails, de subtilités, de magnificence, pourrait être vue comme la plus effarante des démesures.