Bizarre et vie privée dans l’œuvre en prose de Nerval

La prose de Gérard de Nerval porte en elle une certaine conception du bizarre qui est intrinsèquement liée à la vie privée. Dans Sylvie, il parle des « bizarres combinaisons du songe ». Le songe, comme la bizarrerie, se trouve donc au cœur de l’expérience littéraire de l’écrivain, tout comme chez Baudelaire. Le mot prend une place toute particulière dans les Voyages en Orient. Nerval s’en justifie même dans Aurélia en faisant mention de son attrait pour les « mœurs bizarres des populations lointaines ». Le bizarre se retrouve donc intrinsèquement lié au genre du récit de voyage. Le sens de « bizarre » est celui d’étonnant, d’inexplicable, d’hétéroclite, de composite, en résumé, d’écart par rapport à la norme. Le terme fait référence à une appréciation subjective de l’objet et non à une description de ses traits propres. Nerval, en effet, évite certains détails descriptifs. Le mot peut se parer d’une connotation péjorative mais également positive, lorsqu’il est fait allusion d’un charme certain du bizarre. Le bizarre est intrinsèquement ambigu, car il peut provoquer un « déplacement des conditions du bien et du mal », écrit-il dans Aurélia. L’esthétique du bizarre serait donc liée à la mise à l’épreuve du jugement moral.

La vie privée se développe suite à l’amoindrissement de la souveraineté de l’homme ; il s’agit, selon Benjamin Constant, d’une caractéristique moderne. Le bizarre peut être vu selon trois caractéristiques : écart, singularité et bigarrure. Mikhaïl Bakhtine fait d’ailleurs mention d’un certain « grotesque de chambre ». Le bizarre est étymologiquement lié au grotesque : bis varus se rapporte en effet à la bigarrure, à la chimère. Les faits de chambre sont caractérisés par Nerval comme étant « bizarres ». La chambre, qui contient de nombreux et divers livres, en référence au Faust de Goethe, est donc une pièce à la fois intime et bizarre, dont l’étrangeté est stylistiquement soulignée par les chiasmes et les antithèses. Le bric-à-brac de la chambre de Nerval, que celui-ci veut continuellement remettre en ordre, représente ce désir d’unité jamais acquise. Le rêve, élément intime par excellence, se caractérise par l’étrangeté : il est en partie dépourvu de sens. L’étranger est également bizarre, car il est un monde peu familier au voyageur. De par son dédoublement et sa folie, le personnage est également voué au bizarre. Le bizarre est donc associé à la sphère privée : les mœurs sont marquées par la singularité de choix personnels fantaisistes et de voyages faits au hasard. Curiosité et bizarrerie peuvent se départager en trois branches : irrégularité, écart et diversité. Le touriste s’adonne au trivial et s’expose aux « bizarres traverses du voyage » dans les Nuits d’octobre. La bizarrerie vient aussi de l’imprécision que l’on retrouve dans : « le vrai c’est le faux ». La vie privée se caractérise donc par l’inexplicable : les récits naissent suite à des circonstances obscures et sont marqués par des signes d’initiés que le lecteur ne parvient pas à saisir. Nerval a souvent recours à l’interrogation pour exprimer les bizarreries de son imagination. Cette imagination pourrait s’incarner par la chimère ; elle frappe l’esprit et présente des affinités avec le bizarre et le fantastique. Le voyageur lui-même n’est pas certain de la réalité : « quelque chose comme un fantôme rouge » marque l’imprécision. Nerval maintient une esthétique du flou et de l’incompréhension. Le bizarre se voit également valorisé dans l’altération des lieux communs culturels. La chambre maintient l’isolement et brise tout lien social. L’expérience privée se radicalise : le sujet a confiance en ses visions, se replie sur ses convictions personnelles. Le grotesque du XIXe siècle est celui du carnaval solitaire et de l’isolement.

Il existe également le bizarre d’immersion : il s’agit d’une expérience publique lors d’un voyage. Le voyage arrache le pèlerin à son univers intime et familier et le confronte à des nouveautés qui le déconcertent. Mêlé à la foule, le narrateur devient un inconnu qui ne peut être reconnu par personne, il prend part à la vie de la foule. La scène des derviches émeut le voyageur qui ne comprend pas ce qui est chanté ni ne connaît la signification des pantomimes. Les pratiques des derviches sont donc « bizarres », comme le mariage cophte ou le « hurlement » du chameau. Le « bizarre » provoque un étonnement, étonnement tel qu’il fait perdre ses repères au voyageur qui, lors de son réveil, croit se trouver à Paris alors qu’il est au Caire. La bizarrerie artistique, alliée à l’émotion sensorielle et physique, est portée, par la musique, vers l’inexplicable. Le bizarre a ses lieux communs et ses tours topiques ; l’esthétique de la méconnaissance en fait partie. Nerval essaie de comprendre le bizarre : il compare les derviches avec les modèles antiques. « D’ailleurs, le bas peuple chrétien fête volontiers certains derviches ou santons, religieux dont les pratiques bizarres n’appartiennent souvent à aucun culte déterminé, et remontent peut-être aux superstitions de l’Antiquité. »

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Le Bizarre et la Vie privée dans l’œuvre en prose de Nerval
Le songe, comme la bizarrerie, se trouve donc au cœur de l’expérience littéraire de l’écrivain, tout comme chez Baudelaire.