Zone de rupture

Les Terriens colonisent progressivement l’espace. Les combattants, des pilotes militaires ayant subi un entraînement élaboré, ouvrent la voie périlleuse de la conquête, suivis de processions de colons, des volontaires civils accompagnés de soldats protecteurs qui s’installent sur des planètes viables mais sauvages, inexplorées et mystérieuses. L’appropriation des galaxies au profit de Terre O, la Terre originelle, aurait pu ne jamais connaître de fin. Mais les Althées, issus d’une lointaine planète, sont avides de découvertes et colonisent les galaxies alentours, cherchant à étendre leur influence jusqu’à ce qu’ils rencontrent fatalement des vaisseaux terriens investis de la même tâche. Instantanément, la guerre est déclarée entre ces deux races semblables, les Althées étant des humanoïdes semblables aux Terriens. Les deux civilisations s’affrontent donc lors de conflits spatiaux, se disputant la possession de certaines planètes périphériques. Chacun désire acculer et anéantir l’ennemi afin de continuer son élan colonisateur. Mais, dans l’espace, les guerres sont compliquées par les distances immenses qui séparent les deux planètes belliqueuses et les combattants seuls assument la dangerosité des attaques, combattants qui ne font qu’avancer sans cesse vers des galaxies inconnues et qui n’ont jamais approché la Terre. Barra, talentueux combattant, se trouve à trois générations de Terre O ; il devine qu’il ne pourra jamais la voir autrement que dans des livres ou des projections. Néanmoins, il doit combattre et périr pour sa planète. Les combattants ignorent certaines contraintes qui pèsent sur les Terriens. À chaque planète qu’ils visitent en de brèves escales, ils épousent des femmes qui sont déclarées veuves le jour même de leur mariage et sont autorisées à se remarier un an après le départ de leur époux. Car le combattant ne revient jamais en arrière. Son existence est faite d’avancées interminables, de conquêtes infinies. Il lui est interdit de s’apitoyer sur son sort, de s’abandonner à l’amour ou de rester longtemps sur la même planète. Les femmes sont nombreuses à désirer épouser un combattant pour le prestige qu’une telle descendance leur apporterait. Les combattants sont indifférents envers ces simples compagnes passagères qu’ils ne reverront jamais ; ainsi, ils essaiment leur descendance dans les colonies galactiques et comblent leurs désirs charnels dans une société où la prostitution est interdite et où le mariage est la seule forme d’étreinte autorisée. Lors d’une attaque inopinée où Terriens et Althées se disputent la planète Thuban IV, abritant une petite colonie de Terriens, les Althées usent d’une tactique singulière et d’une arme inconnue. Barra est promu commandant après le sacrifice de celui qui en portait le titre. Lui et un escadron de survivants se précipitent sur Thuban IV afin de protéger la colonie. Barra veut duper les vaisseaux adverses qui le poursuivent et s’engage vers un continent vierge. Il sillonne des étendues rocheuses, provoquant ainsi la perte de certains de ses poursuivants. Finalement, Barra survit avec un unique Althée. Leurs deux vaisseaux sont hors d’état et le pilote althée est blessé et inconscient. Quelle n’est pas la stupeur de Barra lorsqu’il découvre que ce pilote est en fait une femme !

Zone de rupture est un excellent Peter Randa, un ouvrage dont l’univers est plus travaillé et plus précis que de coutume. Il ne manque guère, d’ailleurs, de ces réflexions philosophiques qui nous plaisent tant chez cet auteur. Dans ce livre, Peter Randa s’interroge particulièrement sur la question de l’appartenance à une planète, ou plutôt, à une nation, puisque Terre O, dans l’immensité de l’espace, fait office de patrie originelle pour tous les colons et les combattants. « La Terre ! Je donne ma vie pour elle et là-bas personne ne sait que j’existe1 ! » Barra éprouve un doute intense, lui qui est pourtant un modèle de dévotion et de fidélité. Il ne peut cependant s’empêcher d’être amer envers une planète à laquelle son existence est vouée mais qu’il n’a jamais pu entrevoir. Archétype du proscrit randéen, Barra l’est par sa vocation militaire et son devoir colonisateur. Même s’il se sent profondément Terrien, Barra, comme le Corse Ariézi, a été exilé de sa planète. Si Ariézi a été conditionné à son insu à la planète Vénus et considéré comme un criminel, Barra subit un sort similaire : « Je suis né à trois générations de la Terre. […] Si je partais aujourd’hui dans un vaisseau qui ne quitterait pas une seconde l’interespace, ce serait mon petit-fils qui y arriverait. Mon petit-fils déjà vieillard2. » La distance entrave et compromet tout sentiment d’appartenance. Barra n’est pas considéré comme un criminel ; les combattants sont des surhommes, certes, mais ils sont justement traités avec méfiance par les colons effarouchés. « Nous sommes des monstres ! […] Si nous nous laissions aller au sentiment, tout s’écroulerait. L’armature d’un édifice n’a pas à se poser de questions et nous sommes un peu l’armature de cette civilisation que nous défendons sans la connaître, que nous protégeons en l’ignorant3. » Barra ose l’admettre. Les combattants sont inaccessibles et impénétrables, ils sont une forme évoluée d’humains jugée, par conséquent, monstrueuse par les Terriens. Car le proscrit randéen est évidement un homme supérieur, dotés de capacités exceptionnelles. Ces êtres superbes représentent une minorité rejetée par une majorité jalouse et envieuse. « Qu’avons-nous encore de commun avec ceux que nous représentons4 ? » Face à cette interrogation angoissante, se trouve cette certitude : « Nous appartenons à ceux qui nous ont choisi5. » C’est pourquoi Chadora, l’Althée qui conduisait le vaisseau survivant, devient l’amante de Barra. Le peuple primitif de Thuban IV est lui aussi d’origine althée. Ce sont d’anciens colons revenus à un état premier du fait de leur isolement et des difficiles conditions de vie sur la planète. Lorsque Barra exécute le dragon qui menaçait l’équilibre de la tribu depuis des décennies, celle-ci le considère alors comme son chef, sans se soucier de son appartenance à une race ennemie. Chacun peut donc choisir à quelle nation il appartient et cette nation utilise des critères comme le courage, le mérite et la détermination. Une pensée réconfortante lorsque ceux qui se prétendent de notre nation s’abîment dans la bassesse et la stupidité. Peter Randa, ne l’oublions pas, fut un fervent nationaliste désespéré par la déchéance des siens.

Il ne faut point penser, de la part de Peter Randa, à une apologie du métissage. L’histoire d’amour entre Barra et Chadora est à placer dans une mythologie randéenne précise. À l’origine, de gigantesques vaisseaux provenant d’une galaxie oubliée sillonnèrent l’espace, essaimant des colonies dans différentes planètes propices à l’existence. Les Terriens et les Althées sont donc les descendants d’une race commune qui oublia progressivement sa véritable origine. Il ne peut donc être formellement question de métissage de la part d’un écrivain qui considère cela comme une dégénérescence. Les similitudes qui existent entre Althées et Terriens sont troublantes. Hormis la langue qui diffère, les Althées et les Terriens partagent des valeurs et des mœurs similaires. Peter Randa fut troublé par les conflits fratricides du xxe siècle ; les heurts entre Althées et Terriens métaphorisent la guerre civile européenne où des frères issus de la même race s’annihilaient frénétiquement. Chadora, de par son statut, sa détermination et son intelligence, est une femme exceptionnelle. Elle est la quintessence de la femme randéenne : érudite, sensible et valeureuse, elle est l’alter ego de Barra. Elle serait donc une plus digne épouse pour un surhomme que toutes ces Terriennes qui se contentent d’une union passagère par simple goût du prestige.

Zone de rupture est donc un remarquable ouvrage de Peter Randa. Il peut figurer parmi les ineffables réussites de l’écrivain, qui nous surprend toujours par la richesse de son imagination et par la cohérence de sa pensée. Les univers décrits par Peter Randa séduisent toujours autant le lecteur, en dépit de leur aspect suranné. La philosophie de l’auteur n’est point obsolète : elle est au contraire fort vive et la lecture de ses ouvrages est recommandée pour l’enrichissement qu’ils apportent et pour le plaisir qu’ils procurent.

  1. Peter Randa, Zone de rupture, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 253, 1964, p. 48. 
  2. Ibid., p. 24. 
  3. Ibid
  4. Ibid., p. 86. 
  5. Ibid., p. 132. 
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Zone de rupture
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №253
Année : 1964
Pages : 186
Les univers décrits par Peter Randa séduisent toujours autant le lecteur, en dépit de leur aspect suranné.