Watchmen : Les Gardiens
Watchmen : Les Gardiens débute inopinément par un meurtre nocturne, celui d’Edward Blake, violemment jeté à travers la fenêtre d’un haut immeuble de la ville de New York après avoir été brutalisé par un homme dont on ne voit les traits. Les enquêteurs de la police, affairés sur les lieux du crime, s’avouent déjà dépassés par cet homicide étrange déguisé vainement en cambriolage. Rorschach, créature singulière dont le visage est recouvert d’une cagoule souillée de taches d’encre qui se meuvent en formant d’étranges silhouettes et dont nous suivons les pensées écrites sur un journal intime, se rend à l’appartement de la victime qui était une de ses connaissances ; les deux hommes étaient en effet des Watchmen, c’est à dire des justiciers masqués à présent rendus indésirables par une loi prohibitive et forcés de s’astreindre à une vie insignifiante. Le défunt portait le pseudonyme du Comédien et bien qu’il fut relativement âgé, représenté avant son meurtre en retraité tranquille vêtu d’un peignoir, cigare et verre à la main, l’homme était en pleine possession de ses moyens physiques ; qui aurait donc pu précipiter ce colosse à travers une vitre elle-même d’une grande solidité ? Rorschach devient alors intimement persuadé qu’un « tueur de masques », conscient de l’identité dissimulée d’Edward Blake, recherche à éliminer, pour une fort obscure raison, les héros de jadis. Nous suivons l’apocalyptique périple de Rorschach dans la ville sombre et lascive, consumée par le stupre et la violence, parti pour avertir les anciens gardiens que le Comédien n’est plus et qu’un tueur de masques a commencé à sévir. Il s’introduit dans le domicile de Dan Dreiberg, successeur du premier Hibou qui, en dépit d’une certaine bonhomie et d’une volonté farouche de nier son passé tourmenté, regrette amèrement ses souvenirs mémorables et abrite âprement dans sa cave ses anciens costumes de rapace nocturne ainsi que son vaisseau baptisé de l’affectueux sobriquet d’Archie, couvert par une bâche poussiéreuse signe d’un temps révolu mais ardu à délaisser. Il refusera de croire Rorschach, le prenant pour un dégénéré incapable de retourner à une existence sereine, mais sera encore plus rongé par le doute et le désir d’endosser son costume. Rorschach se rendra également auprès de Laurie Jupiter, le Spectre Soyeux, résidant dans une base scientifique secrète qu’il infiltrera habilement afin de l’informer ainsi que le Dr. Manhattan, l’unique Watchman doté de réels pouvoirs obtenus lors de la désintégration de son corps après une malheureuse expérience dont il s’est sans le vouloir retrouvé le sujet. Rorschach, se faisant congédier d’une façon fort déplaisante, se décidera à continuer son enquête solitairement, tandis que le monde autour de lui, plongé en pleine guerre froide, voit l’éventualité d’un conflit nucléaire se rapprocher inéluctablement. À travers les états d’âmes et tragédies de chacun des Watchmen sur fond d’apocalypse et de déclin des mœurs, se dessine une intrigue policière haletante impliquant la société d’un autre Watchman, le fortuné Adrian Veidt, Ozymandias, nommée Pyramid Transnational, dont les desseins sont plus que douteux.

Le film, très fidèle au comics original, en arbore une esthétique scrupuleusement similaire, sauvage, acérée et puissante ; les rues lugubres, souillées de peintures murales outrancières, fréquentées assidûment par des voleurs voraces, des manifestants frustres, des prostituées injurieuses, présentent un univers à la violence latente et palpable faisant écho aux enjeux mondiaux et tensions entre l’URSS et les États Unis où chacun épie les manœuvres de l’autre brandissant comme un suprême avertissement la menace nucléaire. Les ambiances sont fidèlement retranscrites, presque toujours nimbées d’une obscurité oppressante symbole d’une planète en déclin suffoquée par la démence de ses habitants où les gestes des gardiens sont lents, mesurés et perçus avec la grâce d’un désespoir ostensible par opposition aux foules incultes et féroces aux gestes chaotiques. Le symbole du temps scande le film avec frénésie, qu’il s’agisse de l’horloge de l’apocalypse se rapprochant de minuit, l’heure à laquelle sera déclarée la guerre nucléaire, étant située cinq minutes avant le moment fatal au début du film, de la vocation première de Jon qui devait être horloger avant de se consacrer à la science et de devenir le Dr. Manhattan et qui le hante jusque sur la planète Mars où il édifiera un sublime sanctuaire fait de majestueux rouages circulaires de verre ou encore de la goutte de sang tombant sur le smiley jaune du Comédien avant sa mort se faisant presque une aiguille elle aussi figée cinq minutes avant douze heures. Ces symboles presque pétrifiés participent au ralentissement angoissant du temps avant l’issue fatale du conflit nucléaire, propageant une inextinguible tension. Les Watchmen, contraints à l’inactivité depuis une loi votée sous Nixon leur interdisant de reprendre leur rôle de gardiens, sont impuissants face à la montée des troubles. Chacun réagit à sa façon, de l’indifférence feinte à la franche inquiétude ; ces héros n’en sont point, soumis à des sentiments contradictoires, à des pulsions impérieuses ou à de vagues états d’âme, il demeurent des êtres humains, et même le Dr. Manhattan que certains pourraient croire dénué de cœur et de sentiments s’avère être d’une sensibilité accrue, sujet à des doutes poignants. Car nous ne sommes pas devant un film de super héros conventionnel où les affres et les enjeux personnels sont esquissés avec légèreté et où le surhomme se vêt hâtivement de son fringuant costume et d’un vol alerte sauve l’opprimé reconnaissant. Nous nous trouvons au contraire dans une époque sombre où les Watchmen ont perdu leur prestige (les seuls vestiges de gloire des gardiens se trouvent dans le réconfort des souvenirs et des photographies vieillies) ; ils furent dédaignés par un peuple ingrat et repoussés par le gouvernement, accusés de tous les maux et prétendus déments. Ils sont avant tout des êtres humains, tourmentés et frustrés qui hésitent tant à reprendre leurs états qu’à sauver des gens qui n’ont autrefois guère voulu d’eux, n’hésitant pas à agir avec une grande violence ou à user de procédés douteux pour parvenir à leurs fins. Certains sont affreusement laids, d’autres sont vus dans un angle des plus intime ; on les contemple dans un quotidien d’hommes, et non de héros, avec leurs inclinations et leurs aversions, buvant de la bière en se remémorant des faits anciens, mangeant des haricots froids directement dans la boîte de conserve, s’adonnant aux plaisirs de la chair, etc. Dans le monde crépusculaire où nous sommes plongés il n’existe plus de super héros véritable ; le Dr. Manhattan, bien qu’il soit doté de facultés et de pouvoirs proches du divin, a gardé un cœur d’humain faillible et a été utilisé à son insu comme modèle des aspirations américaines (présent à chaque événement ayant marqué le quotidien des américains, comme les premiers pas de l’homme sur la lune ou une poignée de main adressée au président) et même comme arme de dissuasion agissant notamment lors de la guerre du Viêt Nam (l’on peut signaler la scène en référence à Apocalypse Now où, sur fond de chevauchée des Walkyries de Richard Wagner, la gigantesque et bleuâtre silhouette du Dr. Manhattan assaille les soldats du Viêt Cong en levant simplement la main). Adrian Veidt qui veut se montrer comme le parfait super héros, embellissant son corps, décuplant ses facultés physiques et mentales, versant des sommes démesurées pour de justes causes et dirigeant même une fabrique de jouets où l’on façonne sa figurine et celle de ses opposants s’avérera être un être fanatique, voué à l’hubris, initiateur d’une néfaste et meurtrière machination. Se méfier des apparences serait sans doute la première leçon de Watchmen : Les Gardiens, car les véritables héros ne sont pas forcément ceux vêtus de costumes élégants et d’un air avenant à la grande renommée (Adrian Veidt étant le seul Watchman à avoir dévoilé son identité et son pseudonyme d’Ozymandias au monde entier, signe que celui qui fait mine de ne rien vouloir cacher demeure celui qui cherche à y dissimuler un secret plus terrible encore), mais ceux qui, dans l’ombre et l’anonymat agissent mus par d’immuables principes et une force d’âme exceptionnelle.

Le Comédien semble un Watchman intéressant à analyser ; c’était autrefois un homme violent, brutal, intolérant et excessif. Lors de son enterrement chaque Watchman se remémore une scène du passé en sa présence, scène amère qui pousse chacun à la réflexion et parfois l’incompréhension. De fait, Rorschach est l’unique personne à avoir saisi qui était le Comédien ; celui-ci avait tout compris à la nature humaine, il avait alors décidé d’en être une parodie, à l’instar du saltimbanque vengeur Paillasse. Sa violence barbare, ses pulsions meurtrières et le plaisir manifeste qu’il prend dans les échauffourées ne sont que le reflet accentué de ce que cache chaque humain avec chaque jour un peu plus de peine. Le smiley jaune et éternellement souriant qu’il portait à son col exprimait cette raillerie violente du personnage, brûlant une carte des États Unis devant les autres gardiens, riant en massacrant des ennemis, tuant même une femme enceinte de ses œuvres. Cette attitude infâme n’est que celle de chaque homme au quotidien, qu’il exalte avec la délectation d’un homme désabusé qui ne croît plus en la nature humaine. Cependant, ce Comédien n’en demeure pas moins un être attachant, parfois rongé de remords, cherchant l’absolution dans une mort violente de martyr qu’il acceptera avec le courage de celui qui expie ses péchés, portant jusque dans la tombe un profond secret et ces questions, insolubles, que chacun se pose encore face à son attitude. Rorschach sait que cette profonde et exemplaire acuité du Comédien lui a valu d’être le premier condamné. Il demeure lui-même un être conscient de ce dont l’homme est capable ; fils d’une vulgaire prostituée, révolté contre la cruauté et les insultes des autres enfants, et enfin justicier masqué traquant des meurtriers de plus en plus infâmes, il approchera les pires horreurs et les pires bassesses capables par l’homme, l’apogée de l’abomination se trouvant un soir où traquant un kidnappeur il découvrira des outils de boucher à son domicile, des vêtements joyeux d’enfant à moitié consumés dans un poêle et deux grands chiens se disputant les restes de la jambe d’une petite fille. Le criminel forcé à avouer face à l’air menaçant de Rorschach suppliera qu’on l’enferme dans un asile, prétextant qu’il souffre d’une maladie mentale dont il feint d’avoir conscience. Contrairement au comics où Rorschach le tue indirectement, l’attachant à son poêle et mettant le feu à son domicile, le Rorschach du film exécutera son premier meurtrier en le frappant rageusement avec son propre couteau de boucher. Avec cette évidente critique de la façon bien trop indulgente avec laquelle sont traités les grands criminels (en excusant leurs actes par quelque trouble mental au nom de fallacieux droits de l’homme), Rorschach commence par prendre conscience de ce qu’est l’humanité, de ses crimes, de ses abominations. C’est un homme intelligent et entier qui n’accepte aucun compromis et abhorre la décadence de la société. Il montre un parfait dédain pour l’optimisme utopique et malingre de la gent de gauche incarnée notamment par le psychologue qu’on lui attribue lorsqu’il se trouve en prison. Le prisonnier s’acharnera à ne dire voir que des symboles positifs lorsque le psychologue lui montrera diverses pages blanches agrémentées de taches noires mais ne verra de fait dans ces formes psychédéliques que des symboles de la laideur humaine, du crime et de la fornication. Le masque de Rorschach étant constitué de ces mêmes dessins informes, il semble jeter à la face du monde le reflet déformé de son abomination. Il dira détester les idées de gauche et le corps gras du psychologue qui croit pouvoir le comprendre et saisir les pensées des criminels dans une dévotion égoïste alors qu’il n’a jamais vécu la moindre horreur dans son existence paisible et soi disant équilibrée. C’est là une caractéristique essentiel de toute personne de gauche qui se respecte ; croire que l’on peut comprendre et aider le monde en menant une petite vie bourgeoise et narcissique. Les versions françaises du film et du comics présentent quelques contre-sens irritants, par exemple, le traducteur s’est idiotement trompé en traduisant le terme « liberal » par « libéral » et non par « de gauche », « communiste », « gauchiste » ou « socialiste », selon le contexte, ce que le mot signifie pourtant réellement en anglais. La traduction la plus respectueuse demeure celle de l’édition française originale de Jean-Patrick Manchette d’ailleurs étrangement remplacée par une nouvelle mouture de piètre qualité dans la récente réédition de l’ouvrage paru chez Panini Comics. L’ancienne édition devait sans doute paraître trop irrespectueuse d’une majorité de français aux réflexes gauches et aux esprits étroits. Quoi qu’il en soit, Rorschach me semble être le pendant d’un autre personnage d’Alan Moore, le V de V pour Vendetta ; les deux hommes masqués refusent toute concession vis à vis de leurs principes et ont chacun pu se faire une idée de ce qu’est l’être humain par un passé violent dont ils ont été les victimes. De plus, les deux personnages sont attachés au concept du châtiment, qui veut que chacun ait le sort qu’il mérite, sans aucune compassion ni retenue. Dan Dreiberg se veut au contraire une figure plus optimiste, plus amicale et plus encline à la compassion mais qui parfois s’interroge soucieusement et finira par comprendre l’esprit humain au contact des fortes figures que sont le Comédien et Rorschach. Il restera par exemple interdit par la réaction du Comédien lors d’une émeute de gens élevant des pancartes et des insultes à l’encontre des gardiens, préférant la police à ces personnes masquées qui font naître en eux une forme de crainte ainsi qu’une haine farouche. Le Hibou tentera vainement de rétablir le calme sans violence, mais le Comédien s’élancera rageur et frappera avec ses poings dispersant la foule furieuse. Le Hibou lui demandera ce qu’est devenu le rêve américain auquel tous croyaient ; le Comédien lui répondra qu’il s’est déjà réalisé. En effet, voici le résultat de décennies de laxisme, de dépravation, de gauchisme et d’abandon complet des responsabilités humaines ; un monde de larves débauchées et brutales, l’escarcelle pleine de revendications égoïstes, attendant impatiemment la béquée étatiste.

Tel est l’un des nombreux messages du film ; l’homme, tant qu’il n’aura pas appris le sens du mot « responsabilité » ne sera qu’une bête sauvage et primitive qu’aucun gouvernement ne pourra jamais contenir. Il s’agit également d’une critique du constructivisme incarné par la figure d’Ozymandias. Ce désir de vouloir faire un homme nouveau, d’aller à l’encontre de sa nature véritable ainsi que de tenter de faire son bonheur mène aux meurtres de masse, aux génocides. En programmant avec une minutie machiavélique des cataclysmes dans toutes les grandes mégalopoles de la Terre et tuant ainsi des milliers de personnes, il espère créer un monde nouveau où chacun se réconciliera et abandonnera les conflits nucléaires de la guerre froide. Mais il n’empêche, et Rorschach l’aura compris, que ce nouvel univers qu’Ozymandias compte créer pose ses fondations sur des milliers de meurtres et sur un infâme mensonge. Le journal intime contenant les faits authentiques que Rorschach aura soin de confier aux journalistes du New Frontiersman, périodique d’extrême droite, avant de se rendre au repaire d’Ozymandias rappelle que les gouvernements utopiques ne peuvent que s’écrouler car leurs bases ne sont guère saines. Ozymandias représente le communiste dans son idéal faussé qui désirait, en tuant des milliers de martyrs, que l’homme arrive au bien être et à la cohésion sociale. Le film montre à quel point ces idéologies sont abjectes, mensongères et meurtrières. À travers cette critique d’un totalitarisme exacerbé se trouve une critique du constructivisme insidieux tel que nous le constatons actuellement, au jour le jour, où des États paternalistes décident de ce qui est mieux pour nous et nous ôtent toute responsabilité ; on épargne votre retraite et vos frais de santé à votre place comme si vous n’étiez pas assez mûr pour gérer votre numéraire, on vous dit par l’intermédiaire des media ce qu’il est bon de penser et de ne pas penser, on vous interdit de fumer dans des lieux privés tels que les bars et les restaurants, jusqu’où cela s’arrêtera-t-il ? À une époque où nos libertés et responsabilités individuelles rapetissent comme une peau de chagrin, ce film est nécessaire pour montrer ne serait-ce qu’à un petit groupe de gens encore lucides l’issue inexorable de notre société. De plus, puisque l’accent est mis sur la nature cruelle de l’homme, montrant qu’il possède en lui une part de mal, pourquoi confier la responsabilité de sa vie à des États qui ne sont pas des entités abstraites mais sont eux-mêmes composés de personnes corruptibles (il serait vain de croire que le pouvoir rend meilleur) ? En voici la preuve ; les États engagent des guerres, des conflits ineptes où chaque membre du gouvernement se contente lâchement de regarder dans des bureaux cloisonnés les conséquences de ses actes, sans jamais mettre en péril son existence mais compromettant celle de milliers d’autres. Mais comme le demanderait V, qui a élu ces personnes ? Bien entendu la lâche populace qui préfère confier sa vie à des États maternant plutôt que d’être responsable de ses actes. Qui est responsable de l’émergence, après l’holocauste nucléaire, du régime néo-fasciste que combat V ? Le peuple bien entendu, qui s’abrutit à écouter la soi disant voix du destin à la radio. L’œuvre d’Alan Moore est profondément individualiste, libérale et réactionnaire dans le sens où elle critique amèrement les utopies constructivistes et dénonce les responsabilités du peuple qui les a élues, incapable de se prendre en main lui-même. Les propos du Comédien lors de l’émeute confirment cette opinion ; il dit au Hibou qu’il protège les individus d’eux-mêmes. En plus d’exalter leur côté violent qu’il faut contenir, les hommes sont irréfléchis et immatures, ils élisent des scélérats au pouvoir et n’en assument pas les conséquences. La célèbre phrase « Who watches the watchmen ? » peinte le long des murs peut à juste titre être interprétée selon plusieurs sens. Elle est tirée d’une satire de Juvénal « Sed quis custodiet ipsos custodet ? » reprise elle-même de la République de Platon où la cité idéale se verrait munie de gardiens pour la protéger. Quand on lui demande qui garderait les gardiens, Platon répond qu’ils devront se garder eux-mêmes notamment grâce à l’enseignement philosophique. Mais de fait, les Watchmen sont des gardiens bien imparfaits ; Ozymandias en est un parfait exemple. Pétri d’un fanatisme excessif, il symbolise le gardien qui au lieu de la protéger exécute une partie de l’humanité de façon abominablement arbitraire, vouée à l’hubris. Par extension, les gardiens sont également ceux qui dirigent un gouvernement et dont le sentiment de pouvoir fait commettre des atrocités ; qui en effet peut faire cesser les agissements d’un gouvernement ? Personne. La position de gardien est dangereuse et se croire investi de cette charge peut fausser tout jugement ; un gardien n’est point celui qui décide à la place des autres ce qui devrait être bon pour chacun, c’est avant tout un protecteur. Ozymandias a outrepassé ses prérogatives en commettant un acte hideux qui n’est plus celui d’un gardien mais d’un tyran. Mais que faire quand les gardiens eux-mêmes sont répugnés par ceux qu’ils sont censés défendre ? Face à la dégénérescence de la société et à l’immaturité des hommes, Rorschach et le Dr. Manhattan sont affligés au point que ce dernier préfère l’immense solitude de Mars aux peuples incompréhensibles de la Terre. Cependant lorsqu’il découvrira le principe d’individuation de chaque personne, qui veut qu’elle soit un être unique et originale à la forme spécifique issue d’une coïncidence infime, il retrouvera foi en l’être humain, mais trop tardivement. Le principe contraire, celui du multiculturalisme ethnocide que nous vivons en ce moment, a déjà été mis en œuvre dans la tentative réconciliatrice d’Ozymandias qui, sous les prétextes chimériques de tolérance et de diversité, va broyer toutes les différences et les spécificités propres à chaque civilisation pour instaurer le culte d’une sous-culture festive, mondialisée et décadente, celle du « vivre-ensemble citoyen », dont le seul mérite est d’abrutir une populace qui pourra se faire taxer, imposer, surveiller et contrôler tant qu’il y a de quoi boire, fumer, copuler et danser.

D’un point de vue purement formel, la scénographie est adéquate et ne se départit guère du côté délicieusement désuet du comics (musique d’époque entraînante, architecture obsolète et vêtements rétro, etc.). Les lieux sont sombres à souhait, plongés la plupart du temps dans l’obscurité et dans des lieux confinés (les laboratoires, les bureaux, les maisons et la prison) rendant un effet d’huis-clos oppressant. Le contraste final avec l’étendue vaste et blanche de neige du repaire d’Ozymandias n’en est que plus frappant, procédant à un effet d’élargissement des enjeux de la simple sphère des gardiens au monde entier. Les costumes sont fort heureusement dénués du moindre ridicule ; le soin qui y est apporté ainsi que que leur apparence futuriste (concernant le Hibou, le Spectre soyeux et Ozymandias) parviennent à leur épargner tout aspect risiblement grotesque. Les effets spéciaux sont pour le moins convaincants et réussis jouant parfois sur une certaine grandiloquence qui les rend légèrement invraisemblables. Les scènes de combat sont à ce titre extrêmement violentes, l’on y voit des bras cassés en gros plan, du sang jaillir, des visages martyrisés, mais leur aspect excessif en atténue la portée. Il ne faut pas oublier que le réalisateur, Zack Snyder, excelle dans le film de zombies puisqu’il avait auparavant réalisé l’Armée des morts. L’on y retrouve ce goût jouissif des gros plans sanguinolents qui rehaussent l’effet sinistre de l’intrigue policière et des décors surannés. Zack Snyder s’était également déjà illustré dans l’adaptation d’un autre roman graphique, 300 de Frank Miller, qu’il avait réalisé avec fidélité et panache. Les aptitudes de Monsieur Snyder en ce qui concerne la mise en scène de comics est absolument remarquable si bien que l’on a l’impression en regardant Watchmen : Les Gardiens d’avoir sous les yeux une version mouvante de l’œuvre d’Alan Moore. Le choix des acteurs n’y est pas anodin ; en sélectionnant des comédiens fort peu connus, leur permettant ainsi de se confondre pleinement aux personnages qu’ils devaient incarner, et très ressemblants pour la plupart, le réalisateur réussit à ne pas un seul instant trahir le comics. De plus, le réalisateur n’a jamais cédé au politiquement correct, dénonçant avec verve, tout comme dans le roman graphique, les utopies socialistes et mettant en scène des héros ouvertement réactionnaires (Rorschach notamment). Il a également respecté la représentation ethnique des personnages, contrairement aux rumeurs concernant l’adaptation d’un autre comics présageant que Captain America, pourtant blond aux yeux bleus, soit incarné par le médiocre Will Smith, un acteur afro-américain. Ou comment sacrifier le respect d’un personnage mythique, emblème de toute une génération, sur l’autel de la rectitude politique. L’Obamania, syndrome universel de sottise béate, n’y est pas étrangère et ne va guère arranger les choses à l’avenir.
À bien des égards Watchmen : Les Gardiens est un film à voir ; les différents niveaux de lecture de ce film le rendent protéiforme et plaisant, au point qu’il est un délice de tous les entrevoir et de tous les analyser. Excentrique, exubérant, apocalyptique, prophétique, les qualificatifs ne manquent pas pour cette œuvre aux multiples faces, riche en enseignements sur la société dans laquelle nous tentons de vivre. Hélas, même un film d’aussi puissante facture que Watchmen : Les Gardiens ne risquerait pas de changer grand chose à la mentalité du spectateur moyen. Ces maints imbéciles peuplant les salles de cinéma avec autant de nourriture et de boisson pour satisfaire une centaine d’affamés pendant une semaine et se posant en spécialistes du film alors qu’ils n’ont jamais lu le comics et se sont rendus compte de l’existence de Watchmen : Les Gardiens il y a tout juste un mois par une affiche dans le métro ou dans un magazine de cinéma coûtant plus de cinq euros dont les trois quart des pages sont des publicités ineptes, qu’ils cessent de prendre un air pincé et savant en déclamant avec hauteur que ce film est fidèle au comics. Ces pédants feraient mieux de se documenter avant de déclamer des poncifs qu’ils ont lu dans leur sempiternel et stupide « gratuit » du matin, cela les rendrait plus intelligents et les instruirait davantage. Car comme le dirait Nicolás Gomez Dávila :
L’homme cultivé et l’homme simple ne s’intéressent qu’à ce qui les attire spontanément ; seul le demi-cultivé a des intérêts artificiels.
Le demi-cultivé est la providence du marchand de « culture ».
Appendice :
Bande-annonce originale
