Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street

J’attendais avec empressement cette nouvelle œuvre de Monsieur Burton ; cela me fut l’occasion de me fondre dans l’univers enténébré et onirique de ce merveilleux réalisateur. Mais je pus aussi m’aviser de découvrir cette dernière création, et constater à quel point elle est unique, originale même, tout en restant captive de l’imaginaire traditionnel de Monsieur Burton. Il est possible de considérer que le réalisateur s’est exalté et a surpassé les ambiances enfantines et malicieuses pour verser radicalement dans un climat amer, funeste, sans qu’il n’y ait aucun espoir de lueur, ou même de bonté. Sweeney Todd (jadis nommé Benjamin Barker) est un barbier, bienheureux et simple, époux et père comblé d’une petite fille. L’histoire, d’apparence mignonne à tous abords, sombre rapidement dans l’horreur. Le juge Turpin, dépravé concupiscent, se prend à convoiter l’épouse de Sweeney Todd. Puisque même la justice dans ce film lugubre est viciée et hantée par le fiel, Turpin, avec l’aide d’un bailli luciférien, parvient à souiller la jeune femme dans son antre de luxure écœurant et fait condamner Todd à un long exil, le barbier n’ayant pourtant commis aucune forfaiture. Il n’est plus, le temps du bonheur et de l’innocence. Todd, après quinze années de proscription, est secouru par un jeune marin bienveillant nommé Anthony Hope (qui porte bien son nom, unique figure franche et positive du film) qui lui fait rejoindre Londres à bord de son noirâtre navire.

L’histoire commence par ce mouillage dans la ville damnée ou Todd, fiévreux, remâche son passé malheureux et erre dans les rues mornes et pavées de Londres en quête de fantômes d’un temps révolu. Le regard haineux assombri par des cernes noirs, une mèche blanche parcourant sa chevelure folle, Sweeney Todd a un cœur pareil à l’image terrible qu’il donne de lui ; si Edward aux mains d’argent avait un visage ravagé par les cicatrices, une chevelure noire chaotique et des lames de ciseaux à la place des doigts, il n’était nullement un être inquiétant et malfaisant, mais une créature douce et aimable. Todd, lui, a ses deux rasoirs d’argent comme extensions de ses mains, mais il les utilise pour faire couler le sang, le meurtre est son art, et sa figure pâle et inquiétante est à l’image de ce qu’il est vraiment ; un homme qui n’a d’autre désir de se venger, non seulement de ceux qui ont brisé sa vie, mais aussi de l’humanité qu’il considère comme souillée et dévoyée. Cette soif inflexible de vengeance passe même avant la volonté de retrouver sa fille (élevée captive chez le juge Turpin qui a pour dessein de l’épouser) et sa femme (qui, selon Madame Lovett, s’est empoisonnée après avoir été souillée). Aveuglé par cette soif de sang et de vengeance, il sera incapable de reconnaître ni l’une ni l’autre et tuera de sa lame d’argent celle qui fut sa femme, faute d’avoir espéré qu’elle fût en vie. Le message est dénué de toute pitié ; en faisant de la vengeance au lieu de l’espoir le but de son existence, Todd achève de se détruire et voit ses actes se retourner contre lui. Dans ce conte cruel, nul n’est finalement immaculé, chacun a en lui une part d’horreur, et même ce qui est innocent est rongé par la tristesse, à commencer par la blonde fille de Sweeney Todd, qui est l’incarnation de la pureté, de l’innocence, et qui est épiée dans chacun de ses gestes par le juge impudique qui finit par l’envoyer dans un asile de filles folles. Le pessimisme de la jeune Johanna lorsque le sémillant Hope, amoureux d’elle sans savoir qu’elle est l’enfant de Todd, lui parle d’un avenir radieux, illustre une certaine vision de la jeunesse qui est loin d’être surannée. Si l’enfance est le temps de l’innocuité et de l’agrément, l’adulte, lui, se plaît à tout froisser et tout ternir. Le barbier Adolfo Pirelli, figaro de pacotille, claironnant et vicieux, illustre bien aussi le ternissement de l’enfance par l’adulte ; Toby, son jeune assistant chargé de vendre une prétendue lotion capillaire miraculeuse est un petit mendigot disetteux amateur de gin que son maître n’hésite pas à molester. Recueilli par Madame Lovett, il réussit à l’émouvoir en lui déclarant qu’il la protégera et en lui exprimant sa reconnaissance de l’avoir recueilli, tendre tableau de l’enfance, mais lorsque le jeune garçon lui parle de sa méfiance envers Todd, Madame Lovett l’enferme dans la cave afin que le barbier se charge de lui. Pourtant le garnement n’avait fait que dire la vérité, et ses alarmes s’avéreront fondées, puisque Todd, comprenant qu’elle lui avait dissimulé la survie de sa femme après l’empoisonnement, se montrera implacable envers elle.

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Madame Lovett est un personnage tout aussi machiavélique que Sweeney Todd, mais là ou le barbier agit par un absolu désir de vengeance, elle agit par amour pour Todd, qu’elle a toujours porté dans son cœur. Elle représente la femme délaissée dans toute sa déliquescence, qui bien qu’elle se fasse repousser, exclue tant par les propos austères du barbier que par son refus radical de répondre – ou même d’écouter – ses insinuations et ses rêves de bourgeoisie indolente et d’épousailles respectables qui en prennent un tour grotesque et hideux, tentera jusqu’au bout de lui être agréable et sera complice de ses crimes. Elle vit dans sa misère et sa saleté, à élaborer des tourtes avec de la chair de rat, envieuse du succès de la boulangère d’en face qui façonne sa farce avec la viande des chats qu’elle parvient à capturer la nuit. Le coût de la viande à Londres est trop élevé et les soumet à cette extrémité peu ragoûtante. Contrairement à Sweeney Todd, que la froideur enveloppe de superbe et dont la gestuelle ne manque pas de délicatesse, Madame Lovett est un personnage ridicule et ubuesque, toujours mal coiffé et vêtu miteusement, auquel la médiocrité colle à la peau. Elle est dotée cependant de la perfidie du pauvre, et c’est elle qui contribue à l’élaboration du plan macabre de Sweeney Todd ; c’est elle qui propose de se servir de la chair des victimes de Todd pour élaborer ses tourtes et ainsi stimuler son commerce. Cette idée, qui facilite la disparition de cadavres encombrants, pousse Todd à étendre sa vengeance à l’humanité entière et l’amène à la déraison la plus complète. Nonobstant cela, elle sait que les meurtres ne pourront s’éterniser longtemps, et elle tente régulièrement de faire en sorte que Todd cesse d’égorger ses clients afin de l’attirer à elle. Elle est à la fois l’adjuvant et le repoussoir du barbier qui se sert d’elle lorsqu’il s’agit de se venger et d’exacerber son ressentiment, et l’éconduit lorsqu’elle montre des velléités plus affectueuses.

Sweeney Todd, bien qu’il semble être intrinsèquement mauvais et diabolique, n’en est pas moins un être humain. Quelques subtilités parviennent à dévoiler l’humanité derrière le masque morbide qu’il arbore. Quand un homme vient se faire raser accompagné de sa femme et de son enfant, Sweeney Todd, au lieu d’égorger cette tranquille famille, les épargne tous et achève son rasage sans le traditionnel bain de sang. Cette famille rappelle au barbier son passé, lorsqu’il se nommait Benjamin Barker et était un époux et un père comblé. Cette vision le charme et montre qu’en dépit de ses meurtres en série perpétrés dans un état de folie et d’arbitraire apparents, Sweeney Todd pense réellement que l’humanité entière s’est retournée contre lui, ainsi les meurtres de personnes innocentes trouve sa justification dans le fait que Sweeney Todd, dans son désespoir, pense qu’il n’a aucun allié et que tout homme porte en lui un péché qui lui rappelle celui du juge Turpin. Cette attitude est compréhensible pour un homme qui a vu sa vie dramatiquement basculer, elle est d’autant plus explicable que le barbier procède avec le désespoir que le juge, son ennemi avéré, lui échappe suite à une maladresse du matelot qui l’avait secouru au début du film. Se considérant comme maudit, desservi par celui là même qui l’avait pourtant assisté au préalable, Todd n’a plus personne envers qui se tourner, hormis Madame Lovett pour qui il n’éprouve que répulsion et indifférence. Todd est en quelque sorte un grand enfant, qui ne mesure pas la portée de ses actes et agit tête baissée, se croyant mal aimé par l’humanité, pensant qu’il a tout le monde contre lui, il n’a d’autre moyen de se libérer de sa suffocante oppression qu’en faisant jaillir le sang de tous ceux qui lui ont fait du mal et ont ignoré son sort. Turpin a fait de cet homme inoffensif un massacreur en lui dérobant son bonheur et les deux êtres qui lui étaient cher, il est défendable que Todd recherche réparation dans ce qu’il estime la dernière issue, le meurtre, sachant que la justice, représentée par le juge, fut inefficace. Todd ne tue pas sans raison, et bien que faire gicler le sang finisse par lui provoquer une certaine satisfaction, il n’agit ainsi que parce qu’il est pris tout entier par son désir de vengeance. Tout comme dans l’obscurité de son cabinet il confectionne un fauteuil pivotant pour éjecter ses victimes dans la cave, muni de maints rouages dentelés, son être est tout entier conçu de rouages complexes donc l’issue est irrémédiablement le meurtre ; le barbier est un automate à l’engrenage inexorable qui agit tout aussi mécaniquement qu’une machine. Contrairement à Turpin qui est l’incarnation du mal, Todd n’est pas le mal, même s’il le fait ; il fait partie de ceux qui ont été souillés par la nature humaine et qui auraient pu au lieu être destinés à un avenir radieux. En saignant ses proies, Todd espère trouver un salut, un apaisement, qu’il a perdu depuis que son existence a basculé. Il avoue sa naïveté, c’est par cet aspect qu’il se décrit au début du film, avant même de s’adonner à ses méfaits sanglants. Cette crédulité est celle là même qui le pousse à commettre des meurtres, car peut être estime-il que plus il fait couler le sang et plus l’ataraxie le gagnera. Son cœur puéril croit probablement qu’il retrouvera femme et enfant s’il égorge assez de cous. Cette corrélation est certes déraisonnable, mais Todd est resté un grand enfant, il en a les incohérences et la démesure. C’est, à mon humble avis, ce qui en fait le personnage le plus attachant du film, loin devant Hope par exemple, qui, bien que se présentant comme le contraire de Todd, ou peut être le double de Benjamin Barker dans sa jeunesse, ne charme quiconque tant il est mièvre et expansif jusqu’à l’étourderie. Todd n’est rien d’autre qu’un homme en quête d’un bonheur éteint, qui, dénué de tout ce qui aurait pu le lui rendre et par manque de discernement, le trouve dans la facilité du crime.

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Johnny Depp est toujours aussi convaincant ; il a ce don de s’accaparer le personnage et de lui donner une intensité étonnante. Pour sa sixième collaboration avec Tim Burton, il fait montre d’une maîtrise parfaite de l’univers du réalisateur et pas un instant ne trahit l’ambiance sombre et morbide du film. Il n’est pas excessif de considérer que ce rôle lui va comme un gant. Imbu de morgue, d’exécration, il est un Sweeney Todd exemplaire, dont les postures sont celles d’un homme damné, éprouvé par l’angoisse et le tourment. Tim Burton a encore une fois fait preuve d’un grand discernement en choisissant ses acteurs, Alan Rickman est toujours aussi éloquent, il semble être la digne incarnation du mal, terrifiant et haïssable, son jeu est fin et persuasif. Helena Bonham Carter, bien aimée et muse du réalisateur n’en est pas non plus à son premier rôle pour le réalisateur, elle est ici brillante, interprétant son rôle avec esprit et justesse. Sacha Baron Cohen, en Pirelli, ajoute une touche d’humour appréciable, son rôle est court, mais plaisant ; cet homme excelle dans les rôles les plus fantasques, ici, il trouve une partition qui fait honneur à sa pétulance. Le bailli Bamford (Timothy Spall) est sordide et crapuleux à souhait, l’acteur est habile et pertinent. Hope, exécuté par Jamie Campbell Bawer est sans doute le moins perspicace de tous ; dans une surenchère permanente, son jeu gourmé et surchargé compromet quelquefois la cadence du film.

Il est, je pense, essentiel de savoir que les paroles du film sont, pour la grande majorité, chantées (les différentes bandes-annonces omettant cet élément crucial, cela a pu émousser plus d’un ; en ce qui me concerne, je considère qu’elles furent inexactes et, d’une certaine façon, mensongères). La musique ne fut pas confiée au talentueux Danny Elfman, le compositeur attitré de Tim Burton, mais à Stephen Sondheim, compositeur de la comédie musicale originale consacrée au barbier tourmenté ; elle est cependant correcte, mais n’atteint pas la qualité des compositions de l’indéfectible Elfman, et il est à déplorer certaines longueurs inhabiles dans les paroles des personnages, notamment les parties chantées par le matelot (et ses indénombrables « Johannaaaaa ! ») qui sont pénibles, pour ne pas se risquer à dire, épouvantables. C’est la plus grande faiblesse du film, qui se serait sans doute accommodé, je crois, de moins de chant. Mais, bien que cette caducité provoque un vague ennui à certains moments, elle n’empêche pas ce film d’être une réussite. Depp s’en sort excellemment bien, sa partition est riche, âpre et glaçante, sa prestation réussit copieusement à rattraper les faiblesses des autres partitions. Le cadrage est superbe, feutré, ténébreux, et donne l’aspect d’un huis-clos poignant, Monsieur Burton a encore une fois réussi à composer des plans qui sont autant d’œuvres d’art. Les décors sont sombres et gothiques, travaillés avec minutie, les personnages se découpent à peine dans l’ombre, et semblent inexorablement liés à la nuit et à cette poussière veloutée qui floute le halo pâle et froid de lumière ambiant, comme s’ils étaient fantomatiques. Le sang qui gicle des coups de Todd s’étale soigneusement et artistiquement ; lorsque le barbier égorge sa femme, le sang qui coule recouvre le bas de son cou avec une grâce morbide déroutante. Les rasoirs sont d’argent, et brillent comme des lunes d’une clarté inquiétante. La dernière scène est en elle seule un chef-d’œuvre semblable à une piéta : Sweeney Todd reconnaît sa femme dans la vagabonde qu’il a tuée et s’agenouille pour l’étreindre, avant de tendre le cou pour se faire égorger à son tour par le jeune garçon recueilli par Madame Lovett. C’est à Toby de manier les rasoirs de Todd, et de porter les traits caractéristique du personnage du barbier. Cette scène est lourde de sens ; l’enfant devient à son tour meurtrier après avoir côtoyé Todd, signe de l’inéluctabilité du destin qui fait qu’une vengeance en entraîne toujours une autre et que le mal ne peut qu’engendrer le mal. Mais il est aussi celui qui, dans un sens, délivre le barbier d’une vie trop chargée de tourments ; Todd, en tendant le cou, accepte la mort avec fermeté, et a enfin l’assurance nécessaire pour consentir à périr. Son œil n’est pourtant pas dénué d’une certaine crainte, mais, la vengeance étant accomplie, puisque Turpin est moribond, Todd n’a plus de raison de subsister. Délivré de la vie, il peut enfin trouver la quiétude et rejoindre sa femme. Le sang coule de son cou et tombe sur le visage de son épouse qu’il tient toujours embrassée. La fin est absolument déchirante mais de la position presque religieuse du couple on ressent un calme certain, après la tension qui a régné pendant tout le film, entraînant des rebondissements rapides et tendant l’action comme la corde d’un arc. Le sang, bien qu’en surabondance, participe au rythme, notamment musical, et contraste fermement avec les teintes blanches et noires du film. Il n’est pas réaliste, et semble épais presque comme une de la gouache pourpre ; les scènes d’égorgement sont tellement théâtrales, avec cette surenchère de sang, qu’on en sourit plus qu’on en est alarmé. Burton a réussi l’audace folle de présenter le meurtre comme un art manié avec grâce et dextérité, mais aussi comme un amusement dans l’attitude grotesque de l’égorgé et l’indifférence complète de Todd pour l’acte qu’il vient de commettre ; le sourire par l’acte de mort (que ce soit celui de Todd ou du spectateur) est déconcertant, mais digne de l’univers de Tim Burton où le macabre est souvent lié à l’humour.

Un film appréciable, donc, à l’esthétique démentielle et aux personnages insaisissables, le tout est digne d’un opus burtonien. Le défaut demeure incontestablement la forme chantée, que le réalisateur a peine à amadouer qui parfois ralentit le rythme dans une mélasse agaçante et est on ne peut plus envahissante. La velléité d’évoquer la comédie musicale de Stephen Sondheim datant de 1979 est flagrante, mais ce choix reste discutable, car il constitue la principale faiblesse de l’œuvre. Moins de chant aurait libéré les acteurs (surtout l’interprète de Hope qui, bouffi de zèle et de bonhomie, parvient à ne plus convaincre quiconque tant sa prestation est indigeste et apathique – Depp par contre, grâce à son jeu vif et intelligent, maîtrise parfaitement cette forme ; hélas, les autres acteurs sont dénués de cette vigueur et s’embourbent dans un jeu falot et confus) fluidifié l’intrigue et redonné de la vigueur à certaines scènes amorphes et abrutissantes. Le tout demeure cependant digne d’être contemplé et apprécié, et le final terrible vaut amplement que l’on se résigne à endurer le désagrément de quelques scènes un tantinet prolixes.

Appendice :
Bande-annonce originale sous-titrée en français

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Sweeney Todd
Le Diabolique Barbier de Fleet Street
Titre original : Sweeney Todd: The Demon Barber of Fleet Street
Réalisation : Tim Burton
Bande originale : Stephen Sondheim
Distribution :
Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Alan Rickman…
Année : 2008
Origine : États-Unis
Durée : 1h55
Un film appréciable, donc, à l’esthétique démentielle et aux personnages insaisissables, le tout est digne d’un opus burtonien.