Survie

Au sein d’une base militaire, perdue dans l’immensité du Sahara, deux prisonniers sont vivement priés de participer à une expérience singulière. Le Corse Fernand Ariézi et le médecin Bernard Maubert sont deux parfaits inconnus, rapprochés par le fait qu’ils sont condamnés à la guillotine pour avoir commis un meurtre. Plutôt que d’exécuter les deux hommes, le colonel Bertier leur propose un expédient terrible et pourtant passionnante, celui de coloniser la planète Vénus et, grâce à l’injection d’un sérum, pouvoir respirer librement l’air vénusien sans être intoxiqués par les vapeurs délétères qui viennent le vicier. Cependant, ce sérum providentiel, tout en rendant l’air vénusien respirable, fait de l’oxygène terrestre un véritable poison irrespirable. Les deux meurtriers sont donc bannis de la Terre à perpétuité : ils ne peuvent plus physiquement résider sur Terre mais ne sont pour autant de véritables Vénusiens, la planète leur étant radicalement inconnue et hostile. Sans patrie, sans famille, ils deviennent des exilés errants, hantés par le souvenir de leur acte criminel et de leur châtiment injuste. Les détenus acceptent cependant cette irrévocable expédition, conscients qu’ils sont, quoi qu’il en soit, condamnés à mort et que seule Vénus présente une échappatoire viable à la guillotine acérée. Le colonel leur promet qu’il les dotera d’armes pour leur permettre de se défendre dans une nature vierge et hostile, semblable à une jungle terrestre, mais dotée de fleurs luxuriantes, de cactus anthropophages, et de feuillages azurés. Il leur affirme qu’ils seront les maîtres sur cette planète vierge, qui sera progressivement peuplée de Terriens proscrits, de scientifiques et de militaires. Pourtant, une fois arrivés à la base vénusienne, après avoir été inopinément endormis puis embarqués dans la fusée, Ariézi et Maubert sont conditionnés contre leur gré à l’atmosphère vénusienne et les scientifiques rechignent à leur confier des armes pour assurer leur défense. Nul ne fait confiance à deux condamnés à mort, même si les deux meurtriers avaient chacun une justification légitime à leur acte : Maubert, par exemple, s’est rendu compte que sa femme le trompait. L’épouse se trouvait avec son amant lorsque le médecin, furieux, l’a punie de ses infidélités en l’assassinant. Les juges ont découvert que la femme était riche et que Maubert était le légataire de son testament. Il fut aussitôt accusé de l’avoir tuée afin de récupérer ses richesses, mais Maubert n’avait, en vérité, d’autre dessein que de venger son orgueil blessé et son amour outragé. Le sérum fait progressivement son effet et Maubert est le premier à retirer son scaphandre et à évoluer librement sous atmosphère vénusienne. La planète, que l’on croyait inhabitée, est en fait peuplée de sauvages humanoïdes : deux scientifiques, en tentant une approche pacifique, sont sérieusement blessés et enlevés par les Vénusiens sous l’œil terrifié des habitants de la base terrienne. Mais, lors d’une promenade dans la jungle proche, Maubert est approché par un sauvage avenant qui lui confie un livre écrit en une langue inconnue et chargée de symboles géométriques. Ceux que l’on prenait pour des êtres primitifs cachent, derrière eux, le passé inquiétant d’une civilisation florissante et supérieure. Maubert et Ariézi se rendent donc en mission diplomatique, escortés par les sauvages. Ils pénètrent dans un train souterrain rapide et futuriste, avant de découvrir l’intérieur d’une gigantesque statue vénérée par les peuplades vénusiennes et son intriguant et unique habitant.

Ce qui plaît, dans Survie, c’est tout d’abord son côté délicieusement désuet. Ce récit d’anticipation a vieilli et cela est perceptible en certains endroits du roman. Mais, quand, dans d’autres œuvres, cet aspect obsolète irrite, nous trouvons à Survie un charme intrinsèquement dépendant des idées de Peter Randa concernant l’avenir. L’écrivain pensait que l’URSS serait première à poser le pied sur la Lune et s’empresserait de la coloniser rapidement. Les États-Unis exploreraient ensuite Mars, et la France Vénus. Ce dernier point est particulièrement truculent : Peter Randa écrit à une époque où la France possédait encore quelque valeur. Comment aurait-il pu prévoir l’absolue nullité française ? La France est un fléau qui chancit tout ce qu’elle effleure et sa médiocrité s’étend désormais à tous les domaines, dont celui de la recherche spatiale… Tandis que les terriens parviennent à coloniser le système solaire, les militaires en sont encore à taper des rapports à la machine à écrire. Peter Randa n’avait prévu l’invention puis l’essor inopiné de l’informatique. Tandis que les colons spatiaux sont endormis dans des capsules futuristes au cœur de fusées remarquables, les détenus sont toujours exécutés à la guillotine. Peter Randa ignorait la prochaine abolition de la peine de mort en France. Quoi qu’il en soit, une société futuriste qui explore l’espace peut se permettre d’avoir des moyens moins obsolètes d’exécuter des condamnés ! Il faut dire que Peter Randa ne désire guère proposer une vision futuriste et précise de la Terre. Son sujet est essentiellement symbolique : il désire narrer l’exil de deux hommes au sein d’une civilisation partagée entre la vigueur primitive, la sournoiserie scientiste et l’intelligence civilisatrice. L’improbable Vénus, décrite, dans le roman, comme une planète viable, à la végétation luxuriante, n’est que la fantasmagorique vision d’un Éden déformé et futuriste, dirigé par une divinité omnipotente et inquiétante. Il n’est pas anodin qu’Handa, créature supérieure de la planète, possède ses appartements dans la gigantesque statue d’un dieu vénéré par les sauvages vénusiens. Handa est un dieu qui a droit de vie et de mort sur ses sujets, qui scrute chaque recoin de la jungle d’un œil inquisiteur et qui détient à lui seul toute la puissance et l’intelligence de l’antique civilisation vénusienne. Elle fut abîmée par l’abjecte et fière convoitise de savants cruels qui ne subsistent plus désormais qu’à l’état de cerveaux conservés dans des flacons remplis d’un liquide nutritif ou d’êtres vaguement humanoïdes dont les membres ont été déformés afin de ne pouvoir physiquement se révolter et dont l’intelligence a été bridée à l’accomplissement d’une seule et même tâche, savamment répétée, avec de petits doigts délicats. Maubert et Ariézi sont les nouveaux Adam et Ève de cette jungle édénique. Ils sont les êtres perturbateurs de cet équilibre singulier et Ariézi, s’emparant du savoir d’Handa, goûte au fruit de la connaissance vénusienne.

Peter Randa, comme de coutume, fait preuve de réflexion et répand de façon éparse des bribes de son intéressante philosophie. Il critique le mythe, de nos jours encore extrêmement présent, du bon sauvage. Les deux scientifiques, levant les mains en signe de paix, à l’approche de la tribu vénusienne, sont aussitôt attaqués et enlevés.

Dois-je vous rappeler aussi le slogan en vogue… Il chantait la gloire des “conquêtes pacifiques” et les hurluberlus obstinés à nous présenter les “méchants” terriens en conflit avec des civilisations extragalactiques généralement écœurées par sa triste mentalité et disposant pour épauler son pacifisme de moyens de destructions à côté desquels notre bombe atomique faut figure de jouet de bazar… Tout cela correspondait malheureusement à une tendance philosophique soigneusement entretenue et développée dans l’opinion publique et on a tout d’abord envisagé les voyages interstellaires sur des bases ridicules1.

Peter Randa fait une allusion à la repentance coloniale occidentale. Ceux qui croient en un sauvage intrinsèquement bon et pacifique font une erreur grossière : c’est ce que l’écrivain tend à démontrer en présentant des Vénusiens, en apparence primitifs, vêtus de lances et de pagnes, qui sont cependant mus par une puissance autrement plus destructrice et impérieuse que les modestes moyens des scientifiques terriens qui n’ont pas suffisamment de munitions pour supporter un siège et doivent attendre six mois pour que parvienne la prochaine fusée qui leur apporterait de maigres provisions et quelques soldats supplémentaires. Le passé colonial de l’Europe a fait que les explorateurs spatiaux sont partis sur des bases rousseauistes, s’imaginant que l’extraterrestre serait une sorte de bon sauvage et qu’il serait, en quelque sorte, l’incarnation de la pureté face à des forces colonisatrices intrinsèquement corruptrices. Si Peter Randa n’a pas réussi à rendre matériellement un futur plausible, il parvient admirablement à anticiper l’évolution psychologique de l’Occidental. De nos jours, les colonisateurs sont forcément des êtres vils tandis que les colonisés sont des créatures bienveillantes et opprimées. Les Terriens réalisent vite que cette conception manichéenne de la colonisation est erronée. Le conquérant n’est pas celui que l’on croit et l’existence des terriens sur Vénus est un moindre mal face à la tyrannie qui règne déjà sur la planète. S’installer sur une planète signifie survivre, comme l’indique le titre du livre, et non tenter idiotement de pactiser avec des sauvages. Maubert et Ariézi, dénués de toute conception socialiste et romantique de la colonisation spatiale, sont conscients du défi qui se présente à eux : s’imposer face à une nature hostile et inconnue et face à des peuplades farouches et singulières.

Chez Peter Randa, l’anticipation n’est qu’un prétexte pour présenter des histoires symboliques nous touchant encore étroitement. C’est pourquoi les décors sont à peine décrits et les personnages sont seulement esquissés. Le plus important est l’histoire et ce que le lecteur pourrait en puiser. Les enseignements de Peter Randa ne sont pas vains et futuristes. C’est notre passé, notre présent plus que notre futur que l’écrivain veut dépeindre et c’est pourquoi il est un véritable visionnaire. Ainsi, lors d’un dialogue entre le médecin et le dirigeant vénusien, ce dernier use de propos provocants : « Chez vous, la civilisation a évolué dans le sens d’une humanité qui n’existe en quelque sorte qu’en parole. Vous vous êtes fabriqué une fausse image de vous-mêmes que vous proclamez à tout venant et vous dissimulez votre véritable nature sous le voile de l’hypocrisie2. » Lorsque l’ambigu vénusien sauve un scientifique terrien en le transfusant avec le sang d’un sauvage, Maubert esquisse un geste de révolte. Mais le vénusien rétorque : « J’ai préservé l’existence qui m’a paru la plus importante. Je sais, sur Terre, vos conceptions sont différentes et vous ne sacrifierez pas la vie d’un inutile pour sauver un génie. J’imagine que dans votre Société la médiocrité s’épanouit et s’étale3 ? » Ces propos acerbes se passent de toute forme de commentaire tant ils sont remarquablement signifiants et terriblement réalistes.

Peter Randa, de son vrai nom André Duquesne, fut un romancier prolifique qui, dit-on, était capable de rédiger un roman en quelques jours, lui donnant un « style sec, nerveux et sans fioritures4 ». Sa plume est en effet vive, acérée et rapide. Elle ne s’attarde guère sur de vains détails. Le récit est minimaliste, la syntaxe simple, conférant aux récits de Peter Randa une certaine vivacité, un certain réalisme. Celui-ci a écrit plus de 200 ouvrages dans des registres variés, du roman d’espionnage au livre érotique. Après un bref passage à la Série noire, qu’il a quitté pour « incompatibilité d’humeur5 » avec le directeur d’icelle, et une courte visite au Masque, Peter Randa devient l’auguste pilier, durant 25 ans, des éditions Fleuve noir, produisant dans quatre des cinq collections de l’éditeur : Angoisse, Anticipation, L’Aventurier et Spécial-Police. Survie est un exemple convaincant de cette féconde collaboration ; ce roman d’anticipation est un classique de la production randéenne. Bref et saisissant, Survie est caractéristique du style de l’auteur et de ses saillies philosophiques impromptues et passionnantes.

  1. Peter Randa, Survie, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, 1960, p. 69. 
  2. Ibid., p. 133. 
  3. Ibid., p. 149. 
  4. Claude Mesplède et Jean-Jacques Sehleret, Les Auteurs de la Série noire, Nantes, Éditions Joseph K., 1996, p. 151. 
  5. Ibid., p. 150. 
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Survie
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №152
Année : 1960
Pages : 187
C’est notre passé, notre présent plus que notre futur que l’écrivain veut dépeindre et c’est pourquoi il est un véritable visionnaire.