Sugar Colt
Sugar Colt compte parmi les westerns les plus fantasques et les plus truculents. Pinkerton, un vieux détective boiteux, se rend avec un profond dégoût dans la singulière « Académie pour la défense des femmes par elles-mêmes » où un certain Tom Cooper enseigne aux dames à tenir et manier tant le fusil que le pistolet. L’élégant homme aux manières de dandy forme notamment une demoiselle, plus passionnée par son charmant maître que par les leçons, qui n’a cesse de le contempler avec des yeux lascifs, une créature rousse hommasse qui tire en fumant un cigare dans une atmosphère enfumée ainsi qu’une nouvelle élève, une femme qui désire s’instruire afin de tuer son époux dans les règles et de ne surtout pas le manquer. L’excentrique séminaire et son extravagant professeur captivent donc maintes femelles aux aptitudes diverses et aux méthodes de tir multiples. Tom Cooper reconnaît en Pinkerton une ancienne connaissance et l’invite dans son bureau capitonné afin qu’il explique les raisons de sa venue fort inopinée. Pinkerton avoue être confronté à une affaire énigmatique : la disparition d’un bastion de soldats qui, il y a un an, rentrèrent avec hâte de la guerre. Pinkerton ne parvient pas à expliquer que la soldatesque ait pris un chemin détourné menant à Snake Valley et ait mystérieusement disparu. Les fantassins furent déclarés morts jusqu’à ce qu’un parent endeuillé reçoive une lettre réclamant une exorbitante rançon en échange de feu son fils. Les militaires seraient donc vivants et prisonniers de quelque truand, à moins qu’une crapule ne cherche à tromper des familles encore habitées par un fol espoir de retrouver l’un des leurs. Pinkerton sollicite donc cet ancien associé, autrefois connu sous le doux sobriquet de Sugar Colt et qui, métamorphosé sous les traits distingués de Tom Cooper, semble avoir bien changé. Cooper, en effet, refuse de se joindre à l’entrevue entre Pinkerton et le parent effaré, ne se prétendant guère concerné par cette affaire saugrenue. Le lendemain, alors que la rencontre s’achève, Pinkerton est abattu en pleine rue devant Tom Cooper qui s’adonnait à son babil de séducteur auprès de quelques unes de ses élèves. Pinkerton, agonisant, demande à Cooper de ne pas oublier Snake Valley. Cette injonction fut prise par le dandy attristé comme une dernière volonté face à laquelle il ne pourrait se dérober lâchement. Celui-ci prend donc la route, déguisé en médecin maladroit, fluet et myope. Arrivé dans le saloon Snake Valley, où il prétend avec bonhomie et fierté pouvoir guérir tous les maux grâce à un élixir herbé, il est vigoureusement enjoint à quitter les lieux, bousculé et frappé par les cruels clients. La tenancière accepte toutefois de lui céder une chambre et lui sert quelque cordial afin que le chétif docteur puisse se remettre de ce rude accueil. Le praticien descend ensuite de sa chambre, dans l’hilarité générale, vêtu d’un caleçon et d’une paire de bretelles. Sous le prétexte de donner une démonstration pugilistique, il boxe copieusement ceux qui s’étaient moqué de lui et l’avaient frappé. Menant l’enquête, Tom Cooper découvre par la suite l’oppressant joug qui pèse sur les humbles habitants et tente de résoudre l’énigme des soldats disparus sans se départir de ses méthodes singulières et de sa personnalité, délaissant ensuite l’habit de docteur et reprenant l’identité de Sugar Colt.

Ce film surprend par sa qualité : il est soigneusement élaboré du début à la fin, cohérent et subtil, plaisant et captivant, Sugar Colt n’ennuie pas un unique instant. Il est, comme son héros éponyme, protéiforme et bifrons, alternant les scènes de drame et de pathos avec des séquences d’un humour rabelaisien fort ravageur. L’intrigue se plaît manifestement à succéder aux scènes d’émotion et de tristesse, comme par exemple l’effondrement meurtrier de la falaise sous laquelle se trouvait une partie de la soldatesque et l’assassinat de Pinkerton qui, dès le début, présentent un film en apparence éminemment pessimiste, ainsi que le trépas du bienveillant pianiste Agonia dont le cercueil est inlassablement suivi par son chien attristé, des moments folâtres d’humour guilleret servi par une musique agréable et joviale. Cet équilibre parfait entre sublime et grotesque, accompagné d’une partition parfois pompeuse, parfois insouciante, répond pleinement à l’esthétique hugolienne qui lie intimement le tragique et le comique. Le film illustre même la propre personnalité de Sugar Colt, protagoniste incertain, oscillant entre une grave sévérité lorsque ses trois alliés sont progressivement tués et un ravissement moqueur et insouciant lors d’espiègles instants de polissonnerie enjouée. L’ambigüité de l’être humain, créature de joie et de tristesse mêlées, est exaltée jusque dans le surnom du héros, Sugar Colt, le sucre évoquant l’aspect malicieux, enclin à la bouffonnerie, et le pistolet rappelant le tragique de la fatalité et l’issue de toute existence dans la mort. Tout comme pour Ruy Blas ,dans l’œuvre de Victor Hugo, l’onomastique sert à rehausser les contradictions, Ruy étant le roi, symbole de noblesse, et Blas, en référence à Gil Blas, celui du peuple. Ruy Blas se fait donc le héros indigent dont le cœur est pourtant infiniment noble. Sugar Colt est, lui aussi, l’humain dans toute son ambivalence, tant roi de tragédie que bouffon de farce. Il est l’une des personnalités les plus complètes et les plus développées du western italien, héritier tant de la commedia dell’arte que des grands drames shakespeariens, dépositaire de l’imposant legs historique et littéraire de l’homme occidental. Ce haut rôle est talentueusement interprété par l’épatant Hunt Powers, fin et expressif, qui excelle tant en maître d’armes raffiné qu’en médecin ridicule aux manières dignes d’une pièce de Molière. Son aptitude dramatique est agréablement révélée par les différents rôles qu’il joue, sans savoir quelle est sa véritable physionomie. Énigmatique et fuyant, Sugar Colt, comme l’Homme, est doté d’un visage sombre, propice à la dissimulation, à l’imposture et à la fourberie. Cependant, et contrairement à l’ennemi dont la duplicité mielleuse et insidieuse cache la félonie, Sugar Colt révèle une nature délicieuse et indulgente. Son rôle, tout au long du film, sera, tout en se dérobant, de démasquer les perfides et de les châtier.
Sugar Colt a l’ingéniosité fantasque d’un Panurge : lorsqu’un ennemi, en traître, pointe son arme derrière lui avec pour dessein de l’abattre, Sugar Colt parvient à s’en apercevoir en fixant sa chevalière au doigt dont la pierre est remplacée par un miroir et tire sans même se retourner. Ce petit miroir reflète la personnalité de Sugar Colt, à la fois élégant et rusé, il sert tant à se mirer qu’à épier le rival. Il symbolise également la vanité de l’ennemi, dont la rapacité, l’attrait de l’or, l’amènent à commettre des crimes et de basses manigances. Sugar Colt est donc, par excellence, celui qui sonde les cœurs, venge les opprimés et condamne les assassins. Ses aptitudes sont, d’ailleurs, proches de l’ensorcellement : un soir, il élabore, avec de l’opium et diverses herbes soigneusement emballées dans du papier qu’il jette dans un poêle, une fumée enivrante qui délie les langues des coutumiers du saloon, dont le langage énigmatique permet à Sugar Colt d’avancer dans son enquête. Ses compétences occultes le rapprochent du personnage de Panurge, qui, lui aussi, appréciait l’alchimie et aimait jouer maints tours, notamment celui de la lycisque orgoose réservé à certaine Dame de Paris. Tout comme Panurge, Sugar Colt est un irrémissible séducteur, que ce soit dans son académie où il se plaît en compagnie des femmes ou, à Snake Valley, dans le saloon dont la tenancière et sa cousine, en dépit d’une grande austérité farouche, seront charmées par les manières de ce gentilhomme fort particulier.

En plus de la richesse peu commune du personnage de Sugar Colt, s’ajoutent donc des scènes absolument grandiloquentes ; nous avons cité la scène de la démonstration de boxe anglaise, celle des vapeurs d’opium dans le saloon, mentionnons également le duel acharné entre Sugar Colt et un ennemi enragé dans une pièce réservée à fabriquer du pain où, après s’être enduit de farine et avoir failli être étouffé dans la pâte, le malheureux, voulant se saisir de Sugar Colt, se précipite tout entier dans le four à pain dont la porte en guillotine se referme aussitôt. Même s’il passe de mauvais moments, Sugar Colt arbore toujours un sourire franc et sait se sortir des situations les plus périlleuses : la ruse, le flegme, l’humour alliés à d’exceptionnelles aptitudes au tir font de Sugar Colt un protagoniste à la fois convaincant et attrayant, dans un genre où les héros paraissent souvent sévères et rebutants et dont les rares sourires sont plus repoussants que séduisants. Pourtant, s’il y a une tradition du western italien à laquelle Sugar Colt fait honneur, c’est celle des processions de faciès. A deux reprises dans le film, lors de l’arrivée de Sugar Colt à Snake Valley et lors de la visite du bourreau auprès des soldats emprisonnés, nous pouvons, avec une rare délectation, apprécier ce cortège d’inénarrables figures soigneusement présentées l’une à la suite de l’autre avec une savoureuse lenteur ; vieilles sempiterneuses, soldats barbus, individus menaçants, rien n’est oublié dans ce carnavalesque chapelet de trognes.
Sugar Colt est donc un excellent western, élaboré et efficace, qui tient sa qualité intrinsèque du seul personnage de Sugar Colt, gentleman doté de maints atouts ; dissimulateur doué, tireur rusé, fripouille séduisante. La finesse de ce protagoniste contraste avec le héros canonique du western italien, silencieux, mystérieux et, par la même, traité avec une certaine superficialité. Sugar Colt est un héros parfait pour un film oscillant entre le western, la farce et l’intrigue policière : en témoignent ses trois différentes postures, celle de Sugar Colt, tireur doté de maintes ressources pour le western, celle du médecin maladroit et bigleux pour la farce et celle de Tom Cooper, dandy flegmatique, pour l’intrigue policière. Ce film de Franco Giraldi est donc complet et plaisant, il surprend par ses pointes humoristiques et émeut par ses instants dramatiques ; c’est une œuvre unique et protéiforme qui, avec malice et sérieux, use des conventions avec une grande habileté.
Appendice :
Bande-annonce américaine
