Le Déclin du courage

Le Déclin du courage, d’Alexandre Soljenitsyne, discours prononcé à l’université de Harvard en 1978, n’est pas un élogieux panégyrique de notre société ; c’est, au contraire, un acerbe constat sur la déchéance de l’Occident. L’écrivain russe ne se plaisait guère dans son exil américain ; ce discours lui permit d’affirmer clairement son opinion, face à une jeunesse érudite, dans l’espoir que celle ci parvienne à mener une vie droite et digne. Ce discours, exalte de façon poignante le profond dégoût que porte l’auteur envers l’Occident déclinant. Cette dégénérescence, Soljenitsyne la perçut aussitôt, mais l’homme occidental, ce Sardanapale ventripotent, hébété par les inepties répandues par les media, continue à croire que la piètre existence qu’il mène est un immuable modèle. Selon Soljenitsyne, l’Occident souffre d’un profond sentiment de supériorité. Son aveuglement inepte fait que tout occidental considère que les autres peuples devraient verser dans la démocratie. Toute personne refusant l’idéal démocratique est considérée comme fanatique. L’homme occidental, persuadé qu’il est de son devoir d’éclairer les esprits obscurs, juge autrui selon son intérêt pour les valeurs démocratiques. Ce fait est d’autant plus remarquable en France, où nos soi-disant hommes d’État se permettent, sans la moindre bienséance, d’adresser des remontrances au reste du monde. Le Français souffre d’un puissant dédain et d’une grande arrogance envers tout ce qui n’est pas démocratique et républicain, au point de manquer cruellement d’esprit critique envers ces valeurs qu’il défend si avidement.

Après avoir constaté la parfaite incompréhension des États démocratiques envers les autres peuples, Soljenitsyne dresse un portrait de l’Occident contemporain à travers quelques uns de ses traits les plus avilissants. Le premier de ces traits est le déclin du courage, perceptible au sein des élites dirigeantes et des intellectuels. La veulerie futile des personnes qui nous gouvernent mollement et nous imposent une ligne de pensée ignominieuse n’est plus à démontrer. La perte de virilité dont parle l’écrivain touche désormais un nombre grandissant d’hommes, devenus des créatures efféminées et ridicules suite à l’anéantissement des anciennes valeurs patriarcales et à la confusion des sexes dans la débauche festive. Les féministes altèrent progressivement toutes les caractéristiques masculines, comme le courage, pour travestir les hommes virils en sybarites féminisés. La quête effrénée et éperdue du bien-être est, selon Soljenitsyne, une des tares de l’Occident. En se concentrant uniquement sur l’acquisition de biens matériels, la revendication de l’être occidental est superficielle et vouée à l’inassouvissement. L’homme, tourmenté par l’envie, la jalousie, l’avidité, reste un insatisfait et les gouvernements, en voulant offrir à tous les mêmes chances et les mêmes moyens oublie que l’être humain ne saurait se contenter de ce qu’on lui offre, surtout si la part qu’on lui allègue est similaire à celle du voisin. Les gouvernements encouragent donc les hommes à la rapacité et à la convoitise, à l’inuidia, c’est-à-dire, à la volonté féroce de détruire l’être envié. Diminué par un matérialisme grégaire, l’homme n’est plus qu’un enfant velléitaire incapable de se prendre en main, qui use de brutalité dès que quelqu’un contredit ses vœux de bien-être. Cette attitude est parfaitement illustrée à notre époque par les individus qui manifestent dans les rues et font idiotement grève en réclamant de nouveaux droits, de nouveaux privilèges, mais en étant incapables de se prendre en main eux-mêmes. L’on se retrouve face à une société où triomphent la médiocrité et l’irresponsabilité. La conception humaniste, qui veut que l’homme soit dénué de toute forme de mal, fait que la société se retrouve même impuissante face à certains de ses membres dont on excuse les exécrables crimes sous prétexte qu’ils sont l’expression d’un mal-être.

Soljenitsyne insiste sur les défauts du droit occidental ; l’Occident se repose en effet pleinement sur un système juridique froid, formel et insuffisant. S’il est juridiquement accepté que les produits alimentaires soient empoisonnés par divers produits douteux de conservation, parce que, quoi qu’il en soit, les consommateurs sont libres de ne pas acheter les dits aliments, cela est moralement inacceptable pour l’écrivain. L’absence de morale vient également de la presse, réceptacle de jugements hâtifs, de rumeurs élevées en vérités inaltérables, qui forment une opinion faussée et immédiatement assimilée comme certitude par l’être irréfléchi. La presse méprise le respect de la vie privée, avec comme argument le fait que les gens ont le droit de savoir. Quiconque contemple les individus se repaissant des frasques dérisoires de quelques inénarrables humains réalise qu’il n’y a pas que le droit, il y a également le plaisir, un plaisir irrespectueux, indécent et inintelligent. Quiconque ne partage pas cet attrait est considéré comme un original et prestement stigmatisé. Qu’en est-il du droit de ne pas savoir ? Lorsque la radio et la télévision, jusque dans les boutiques, les gares, les restaurants, éructent leurs incessants flots d’insanités, il est ardu de ne pas savoir, surtout quand les hommes eux-mêmes se font le récipient regorgeant des idioties semées allègrement par les media. L’écrivain russe parle de « hâte » et de « superficialité », tels sont les symptômes de la maladie mentale des occidentaux. Cette infâme lèpre se caractérise également par l’élaboration d’une culture de masse, d’un art diminué, d’une pensée grégaire. Tout grand homme qui voudrait entreprendre un changement audacieux ou qui proposerait un raisonnement différent se verrait aussitôt entravé. Soljenitsyne sait ici de quoi il parle, lui qui fut longuement moqué de la plus irrespectueuse façon par de soi-disant penseurs français. Ces ruines de fatuité et d’outrecuidance osèrent railler cet immense prophète dont le seul courage méritait toutes les louanges. Voici comment l’Occident s’éteint et se précipite vers l’abîme. L’Histoire, pourtant, sermonne cette société moribonde par des admonestations irréfragables ; le déclin des arts et l’absence de grands hommes en font partie.

S’en suit une confusion entre le bien et le mal que Soljenitsyne dénonce, car elle amènera, à terme, le « triomphe absolu du mal ». Cet aveuglement prend pour exemple les soi-disant pacifistes qui, par leur indolence, se sont faits les complices de terribles génocides. « Mais ces gémissements, les entendent-ils à présent, les pacifistes par principe ? », demande-t-il en évoquant les plaintes des martyrs. Cette apathie cache, selon cet écrivain visionnaire, une véritable perte de la volonté. L’Occident est spirituellement affaibli, car il a encensé le matérialisme et déprécié la richesse du cœur, la profondeur de l’esprit, la grandeur de l’âme humaine. Il est certain que le pacifisme est un remède aussi lâche qu’aisé. Pour se défendre, il fait être prêt à mourir, donc se déposséder de ses velléités matérialistes pour acquérir une certaine ardeur spirituelle. Comment une société qui préconise le matérialisme, l’égoïsme et l’athéisme peut-elle encore compter des braves ? Qu’en est-il de l’élévation spirituelle dans une société farouchement abîmée dans un statu quo débilitant ? L’« anthropocentrisme », qui veut l’homme au centre de l’univers, a remplacé l’élévation spirituelle vers une divinité qui serait au sein de tout. Il s’est débarrassé de tout ce qu’il y a de profond, d’inexplicable et de mystique en l’homme pour se tourner seulement vers son bonheur corporel. « Par-delà le bien-être physique et l’accumulation des biens matériels, toutes les autres particularités, tous les autres besoins de l’homme, plus délicats et plus élevés, restèrent hors de l’attention des constructions étatiques et des systèmes sociaux, comme si l’homme n’avait pas de sens plus élevé à donner à la vie ». Les États tâchèrent, en effet, d’ôter à l’homme cette part obscure et unique, afin de mieux le régir, en lui promettant, contre son obéissance, le bien-être terrestre. Combler le vide spirituel eût été plus épineux : il suffisait juste, pour les États, de convaincre l’homme occidental que la spiritualité n’est qu’un vestige obsolète et obscurantiste. Ce fut, selon Soljenitsyne, l’achèvement de l’humanisme et du socialisme. Les deux se concentrent sur un matérialisme démesuré et sur l’abandon de toutes les responsabilités de l’homme envers Dieu et la société. « Que tout socialisme en général comme dans toutes ses nuances aboutit à l’anéantissement universel de l’essence spirituelle de l’homme et au nivellement de l’humanité dans la mort ». L’homme, ayant perdu Dieu, n’appose plus la moindre limite à ses passions ; il propage le mal et l’animosité car sa liberté est dénuée de responsabilité. Sa quête de bonheur matériel ne souffre plus la moindre retenue, étant donné que son âme n’est plus qu’un germe atrophié. Soljenitsyne conclut que si l’homme n’était né que pour le bonheur, il ne connaîtrait pas la mort. Face à ceux qui, avachis dans un confort stupide, considèrent que l’existence est faite pour jouir frénétiquement, Soljenitsyne affirme que nous devons « quitter la vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés ».

Soljenitsyne avoue que l’Occident ne peut être un modèle pour les Russes, qui, dans la douleur, se sont enrichis spirituellement : « une âme humaine accablée par plusieurs dizaines d’années de violence aspire à quelque chose de plus haut, de plus chaud, de plus pur que ce que peut aujourd’hui lui proposer l’existence de masse en Occident que viennent annoncer, telle une carte de visite, l’écœurante pression de la publicité, l’abrutissement de la télévision et une musique insupportable ». L’Occident a, d’ailleurs, préparé lui-même la fin de sa civilisation, et il semblerait que les gens qui s’en soucient et qui se préoccupent de la profondeur de leur âme soient rares. Ce court et sage discours devrait être largement transmis ; mais qui s’en soucierait à part quelques êtres sagaces ? L’inéluctable fin de la civilisation occidentale progresse chaque jour avec plus de hargne et de férocité. Comme Cassandre contemplant impuissante le déclin de Troie, nous ne pouvons que constater l’agonie occidentale, telle que la prévoyait déjà Alexandre Soljenitsyne, ce prophète que peu de gens osèrent écouter.

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Le Déclin du courage
Discours de Harvard, 1978
Auteur : Alexandre Soljenitsyne
Éditeur : Seuil
Année : 1978
Pages : 56
Ce court et sage discours devrait être largement transmis ; mais qui s’en soucierait à part quelques êtres sagaces ?

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