Shango la pistola infallibile
Shango, garde champêtre du Texas, et un détachement de soldats nordistes enjoués, dont l’ambassade était de prévenir les populations et les derniers combattants que la guerre de Sécession est désormais conclue, se font inopinément attaquer par une troupe de sudistes et des bandits mexicains persuadés que les détracteurs du nord charroyaient des quantités d’or. Les coupe-jarrets, désappointés de ne trouver le moindre butin, se décident à choisir un otage qu’ils pourraient questionner. Ils se saisissent de l’ultime survivant nordiste, Shango, et façonnent une cage suspendue à un arbre pour l’y enfermer. Le film commence par cette scène hypnotique, où un Shango misérable, scrutant les alentours d’un œil hagard et saisissant mollement les barreaux de sa prison, se trouve enfermé dans cette cage tournant sans cesse sur elle même de façon erratique. Un des truands mexicains de fort méchante humeur exhorte de façon comminatoire le vieillard responsable du télégraphe ; il lui faut le réparer avec célérité afin d’obtenir du renfort et de soutirer des nouvelles du conflit. Une fois le télégraphe reconstitué et en état de marche, le Mexicain extatique se précipite auprès de son chef ; hélas, le major Droster, sudiste à l’allure fort inquiétante, exécute le vieil homme qui venait juste, éperdu, de recevoir un message annonçant la fin de la guerre, puis fracasse le télégraphe. Le major lunatique se rend alors auprès de la cage suspendue de Shango, le délivre avec indélicatesse et lui jette un pistolet, tirant derrière lui de façon à ce qu’il se relève péniblement et s’échappe. Mais Shango s’effondre devant deux Mexicains que le major s’empresse d’instruire en leur faisant croire que c’est le garde champêtre qui a tué le vieillard et détruit le télégraphe. Laissé pour mort par les trois malfaiteurs, Shango est recueilli par une famille de natifs, porté jusqu’à une grotte puis généreusement sustenté à son réveil. Le garde champêtre apprendra alors que ses agresseurs, les sudistes du major Droster alliés aux escarpes locaux, terrorisent un village isolé, égaré au centre d’une vaste étendue désertique, exerçant une domination délétère sur ses habitants. Shango, assisté par son sauveur, Fernandez, tentera de convaincre le major Droster que la guerre est effectivement terminée, mais face à l’attitude impudente et déraisonnable de celui-ci, il prendra les armes afin de chasser les occupants importuns.

Shango la pistola infallibile est un western impécunieux qui a toutes les caractéristiques des films sans-le-sou. Cependant, ce dénuement participe pleinement à l’ambiance remarquable de l’œuvre. L’endroit, pourtant situé en plein désert, ressemble davantage à une forêt brumeuse aux arbres parés des couleurs flamboyantes de l’automne. Cela paraît peu probable qu’un tel lieu existe auprès d’étendues arides. Il me semble que, dénué du numéraire nécessaire au périple vers les déserts espagnols, le film a été tourné dans la campagne du Latium. Cette inconséquence, au lieu de nuire à l’ambiance du film, lui donne une teinte automnale et apocalyptique proche d’un certain surréalisme topographique. Cela concorde avec l’idée d’un endroit perdu, oublié, dont le seul lien avec l’extérieur est un fragile télégraphe. La région, avec ses bosquets feuillus, ses grands arbres mordorés et ses grottes antédiluviennes, pourrait figurativement être un lieu inexistant, mystérieux, où se dénouent les drames féroces de la cruauté humaine. L’ambiance, dans Shango la pistola infallibile est très proche de celle d’Un roi sans divertissement de Jean Giono, où la nature horrifiante et ensanglantée se montre propice à l’épanchement sanguinaire de la sauvagerie des hommes : « Chaque soir, désormais, les murailles du ciel seront peintes avec ces enduits qui facilitent l’acceptation de la cruauté et délivrent les sacrificateurs de tout remords ». Cet endroit inaccessible, qui n’a pas de nom et qui ne doit être signalé sur aucune carte, ressemble à un huis clos obsédant où tout homme se retrouve confronté à sa propre bestialité, jugé par un Dieu vengeur et insensible (la présence dans les domiciles d’icônes religieuses suggère effectivement une entité divine). L’attitude du major Droster s’explique alors ; cet homme dément refuse d’admettre que la guerre est terminée, agit de façon illogique, se livre au meurtre sans aucun état d’âme et se retrouve parfois pris de visions convulsives. Il n’hésite pas à mentir à ses hommes et à former une alliance incongrue avec des malfrats mexicains pour parvenir à son but. Quel est-il ? Peut-on croire que c’est l’or qui le motive ? La tentation des richesses ne fut qu’un moyen d’appâter les malandrins, son réel objectif étant celui de maintenir le siège de ce petit village reculé et humble, comme si posséder ce lieu pourtant secret était l’aspiration ultime de son existence. Que cache ce lieu précis ? Nul ne le saura sans doute jamais, mais cet isolement participe à la folie du major et l’exacerbe avec fureur.

Shango, au contraire, est un homme intègre et sensé qui n’hésitera pas à compromettre son existence seulement pour tenter de convaincre le major que la guerre est terminée. Son obstination à éviter d’impliquer les habitants tranquilles dans des querelles impitoyables fait de lui un être vertueux mais redoutable, grandement estimé par les villageois. Shango maîtrise avec dextérité l’art de la dissimulation ; il se déguise en bandit mexicain ou en vieil ivrogne couché sur le dos d’un âne pour surprendre puis abattre ses adversaires. Il manie son pistolet avec talent, tuant aussitôt l’ennemi, et use même d’objets incongrus (des bolas faites d’une corde et de deux pierres ovales, un sac pour s’y dissimuler et y poignarder l’ennemi ou encore une lanterne devenue l’idéal moyen de déloger un ennemi dissimulé dans la paille). Il est un héros au sens homérique du terme ; rusé tel Ulysse, il se montre reconnaissant envers Fernandez de l’avoir recueilli selon les rites de l’hospitalité grecque. En effet, Fernandez lui donne à boire, à manger et de quoi se laver, puis seulement ensuite le questionne sur son identité. Cette tradition n’a d’ailleurs pas été respectée par Pantagruel, Panurge s’étant vengé de ses questions incongrues alors qu’il semblait évident qu’il était misérablement famélique en lui répondant dans de multiples langues afin de ridiculiser ses prétentions humanistes. Elle le fut par Fernandez, dont la dévotion sera récompensée. Shango se doit alors d’aider loyalement les siens par reconnaissance envers lui. Anthony Steffen interprète un parfait Shango, faisant preuve d’un talent dramatique remarquable lorsque, dans cette scène mémorable de l’hospitalité bienfaisante, il s’abreuve et se nourrit avec des gestes frénétiques, des regards désespérés, tentant de protéger de ses mains avides les victuailles qui lui sont offertes. Cette scène intimiste de faiblesse humaine dans l’obscurité d’une grotte contraste talentueusement avec les moments où il affronte ses ennemis, sévère et inflexible, excellant dans l’art du duel flegmatique. Eduardo Fajardo incarne le major Droster idéal ; la folie furieuse et tourmentée du personnage ressort avec une virtuosité remarquable, notamment grâce à un visage à l’expressivité terrible. Le caractère dément du personnage est parfaitement illustré par la répétition trois fois durant de la même erreur originelle ; celle de laisser à Shango une chance de s’échapper de sa cage au lieu de l’exécuter prestement. La scène de frénésie finale qui fait écho à la délivrance de Shango du début du film, où le major voit le garde champêtre couché subrepticement à terre parmi les cadavres de ses hommes et se met frénétiquement à tirer en l’air, pris d’un rire fiévreux, alors que Shango rampe vers son arme pour le tuer illustre symboliquement l’éternelle répétition des erreurs humaines. Point de morale flagorneuse dans ce film métaphoriquement doté d’une composition cyclique inéluctable : l’homme récolte le fruit de ses actes sans aucune miséricorde. Hélas, ce fatum s’accomplit dans le meurtre des innocents qui deviennent des agneaux sacrificiels. La dévotion des villageois qui protègent leur sauveur de leurs corps fera hésiter un instant les sbires perfides du major ; cette marque de reconnaissance sauvera Shango qui avait été désarmé par ses compagnons, persuadés d’être à présent en sécurité, afin qu’il puisse se mêler aux réjouissances des danses et du carnaval. Mais la liberté finale des habitants se fera derechef dans le sang de ceux qui s’étaient interposés. La réalisation de ce film est plus que talentueuse ; la gestion des symboles est finement travaillée. Ainsi, la nature cruelle exalte ses desseins à travers les figures des tireurs embusqués dans de hauts arbres dont les membres sont vus comme une extension des branchages aux feuilles auburn. L’effet de resserrement sur les personnages s’exprime à travers des plans excellemment recherchés ; lorsque Shango hèle des bandits qui venaient de piller une ferme, les exhortant à se rendre, le garde champêtre ne remarque pas deux autres ennemis derrière lui qui subrepticement tentent de se rapprocher de sa personne. Un plan méticuleux montre donc Shango, et derrière lui, les gredins qu’il ne peut voir et que le spectateur impuissant contemple. Cette mise en scène soignée est agrémentée d’une musique qui sied à l’ambiance mystérieuse du film, faisant de celui-ci, en dépit de l’indigence des moyens mis à disposition pour sa réalisation, une œuvre de grand talent servie par des interprètes éminemment convaincants. Il n’est point besoin d’opulence pour réaliser des films plaisants et éloquents, Shango la pistola infallibile en est la preuve.

