Sella d’argento

Sella d’argento est le troisième et dernier western du réalisateur Lucio Fulci. Il s’agit également de l’un des derniers westerns européens, conçu à une époque où ce genre tombait inéluctablement en déréliction au profit d’autres formes, suivant le goût d’un public volage. Sella d’argento est, en outre, le dernier western dont le personnage principal est incarné par l’acteur Giuliano Gemma. Il règne de ce fait, tout au long du film, une ambiance à la fois douce et mélancolique, comme si Sella d’argento avait conscience d’être le chant du cygne du western européen agonisant, après des années équivoques d’errements fâcheux et de rayonnement irréfragable. Il est ainsi question de se retirer dignement et de laisser, dans l’âme nostalgique du spectateur, un goût suave et légèrement chagrin.

Un pauvre fermier veuf et son fils recherchent Luke Fletcher, l’assesseur du riche baron Richard Barrett, afin d’obtenir réparation de l’affront qui leur fut fait. Luke Fletcher leur avait, en effet, vendu une propriété inexistante, les laissant indigents et errants. Le fermier retrouve Fletcher et, face au dédain odieux du clephte, lève son fusil ; le spoliateur, plus prompt à dégainer son arme, assassine le père sous le regard incrédule de son enfant et prépare sa monture à la chevauchée, riant et tournant le dos au petit orphelin. L’enfant se saisit discrètement du fusil de feu son père et tue froidement le meurtrier. Puis, sans un mot, il s’empare de la monture de l’aigrefin défunt, parée d’une selle en argent délicatement ouvragée, et s’éloigne lentement. Le garçon grandit et se fait nommer Roy Blood, farouche chasseur de prime réputé pour son habileté au tir. Il rencontre, lors de son errance dans le désert, un vieux vagabond, Serpent, qui récupère les effets des défunts après les massacres en balbutiant des passages de la Bible. Serpent reconnaît Roy Blood à sa selle et se pique du désir de le suivre dans son périple, certain de pouvoir récupérer le frusquin de ses innombrables victimes. Roy Blood se rend, flanqué du rôdeur convoiteux, à la maison close de Cerriotts, où il retrouve Shiba, une amie prostituée, qui lui fait part de ses tourments ; elle est menacée par Shep, un des hommes de Garrincha, cruel scélérat mexicain. Roy Blood tue Shep et ses affidés, sous le regard conspirateur d’un blond énigmatique, un certain Turner, qui lui proposera, par l’intermédiaire de Serpent, de tuer, pour deux mille dollars, un dénommé Barrett. Roy Blood, méfiant d’un premier abord, finit par accepter gracieusement l’offre, reconnaissant le nom de celui qui employait l’assassin de son père. Roy Blood se dissimule dans un cimetière abandonné et la voiture dorée des initiales de Barrett ne tarde à faire son apparition. Mais, à la place du vieux baron, sort un enfant blond portant un large col en batiste et en dentelle, venu pour déposer un bouquet de roses sur la tombe de son père. Roy Blood hésite, déconcerté, se remémorant sa triste enfance et finit par sauver le garçon de l’assaut soudain de tireurs inconnus, dissimulés dans le cimetière, et s’échappe avec lui. Dans le désert, Roy Blood apprend que l’enfant se nomme Thomas Barrett, fils de Richard Barrett. Furieux, Roy Blood abandonne le garçon, lui laissant une gourde, un couteau et une couverture. Dans la demeure des Barrett, Margaret, la sœur aînée de Thomas, s’inquiète du sort de son frère et Turner, l’intendant, lui affirme sournoisement que le ravisseur n’est autre que Roy Blood. Ce dernier est rejoint dans sa solitude par Serpent, accompagné du jeune et ingénieux Thomas. Tous trois sont attaqués par le bandit Garrincha, désireux de ravir l’enfant et d’en tirer une exorbitante rançon. Roy Blood et Serpent devront ainsi défendre Thomas des truands mexicains et déjouer les complots qui se trament au sein même de la famille Barrett.

Sella d’argento puise son caractère de ces personnages attachants que l’on suit tout au long du film : Thomas Barrett, l’enfant doté d’un caractère affirmé, Serpent, l’avare au grand cœur, et Roy Blood, l’orphelin tourmenté, forment un trio inattendu et charmant. Les relations entre ces trois personnages si différents vont de la méfiance, de la haine et du dédain à l’entente protectrice et attendrie. Roy Blood, qui dédaignait le garçon à cause de son patronyme et le vagabond à cause de sa rapacité finit par quitter sa solitude pour se rapprocher de ces deux êtres énergiques. Il voit en Thomas l’enfant qu’il fut autrefois, c’est pourquoi il désire ardemment que le garçon suive une autre voie que la sienne, en refusant notamment que celui-ci utilise le fusil de Serpent ; que l’enfant sache manier le couteau et ligoter un ennemi montre sa joviale débrouillardise, mais le fusil, symbole d’un précoce passage à l’âge adulte, lui est formellement interdit. Roy Blood a conscience que manipuler une arme à feu signifie l’abandon irréductible de l’innocence. Lui, qui prit cette responsabilité prématurément, veut revivre ce temps d’insouciance à travers Thomas. Celui-ci, enfant fortuné mais esseulé, voit en Roy Blood un deuxième père, et se plie candidement aux rites des hommes comme s’il s’agissait d’un amusement nouveau, autrement plus divertissant que l’ennuyeux quotidien dans le riche ranch de son oncle. Thomas observera donc, de son œil juvénile, les péripéties de Roy Blood, transformant ainsi le quotidien du chasseur de prime. Les embuscades et autres combats périlleux se font des jeux espiègles où l’enfant jette, avec une sincère délectation, des gourdes explosives du haut d’un clocher, et les séjours à la maison close stimulent les instincts protecteurs des jeunes résidentes assagies, qui veillent scrupuleusement sur le charmant oisillon. Même l’habile Serpent se retrouve, pendant l’absence de Roy Blood, soigneusement ligoté par l’enfant ; Thomas, dans son ingénuité parvient ainsi à adoucir l’existence de ces êtres qui ont grandi trop tôt, faisant ressurgir en eux ce qu’ils possèdent comme bonté et comme bienveillance. L’enfant est le symbole de l’innocence. Le petit enfant étreint par Jésus, dans l’évangile selon saint Marc, est considéré comme l’être le plus humble qui soit. Cette pureté fait de l’enfant une créature infiniment proche du Christ et, par extension, de Dieu. « Celui qui reçoit en mon nom un de ces enfants me reçoit1 ». Pour recevoir le Christ il ne faut pas, comme les apôtres, polémiquer afin de déterminer qui est supérieur aux autres et qui est le protégé de Jésus, il faut devenir le plus petit, le plus humble, le plus insignifiant devant Dieu. Thomas est donc une créature angélique proche du divin. A ces êtres sensibles s’opposent les vils qui cherchent à souiller l’innocence ; Garrincha, Turner et l’oncle Barrett sont de ceux qui dédaignent l’enfance et cherchent à l’annihiler. Leur châtiment sera à la hauteur de leur crime, car si Sella d’argento verse généreusement dans un pan de douceur enfantine, c’est pour mieux souligner, par contraste, la cruauté et la bassesse des ennemis. L’immonde Garrincha, qui fouette férocement Thomas après avoir massacré les moines qui le protégeaient, et Turner, qui cherche crapuleusement à obtenir les faveurs de Margaret afin de récupérer sa fortune, font donc figure de vilains abjects. Leur châtiment se révèle exemplaire : les impacts rougeoyants des balles dans le crâne se succèdent sans retenue, stigmatisant ainsi la chair du coupable du sceau de l’infamie. Roy Blood, à l’inavouable passé d’enfant tueur, trouve sérénité et rédemption en acceptant son rôle de gardien du garçon en péril, menacé par la cruauté des hommes. Si Roy Blood n’eut pas le choix de son avenir, Thomas, peut, grâce à son protecteur, décider lui-même de son futur, suivant, monté sur son bondissant poney blanc, celui qui a préservé son innocence et sa liberté.

L’intrigue est suffisamment élaborée pour captiver le spectateur pendant toute la durée du film : les coups de théâtre et rebondissements divers ne manquent guère. Les ennemis sont nombreux et attendent parfois le dernier moment pour déclarer leurs intentions véritables. Roy Blood, lui-même, ne révèle pas immédiatement ses suspicions et ses projets. Le spectateur suit ainsi l’intrigue de façon parcellaire, se laissant parfois surprendre par l’arrivée inopinée d’un personnage ou la survenue d’une péripétie fortuite. Sella d’argento donne donc l’impression d’un film soigneusement façonné et esthétiquement élaboré, filmé avec équilibre, sans génie mais avec maîtrise. La musique, typique des années soixante-dix, avec son chant doucereux repris en leitmotiv un nombre considérable de fois, est fort laide. A chaque apparition de Roy Blood sur son destrier, le refrain affligeant se fait entendre, égrenant ses sonorités ennuyeuses, provoquant irritation et lassitude. Cette ignoble mélopée digne d’une soirée Woodstock entre vingt hippies nudistes et toxicomanes nuit sincèrement à la beauté et à la crédibilité d’un film pourtant élégant et convaincant. Les acteurs incarnent leur rôle avec justesse, transcendés par la prestation remarquable de Guiliano Gemma, Roy Blood à la fois sévère et attachant. Si Sella d’argento ne présente aucun intérêt d’un point de vue musical, sauf pour d’éventuels beatniks dégénérés, ce film captive par l’irrésistible interprétation de ses principaux acteurs, qui font de Sella d’argento un véritable moment de délectation.

Appendice :
Bande annonce originale
 
  1. Mc, 9, 37. 
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Sella d’argento
Titre original : Sella d’argento
Production : Rizzoli Film
Réalisation : Lucio Fulci
Scénario : Adriano Bolzoni
Bande originale : Fabio Frizzi, Vince Tempera et Franco Bixio
Distribution :
Giuliano Gemma, Geoffrey Lewis, Sven Valsecchi, Donal O’Brien, Aldo Sambrell…
Année : 1977 inédit en France
Origine : Italie
Durée : 94 minutes
Thomas Barrett, l’enfant doté d’un caractère affirmé, Serpent, l’avare au grand cœur, et Roy Blood, l’orphelin tourmenté, forment un trio inattendu et charmant.

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