Qu’est-ce qu’un roman ?
L’ouvrage de Dimitrios Rozakis, Qu’est-ce qu’un roman ?, ne désire point apporter une nouvelle définition au genre romanesque. Constatant que toutes les définitions existantes du roman le positionnent dans une « typologie des genres », l’auteur refuse d’expliquer le genre romanesque par rapport à des critères immuables mais préfère étudier les romans au sein de différentes époques, afin de déterminer ce qu’ils ont à apprendre au lecteur sur la vie et le bonheur. Pratique romanesque et recherche rationnelle du bonheur sont des caractéristiques de l’âge moderne, périodisé en trois moments, « extramondain », « démocratique » et « radical », qui s’attachent à placer le roman dans une visée téléologique de l’existence. Le roman devient donc un des instruments de la recherche rationnelle du bonheur : Dimitrios Rozakis s’interroge sur le fait que cette quête se fasse « par excellence » via le roman, révélant « l’excellence » même du genre romanesque. Il affirme que la fiction, caractéristique romanesque, est essentielle pour s’interroger sur un bonheur encore inexistant et hypothétique. La mimésis n’aurait d’ailleurs d’autre rôle que de déterminer si les actes humains permettent ou non d’atteindre le bonheur. Un acte devient parfait à partir du moment où il répond à trois critères : la suffisance, ou recherche du bonheur pour lui-même, la complétude et l’excellence.
Le moment « extramondain » naît du passage entre la république et l’empire dans l’Antiquité. Si Aristote croyait en l’unité des vertus au cœur de la Cité, celles-ci se trouvèrent mises à mal avec l’impérialisme romain, où bonheur et vertu perdirent toute relation. Frustré de voir les événements publics se décider sans lui, le citoyen finit par se consacrer au cercle privé et à l’intimité. Le roman hellénistique se propose d’explorer la vie intérieure et d’y trouver tant l’unité que l’idéal, incarnés par deux jeunes amants dans une nature vierge. Leur conduite est à la fois suffisante, excellente, complète et durable. L’individu en tant que tel commence à s’ébaucher progressivement et à rejeter le monde ordinaire. Mais le monde n’a d’autre solution que d’admettre la supériorité de cet idéal. Ainsi débute le moment « extramondain », où la quête du bonheur se situe hors du monde connu. Ce moment se poursuit avec le Moyen-âge où toute chance de salut est extérieure au monde et se positionne dans l’Église et la pratique religieuse assidue. Promis à la damnation, soumis à l’angoisse du péché originel, l’homme ne trouve aucun salut dans le monde ; il n’y rencontre que des occasions de chute. De plus, vertus séculières et vertus chrétiennes paraissent inconciliables. Les textes sacrés latins proposent de voir en chaque acte humain un sens profane et un sens sacré. Cependant, toute idée de bonheur demeure inaccessible, à l’image de la femme dans la littérature courtoise. Les obstacles sont intériorisés par les atermoiements du héros, tiraillé entre la hiérarchie sociale, qui considère la passion comme un crime, et la passion elle-même qui pousse le héros à enfreindre les règles de la société féodale. La fin du moment « extramondain » se caractérise par une œuvre, Don Quichotte de Cervantès, où le roman dénonce l’écart béant entre l’idéal de pureté et la réalité. Doutant de l’existence de l’idéal, le roman critique ses codes spécifiques afin de dénoncer la tromperie et l’influence qu’il exerce sur des êtres qui, éperdus de beauté, se retrouvent inaptes à considérer de manière raisonnée un monde qui se pare des atours de la vertu mais qui est, en réalité, immoral.
Le moment « démocratique » naît de la découverte des lacunes de la tragédie classique, où chaque personnage doit obéir à la bienséance et exprimer des émotions nobles. Les passions sont reléguées aux genres mineurs, comme la comédie ou le roman pastoral. Mais la tragédie classique, oppressée par les conventions et les règles, ne parvient plus à représenter le combat entre devoir et passion. Ce combat se retrouve intériorisé en une « duplicité psychologique », dans des œuvres telles que la Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. L’individu a besoin d’un genre lui permettant de retranscrire à la fois son examen intérieur et son étude du monde. La vertu n’est progressivement plus déterminée par le rôle social, c’est pourquoi le roman, par le biais de nouvelles intrigues ouvertes à toute classe sociale, se fait le symbole de ce renouveau démocratique. Le roman doit s’ouvrir à l’âme humaine et au monde entier afin de déterminer si le bonheur est « intramondain ». Lorsque la vertu et le bonheur parviennent à s’unir, il ne s’agit plus d’une « pureté extramondaine » idéale mais d’une fort pragmatique preuve d’aptitude sociale. Pour savoir si le bonheur est de ce monde, le roman se doit de peindre l’individu de façon fidèle et de démasquer toute dissimulation. Le nouvel obstacle du moment « démocratique » se trouve dans le conflit entre l’être et la société corruptrice. Le roman démocratique valorise ainsi la capacité de surpasser les désirs grâce à la volonté. Mais une tension subsiste entre la forme unifiée de l’idéal et la réalité composite ; cette tension voit apparaître l’ironie. Le roman réaliste souligne la vanité, l’égoïsme et l’étroitesse des intérêts de classe, qui frustrent la grandeur. Le héros ne peut survivre dans un tel monde : il lui avant tout faut connaître les enjeux de la société. Ce mélange de grandeur et de médiocrité est parfaitement illustré par Madame Bovary de Flaubert. Le romantisme se voit mis à mal parce que l’objet de l’amour et du désir est devenu indigne. La quête de l’infini n’est donc plus qu’une vaine folie. Le roman réaliste finit par se méfier du bonheur même, qui n’est qu’un fantasme créé et aussitôt entravé par la société bourgeoise.
Le moment « radical » est marqué par le naturalisme et son absence d’idéal. La vie ordinaire, dénuée de tout idéal, devient le seul sujet des naturalistes. Il s’agit plus que jamais de voir l’homme tel qu’il est et de sonder ses passions, de les étudier et de les expliquer avec une vigueur presque scientifique. Les personnages qui, comme Gervaise dans l’Assommoir de Zola, aspirent à une grandeur morale inadaptée à leur milieu social, ne peuvent que vivre un cuisant échec. Le roman « radical » s’immisce plus que jamais dans la vie psychique et permet de la retranscrire fidèlement grâce au monologue intérieur. Ce moment permet également de montrer l’ambigüité de la vie morale, tendant à la fois au vice et à la vertu. Les théories de Darwin, exploitées dans le roman « radical », présentent les destinées humaines comme aussi méprisables que les vicissitudes du hasard. En plus de souligner la différence entre le monde et l’idéal, le roman réaliste révèle l’incompatibilité entre les idéaux du sujet et la façon dont ils se trahissent eux-mêmes. Dans Nostromo de Conrad, le protecteur des richesses ne fait que servir des manipulateurs en pensant aider la communauté, c’est pourquoi il s’empare des biens tout en continuant à être décrit comme incorruptible. Le roman réaliste souligne qu’il n’existe aucun système de valeurs préétabli.
Agrémenté d’annexes et notamment d’un commentaire sur fiction et vraisemblance, Qu’est-ce qu’un roman ? ne répond pas directement à la question éponyme. Plus que de définir un genre, ce qui figerait le roman dans un positionnement définitif et synchronique, cet ouvrage propose, en montrant les différentes façons dont le roman a considéré le bonheur et l’idéal au fil de périodes données, d’en saisir les fluctuations, les instabilités, dans une approche diachronique. Cette périodisation peut paraître superficielle: ces trois coupes sont délimitées de façon peu précise, peu subtile. Mais plus qu’un changement soudain, elles expriment une progression inéluctable du roman au fil de l’histoire. Concordant avec l’avènement de l’individu, le roman s’est intériorisé tandis que le bonheur est devenu plus accessible, mais aussi plus difficilement définissable. Considéré autrefois comme un genre futile et dangereux, le roman est, au contraire, le moyen par excellence de l’étude rationnelle du bonheur et sert d’exemplum pour les lecteurs ; les héros sacrifiés, Don Quichotte ou Madame Bovary servent d’avertissements impérieux. Ces êtres, perdus dans une quête d’idéal qui les dépasse, enjoignent le lecteur à se satisfaire d’un bonheur simple. Prenant du recul, le roman finit par rejeter la chimère d’un idéal immuable et inaccessible pour devenir une réelle « promesse de bonheur », comme l’écrivait Stendhal, un bonheur protéiforme, relatif, mais enfin accessible au lecteur perspicace. Dimitrios Rozakis veut rétablir le lien essentiel entre le roman et le lecteur, lien parfois délaissé par les critiques romanesques qui ne se préoccupent que des caractéristiques inhérentes au genre. L’auteur veut, au contraire, montrer que le roman ne peut être considéré hors de son cadre historique et doit, surtout, être défini par rapport à la marque indélébile qu’il laisse à ses lecteurs.

