Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde
La fin du règne des pirates sur les mers approche à son paroxysme ; le Hollandais Volant et son tentaculaire capitaine, Davy Jones, se sont ralliés à l’autorité de l’empesé Lord Beckett, flegmatique et néanmoins malfaisant ennemi des pirates, et écument les eaux, semant sur leur passage massacres et sabordages. Will Turner (Orlando Bloom), le dégingandé et efflanqué boucanier, Elisabeth Swann (Keira Knightley), la cruche suffisante, et le ressuscité et finaud Barbossa (Geoffrey Rush) n’ont plus qu’une seule alternative à la fin de la saine piraterie : il leur faut rassembler les Neuf Seigneurs de la Cour des Frères, sorte de conciliabule indiscipliné et pugnace, sans lequel aucune décision ne pourrait être prise, et aucun soutien ne serait apporté. Mais le capitaine Jack Sparrow (Johnny Depp), membre éloquent, est absent ; et pour cause, il finissait dans le deuxième volet comme purgatif au Kracken, monstre abyssal et dentu, suite à la trahison de la susnommée Elisabeth Swann. Il faudra donc à Will, Elisabeth et Barbossa, voguer vers les mers orientales pour se confronter au pirate singapourien Sao Feng (Chow Yun-Fat), détenteur de cartes bien particulières, puisqu’elles mènent à des mers inconnues, au-delà des limites de la cartographie d’époque, vers le repaire de Davy Jones, où le psychosé Jack Sparrow est retenu prisonnier avec son navire le Black Pearl, toujours aussi fantasque et extravagant.La question essentielle avant d’aller voir ce film, c’est de se demander ; pourquoi vais-je au cinéma ? Si c’est pour voir des films intellectualisants d’enflure philosophique, de longues tirades pathétiques à la superbe vaniteuse, à la fatuité pédante, ce film n’est pas pour vous ! Ne nous laissons pas avoir, ce film ne se distingue guère par la qualité de son intrigue ; décousue, incomplète, parfois même incompréhensible, on sort de la salle sombre dans un état d’égarement marqué vis-à-vis de la trame, qui, ne nous leurrons pas, bien qu’elle soit palpitante et riche en virevoltes, demeure profondément confuse. Si par contre vous aimez visionner d’aventureuses et spectaculaires péripéties, vous contrefoutant impérialement de toute logique et de toute rectitude, ce film est pour vous ! Bonnement, ce film est une réussite visuelle, qui n’hésite pas à profiter du rythme effréné pour exhiber des tours de plus en plus grandiloquents et fantasmagoriques.
Le film surprend, et cela dès les premières minutes, qui prennent un tour délicieusement sombre, morbide même, où l’œil s’habitue promptement à la brume, à l’obscurité ambiante, une aura inhabituelle comparativement aux autres opus, qui irrésistiblement séduit. Mais fort heureusement, les malicieuses facéties sur le ton de dérision qui font le délice de cette trilogie seront bien vite de circonstance. Cette fois-ci cependant, cela vire à l’excès ; le film entier oscille de manigances à trahisons, au point de bientôt ne plus savoir qui est avec qui. Cependant, cet effet n’est pas dénué de charmes ; cette attitude visiblement très piratesque nous met sans cesse en doute, sans savoir à qui nous fier, et anéantit le schéma trop manichéen des autres films, ou chacun restait à sa place. Ici les conflits d’intérêt de chacun prennent le dessus, sur fond d’égoïsme et de mensonges, et livrent des personnages évoluant sur une trame confuse, aux convictions chancelantes, en un sens plus humains qu’ils ne l’étaient auparavant.
Il faut patienter jusqu’à la dernière demie heure pour que l’apogée du spectacle nous soit livrée, dans un combat dantesque, un duel au sein d’un maelström infernal où les éléments se mêlent à la bataille, et où, enfin, les héros se montrent vulnérables, et donc où l’issue devient de plus en plus incertaine. Cela n’empêche Sparrow de nous délivrer ses facéties et autres acrobaties maniérées et d’ajouter un charme désuet à cette scène apocalyptique. Jack Sparrow demeure, et demeurera le pilier de cette trilogie ; se permettant d’arriver bien après le commencement du film, sorti d’on ne sait où (des déjections du Kracken ?) Sparrow se démarque encore comme étant un maître dans l’art de la gesticulation (digne des danses d’Etrurie) du maniérisme, et du pantomime grotesque. Pendant un long moment, seul dans l’antre de Davy Jones, étendue sablonneuse et blanche, il se livre à un véritable spectacle de gestes et de mimiques talentueuses s’il en est. Autre personnage fascinant, Davy Jones, monstruosité tentaculaire donc on apprend la complexité, et surtout la sensibilité, se révèle sous un jour inopiné. Barbossa le ressuscité apporte toujours sa malice rafraichissante et de bon ton. Le reste de la distribution n’est pas digne d’être mentionné ici, tout n’y est que platitude (Elisabeth Swann, qui pourtant avait toutes les chances dans ce film de se démarquer, manque sensiblement de conviction, Will Turner, toujours lui-même, c’est-à-dire d’une insignifiance et d’une fadeur révoltantes, Sao Feng, dont le rôle aurait pu être étoffé, se limite à la fonction de pourvoyeur de cartes).
En conclusion, un film à voir, ne serait ce que pour sa richesse visuelle, ses péripéties incessantes, sa complexité mêlée aux singeries de certains personnages dont l’attrait est toujours aussi vif ; on ne se lasse pas de ce qui fait le charme de cette trilogie, et on ne peut qu’admirer ce qui a été ajouté dans ce troisième opus, sans doute le plus abouti, et le plus audacieux des trois.
Remarquez la brève apparition Keith Richards en pirate, tel le père de Jack Sparrow, d’ailleurs celui qui inspira à Johnny Depp le maniérisme de son personnage.
Appendice :
Bande-annonce originale sous-titrée en français

