The Chinese Jade
Nemuri Kyôshirô est un rônin sévère et solitaire, menant une existence calme auprès de deux attachants aigrefins, un voleur dévoué et une geisha possessive. Une nuit des ninjas cherchent à s’introduire dans sa sereine retraite. Nemuri Kyôshirô, après un austère avertissement, les assassinera promptement avec une implacable virtuosité. Les corps des ninjas ne tarderont pas à disparaître, et Nemuri Kyôshirô recevra une singulière missive ; un moine aux origines chinoises dénommé Chen Sun désire faire sa rencontre. Ces événements mystérieux intriguent hautement le rônin, d’autant plus que le lendemain de l’estocade avec les énigmatiques ninjas une élégante geisha se rendra à son domicile pour réclamer sa protection ; un moine nommé Chen Sun, serviteur d’un puissant marchand, le défunt Zeniya Gohei, désire l’exécuter présumant qu’elle est en possession d’un objet fatal permettant de causer la perte d’un rival abhorré, le clan Kaga. Étudiant avec circonspection la gracieuse geisha, Nemuri Kyôshirô l’interrogera sur la récompense qu’il pourrait percevoir. La vertueuse Chisa acceptera de lui donner un numéraire honnêtement acquis mais refusera résolument de s’offrir en échange des services du rônin. Cette réponse était celle que Nemuri Kyôshirô espérait ; cet homme intègre abhorre la prostitution de la femme et n’est pas même intéressé par les richesses. Il se détournera incontinent de ces vains émoluments, affirmant avec austérité qu’il protégera la geisha simplement pour lui même. Nemuri Kyôshirô, misanthrope désappointé et fâché de l’univers avili et dévoyé dans lequel il vit ne se reconnaît plus dans ce monde corrompu ; son unique satisfaction lui vient en éliminant le plus grand nombre de criminels. La rencontre avec Chen Sun resserrera les nœuds complexes de l’intrigue. Le moine a développé un art martial extrêmement efficace qui lui permet de tenir à la main la lame de son adversaire. Désireux d’essayer sa violente technique sur Nemuri Kyôshirô et de savoir s’il parviendra ainsi à vaincre celle du rônin, nommée le « cercle de la pleine lune » il exprimera son désir de l’affronter en duel. Leur entrevue sera compromise par la présence de ninjas. Conscient que chacun désire l’utiliser et le manipuler, Nemuri Kyôshirô refusera obstinément de se tourner de l’un ou de l’autre côté, suivant certes les évènements avec un intérêt feutré mais préservant son indépendance, préférant suivre son propre code d’honneur plutôt que de se plier aux exigences de personnages pernicieux. Ayant pourtant réalisé que Chisa était une espionne du clan Kaga, le rônin refusera de l’abandonner et de la laisser se faire seppuku, voyant en elle, orpheline au passé triste, une image de sa propre enfance malheureuse et incertaine. Il découvrira le véritable et angoissant passé de la jeune femme et le fameux objet de toutes les convoitises ; une statue de jade représentant un Bouddha et contenant un papier soigneusement plié confirmant les actes illicites du chef du clan Kaga, qui, en se risquant à la contrebande, risque de se faire exécuter par le Shogun, l’ère des Tokugawa étant sans aucune pitié envers les daymios.

Nemuri Kyôshirô est un personnage d’une extrême profondeur ; éhonté et cynique, il peut être perçu comme un être arrogant et irrespectueux. Il sait néanmoins sa véritable valeur car nul ne survit à sa technique du « cercle de la pleine lune » issue d’un long apprentissage et d’efforts acharnés. C’est donc à juste titre qu’il avertit tous ses opposants que le combat entraînera inéluctablement leur mort. Cette technique admirable consiste à abaisser sa lame et à lui faire dessiner un cercle hypnotique. Avant même que la lame ne décrive un cercle complet, l’adversaire est mort, terrassé par un coup fulgurant. Bien que cette technique soit diaboliquement efficace et que le rônin semble tuer froidement, sa condition l’accable, de même que tous les meurtres qu’il est forcé de commettre. Il avouera d’ailleurs ne jamais assassiner volontairement mais que ce sont toujours d’autres qui le forcent à combattre. Ces autres sont les daimyos immoraux et corrompus prêts à sacrifier des êtres chers pour acquérir une fortune souillée par les forfaitures et qui, afin de préserver un rang immérité commettent des atrocités encore plus grandes. Le rônin est impliqué presque de force dans ces tragédies où les nobles dépravés profitent du trépas et de l’homicide pour s’assurer un pouvoir inique. Nemuri Kyôshirô, par son statut de rônin, c’est à dire de samouraï dénué de maître, échappe cependant aux élans corrupteurs de son temps. Ses habilités au sabre en font un être indépendant capable de se défendre et de protéger l’opprimé, l’absence de maître à qui se plier lui permet d’acquérir ses propres valeurs et son code d’honneur unique. Son enfance triste et méconnue, son insolence hardie et troublante, son courage inébranlable participent à l’aura de ce personnage sincère et tourmenté. Nemuri Kyôshirô signifie « les yeux somnolents de la mort » ; ce nom élève le héros au rang de divinité vengeresse à l’aplomb remarquable. La tranquillité méditative du rônin, son pessimisme intransigeant et ses traits physiques peu usités (une élégance feutrée de félin et des cheveux aux teintes rousses) affermissent son aspect atypique, exprimant jusque dans sa complexion son incapacité à s’adapter aux valeurs exécrables de son temps. « Je suis juste quelqu’un d’exaspéré par le genre humain, bien que je sois moi-même un homme. J’ai franchi le point de non-retour. Je ne sais pas ce que le futur me réserve, mais d’ici là je causerai la perte des criminels qui croiseront ma route. » dira-t-il à Chisa. Créature ténébreuse et intemporelle, Nemuri Kyôshirô n’en reste pas moins un être épris de beauté et de simplicité. Raizo Ichikawa, l’interprète du sombre rônin, ayant été un acteur de kabuki il n’est guère incongru d’apprécier ses gestes lents et précis, ses mouvements gracieux et mesurés. Les excellentes attitudes de Nemuri Kyôshirô sont rehaussées par l’esthétisme étourdissant de certaines scènes : celle du rituel de purification de l’épée après le combat où Nemuri Kyôshirô trempe sa lame ensanglantée dans le courant d’un ruisseau afin de la nettoyer et de la presser ensuite contre sa joue, celle également où allongé dans sa barque il contemplera la lame étincelante de son épée, se remémorant le jour où il a appris sa fameuse et mortelle technique sur une plage immense. L’unique et fidèle compagnon du rônin est son épée, elle est ainsi souvent mise en valeur tant par l’attitude et les propos du héros que par des plans où elle brille d’un éclat éblouissant et reflète les rayons du soleil. Les épées émettent toujours cette lueur froide empruntée au soleil comme si le fer personnifié influençait les combattants captivés de leur chatoyante harmonie.

Évoquer chaque séquence élégante serait un travail bien trop important tant elles sont présentes dans le film. Ces scènes parsèment le métrage de séquences à la fois belles et poétiques, dans le plus haut sens de l’esthétique nippone, où de simples détails embellissent la vastitude de l’ensemble. Les couleurs sont superbes, riches en contrastes ; un dallage noir assombrit un kimono blanc, un ciel pur surplombe un puissant et sombre cerisier, des roches d’un gris prononcé sont adoucies par de luxuriants feuillages, des temples vides et calmes dignes des plus profondes méditations côtoient des ruelles animées et vivantes, chaque plan est ingénument élaboré de façon à concevoir une harmonie digne d’une sublime estampe japonaise. Tout contribue à faire de ce film une merveille, jusque dans la façon dont sont amenés les personnages secondaires ; qu’il s’agisse de la geisha persifleuse se dandinant avec affectation, de l’ancien maître ayant élevé Nemuri Kyôshirô affirmant ne pas être si vieux qu’il n’y paraît ou du bienveillant sculpteur de masques de théâtre Nô, tous ces êtres ont des traits qui les rendent vivant et surtout attachants. A ces admirables créatures s’opposent les monstres amoraux, le chef du clan Kaga et Zeniya Gohei, pusillanimes et haïssables créatures. Zeniya Gohei, lâche au point de se faire passer pour mort et d’user d’un pistolet pour se défendre provoquera un profond dégoût de la part de Nemuri Kyôshirô. L’innocente Chisa, Geisha parfaite, délicate et fragile aura beau souhaiter que le chef du clan Kaga, ayant volé les richesses de Zeniya Gohei, lui restitue son argent et se repentisse de ses péchés envers elle en versant ne serait ce qu’une larme, les êtres maléfiques et assoiffés d’or le resteront jusque dans l’agonie, jusque dans la mort, entraînant dans leur trépas de pures créatures, élaborant une morale éminemment pessimiste. Ces abjectes créatures pervertissent un monde que Nemuri Kyôshirô ne comprendra plus et anéantissent toute forme de beauté par leur appât du gain. La scène finale, magnifique et accablante où Nemuri Kyôshirô au sommet d’une falaise tiendra la statuette de jade, symbole de la quête effrénée des avaricieux, et s’exprimera en ces mots, chargés de sens : « Ce morceau de pierre dans ma main a brisé le trésor que je serrais dans mes bras. La beauté fait-elle encore partie du monde ? Où se trouve-t-elle ? »

Ce constat désespérant est atténué par l’entente finale entre Nemuri Kyôshirô et Chen Sun (incarné par Tomisaburo Wakayama, le frère de Shintarô Katsu, célèbre pour avoir joué le rôle principal de la saga Baby Cart dont nous reparlerons ultérieurement) après s’être évalués dans un duel fulgurant. Estimant la technique de Nemuri Kyôshirô à sa juste valeur, acceptant la requête du rônin de ne plus se mêler des affaires de Zeniya Gohei, et promettant de se mesurer à nouveau à lui un jour, il s’établit entre les deux personnages une rivalité cordiale qui permet un temps d’adoucir la morale sans concessions de ce film magistral tant par la beauté de ses séquences que par l’ingéniosité de son intrigue.
Appendice :
Bande-annonce originale
