Tofotukami Wemitamafe
Mïsogi possède cette singularité d’être un groupe de Black Metal nippon profondément inspiré par ses origines orientales, tant musicalement que poétiquement. Chez Leaule, nous avons l’ineffable honneur de suivre, depuis un certain temps déjà, les évolutions artistiques du créateur de Mïsogi, le génial Touko. Nous souhaitons ardemment que ce modeste hommage à cet artiste, remarquable tant par sa fécondité que par sa ténacité, puisse lui permettre de s’épanouir et de nous confier d’autres merveilles dans l’auguste lignée de Tofotukami Wemitamafe. Touko est un musicien précautionneux et avisé ; ce premier opus fut le fruit recherché de maintes années de réflexion esthétique. Ce temps ne fut point perdu en vain ; l’adroit fondateur a côtoyé les principaux maîtres du Black Metal japonais, Magane, Sigh, Abigail, et fut profondément marqué par leur démarche de façonner un Black Metal inspiré de la florissante et foisonnante culture nippone. Mais cette entreprise, bien que notable, ne perdura point et les influences japonaises demeurèrent fort ténues chez ces groupes tiraillés entre leurs traditions et un genre musical profondément occidental.
Adoucir le paradoxe, atténuer l’antithèse et élaborer l’infinie affinité entre le Black Metal et le Japon fut le dantesque travail de Touko, l’instigateur, le créateur de ce que nous nous permettrons de nommer avec un profond respect l’Oriental Pagan Metal. Après avoir réalisé quelques démos pour d’autres projets, Touko façonna, en 2001, son groupe tant espéré, Mïsogi. Ce nom résume admirablement la démarche de l’auguste créateur ; le mïsogi est un rituel de purification intrinsèquement lié à l’eau qui consiste à invoquer les esprits divins en un geste de réconciliation. Touko réaffirme ainsi sa volonté de créer un Black Metal immaculé, inspiré des traditions japonaises, de le purifier de toute influence néfaste ou corruptrice, et d’« exprimer des sentiments transcendantaux à travers la musique », comme il l’explique si bien. Les cris et les évocations du rituel du Mïsogi rappellent également les grognements sourds du Black Metal, prouvant ainsi qu’il existe un inextricable lien entre la culture de Touko et ce genre musical qu’il apprécie tant, mais qui puise pourtant ses sujets dans une mythologie qui lui est, hélas, étrangère. Touko apprécie également maints groupes de Black Metal occidental dans la veine de Burzum, dont il avait fait une fidèle reprise de A Lost Forgotten Sad Spirit dans une précédente démo. Touko ne s’est pourtant pas contenté d’imiter les modèles occidentaux du Pagan ou du Viking Metal ; il était d’ailleurs impossible pour lui de s’épanouir dans des sujets inappropriés et méconnus sans exalter les richesses luxuriantes et inexplorées de sa propre culture. Il voulait, au contraire, extraire l’essence même du Black Metal, dans toute sa finesse musicale, pour en engendrer une forme unique, personnelle, infiniment orientale qui pourrait lui permettre de lier un Metal épuré et élégant avec différents styles de musique traditionnelle nipponne, le minyoh, le soh, le biwa et des instruments spécifiquement japonais, dont le koto, le shamisen ou le fue. Le résultat est, en un mot simple et direct, magnifique ; un Black Metal consciencieux, minutieux, élégant, allié avec habileté et dextérité à des instruments traditionnels et des partitions énigmatiques. Cette entreprise fort périlleuse donne un résultat singulier et superbe grâce au perfectionnisme de Touko et à sa passion tant pour le Black Metal que pour la musique traditionnelle japonaise. L’auditeur d’un Black Metal classique et occidental est instantanément surpris et séduit par cette originalité musicale, mais, également, par cette fidélité aux canons du genre. Tofotukami Wemitamafe reste assurément du Black Metal : les membres du groupe arborent un visage livide marqué de noir, émettent des cris puissants sur fond de guitare et de batterie frénétiques. Ses compositions sont, il faut l’avouer, excellentes, d’une finesse et d’une pureté que seuls les hauts noms du Black Metal peuvent se targuer de composer. Elles ont, de surcroît, le charme de s’allier à des voix masculines ou féminines qui scandent des chants, à de la flûte hypnotique ainsi qu’à des partitions qui passent avec aisance du Metal au traditionnel, les deux se mêlant, s’unissant, s’enchevêtrant, pour former une musique unique et en tout point remarquable.
Le titre introductif, Asagimadala, est un court morceau, simple et épuré, où Touko chante, sur fond itératif de guitare, son adoration poétique devant un papillon aux infinies pérégrinations, à la manière des courts mais charmants poèmes japonais. Cette légère scène contemplative est aussitôt contrebalancée par le second titre, Susanowo, puissant morceau à la musique exubérante et débridée, en l’honneur du dieu de la destruction, divinité tyrannique, belliqueuse et terrible. La voix, autrefois douce et rêveuse, se fait râle formidable, murmure menaçant, accompagnée de guitares saisissantes et répétitives ainsi que d’instruments traditionnels, dont la fameuse flûte, accentuant la violente démence de cette voix furieuse rythmée par des impulsions frénétiques parfaitement maîtrisées. Des chants subtilement placés cadencent les exhortations possédées avec des accents spectraux. La divinité serait, selon les paroles, issue du rituel du mïsogi ; Touko, tout comme le dieu japonais, puise ses forces de la purification pour devenir un être vengeur et violent. Cette véhémence est puissamment mise en valeur par un Black Metal raffiné et opulent, dont les modulations rageuses sont remarquablement exaltées. Ces deux titres sont issus de la démo Kiriu mais ont été complètement remaniés et perfectionnés de façon à ce qu’ils atteignent l’achèvement transcendantal d’un Black Metal énergique et éloquent.
Idumo, est un morceau frénétique où s’unissent la guitare débridée et les cymbales véhémentes en un rythme ardent et âpre. La musique est à la fois démente et maîtrisée, les voix sont expressives et impressionnantes. L’emportement s’essouffle progressivement puis reprend, plus sourd, plus menaçant, suivi de chœurs brefs rapidement interrompus par la vocifération vocale. Complexe et singulier, il s’achève sur des voix profondes qui soulignent la délicatesse de ce Black Metal élaboré comme une œuvre protéiforme. Aidu, titre instrumental, associe la douceur de la flûte kagula, la vigueur des tambours et l’amertume de la guitare avec subtilité.
Filume est un titre complexe issu de la deuxième démo du groupe, Wakemitama. Il débute avec une partie instrumentale unissant à nouveau la flûte légère que l’on nomme fue, la guitare et également un clavier aux sonorités japonisantes de harpe Koto. La voix se fait finalement entendre en anglais, acérée, entrecoupée régulièrement de passages chantés par une voix féminine grave et douce, en japonais. Cet effet de chants amébées, dans deux langues différentes, ressemble à quelque dialogue éthéré et terrible. Le chant de la femme exalte la beauté de la nature, tandis que, dans une tonalité dysphorique, la voix masculine éructe des imprécations sur le thème de la mort, de la religion et de l’extase. Le contraste entre voix et thèmes est audacieux et saisissant. Le titre semble s’achever sur quelques sonorités psychédéliques de Noise Music japonaise, mais reprend avec des grondements furieux alliés à un clavier fougueux. Phlebotomy se veut plus conventionnel, il n’en demeure pas moins un excellent titre de Black Metal où la voix sait se faire mélodieuse et tonitruante, alternant passages chantés, passages criés et passages parlés, tous deux magistralement interprétés avec des riffs judicieusement placés. Entêtant, séduisant, ce titre ne manque ni de caractère ni de vigueur.
Tukuyomi débute sur une guitare euphorique avant de devenir forcenée et de s’unir à une batterie impétueuse. Ce chant parle non sans poésie d’un dieu mineur de la mythologie nippone, qui serait une divinité de la lune nocturne. Alternant des passages de climax vocal et musical à des périodes d’ataraxie surprenantes, dont un instant de silence inopiné et une brève partie de clavier relevant du génie absolu tant dans son positionnement que dans sa composition. Akakiyuki provient, tout comme Tukuyomi de la démo Kiriu. C’est une chanson sur une jeune fille vouée à la vengeance. L’influence thématique du manga Lady Snowblood, de Kazuo Koike, est perceptible avec la mention du sang et de la neige. La grâce funeste de la femme est suggérée par l’emploi de sonorités douces et amères, symbolisant sa résolution vengeresse et sa gracieuse féminité ; « her eyes are graceful though they are instrument of killing ».
Simo clôt ce superbe album de façon magistrale. Anciennement issu de Wakemitama, ce titre est une chanson funèbre ressemblant fortement à du Doom Metal ; c’est un titre lent et appuyé, inspiré des chansons médiévales japonaises usant du biwa, un instrument traditionnel ressemblant à une guitare. Le chant est en japonais, la voix est douce, capiteuse, épousant talentueusement une guitare sentencieuse et un biwa insistant. Le texte, est, comme de coutume, soigneusement élaboré, poétique, expressif : « My heart’s been closed in perpetual ice » conclut ce chant magnifique qui parachève merveilleusement cet album incomparable.
Tofotukami Wemitamafe demeure donc une absolue réussite du début à la fin. Ce premier album de Mïsogi est l’aboutissement de longues années de passion, de pratique, de labeur et de cœur. Touko confie à l’auditeur avisé un Black Metal talentueux et protéiforme, à la fois épuré et complexe, profondément respectueux tout en ne manquant de hardiesse. Mïsogi séduit tant les ineffables puristes du Metal que ceux qui apprécient la témérité musicale, surtout quand celle-ci se pare d’énigmatiques accents nippons. Touko est une personnalité éprise de Black Metal et de culture japonaise ; cela se perçoit dans le perfectionnisme acharné avec lequel il ébauche ses œuvres. Cet intérêt fervent est plus que communicatif, il s’immisce dans l’oreille attentive de l’auditeur et rend cette musique parfaite et inoubliable.
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