The Trail of Blood

Jokichi, yakuza solitaire passe une existence erratique loin de son lieu d’origine, Mikogami. Cet homme redoutable et irascible inspire une grande crainte et l’évocation de son nom suffit à mêler trouble et admiration dans le cœur de ses comparses. Même si le vagabondage peut apporter gloire et renommée, il arrive que certaines des pérégrinations de Jokichi se fassent dans un mépris isolé. Ainsi Jokichi, n’ayant nul foyer, continuera son périple sous une pluie torrentielle, boitant d’une douloureuse blessure au pied. Providentiellement il croisera le domicile de la bienveillante Okinu qui lui proposera de s’abriter et de soigner sa meurtrissure infectée. Se confondant en excuses, remerciements et expressions de reconnaissance attendrie, Jokichi, troublé par la dévotion de la jeune femme, acceptera ses témoignages de charité et prendra sa défense lorsque celle-ci sera agressée et menacée par un groupe de yakuzas concupiscents. Face à son adresse à l’épée et en apprenant son identité, les offenseurs se retirent et encerclent la demeure, attendant que Jokichi sorte pour l’assassiner. Okinu et le yakuza fiévreux parviennent tout de même à s’enfuir pendant la nuit et se cachent dans une remise en ruine parmi des amas de paille, poursuivis par leurs assaillants munis de lanternes. Le lendemain, Okinu fait part à son compagnon guéri de son affliction et de ses désirs d’épouser un homme et de mener une vie sereine. Elle lui avoue qu’elle sent que ce bonheur ne pourrait être atteint qu’avec lui. Ému, Jokichi accepte d’abandonner sa vie de yakuza errant, se fait céramiste, devenant un artisan talentueux, épouse Okinu et devient père d’un enfant, Kitaro. Son fils, moqué par les garçons du village d’être né d’un père vagabond est néanmoins choyé par ses parents. Jokichi, grâce à l’action d’un généreux mécène, doit quitter sa tranquille retraite afin de présenter certaines de ses minutieuses productions à un connaisseur intéressé. Il est hélas reconnu en plein chemin par des sbires des yakuzas et emmené dans leur bastion. Bien que Jokichi refuse obstinément de se défendre, supplie qu’on le laisse en paix puisqu’il s’est retiré de l’ordre des yakuzas, il se fait avec cruauté écraser deux doigts avec le dos d’une hache. Jokichi se tranche ses doigts en lambeaux et est finalement libéré, mutilé et humilié. La mortification n’est point achevée, en prenant le chemin de son foyer il est battu, foulé au sol par des yakuzas qui tiennent d’horrifiants propos sur son épouse et son fils. Rentrant chez lui tel un agonisant, sale et éperdu, il découvrira les cadavres de son fils et de son épouse violée, tous deux maculés de sang. Au comble de la détresse, il s’évanouira en larmes auprès de sa défunte famille, ramenant à lui une étoffe écarlate qui appartenait à sa femme. Dès lors, Jokichi, perdant tout sentiment humain, ne pensera plus qu’à se venger, reprenant son statut de yakuza errant et gardant noué à sa taille le tissus rouge, symbole du déchaînement d’un homme qui a tout perdu.

The Trail of Blood

Ce premier opus explique en quelque sorte les motifs de la vengeance de Jokichi. Au lieu de présenter les motivations du héros lors d’une réminiscence courte ou d’une confidence, c’est tout un pan du film qui exalte le passé terrible de Jokichi. Le rendu linéaire du film renforce la compassion que l’on peut éprouver pour le yakuza et justifie amplement la sanglante vengeance qui suivra. Le temps est donc pris afin de suivre le cheminement intérieur du personnage principal. Si, au début du film, il défend un vieillard et un enfant agressés par un véhément samouraï et est ému par la tendresse d’Okinu à son égard, Jokichi, dans un deuxième temps, deviendra insensible, méprisant les destins tragiques des êtres qui l’entourent et refusant opiniâtrement les avances d’une autre femme, reflet d’Okinu, abîmée dans la détresse. Trail of Blood narre en un sens comment un être humain indulgent et généreux devient par la force des choses une créature impitoyable vouée à la vengeance. La quête désespérée de bonheur de Jokichi ne pouvait que s’achever dans le sang ; l’on peut voir dans le net penchant du héros pour le saké une tentative d’oublier qu’un jour toute félicité lui sera ravie et que son ravissement auprès de son épouse n’est qu’une illusion passagère qui s’achèvera dans la violence. Cet homme humble et intègre dont l’ultime désir était de passer une existence simple auprès de sa famille verra ses attentes contrecarrées par des yakuzas dont l’unique désir est de tuer, d’humilier et de violer, des monstres d’inhumanité qui vont s’empresser de souiller le petit Éden bâti avec tant de peine par cet ancien yakuza repentant. Jokichi perdra toute humanité lors de la dernière larme qui s’écoulera de son œil devant le bûcher immolant les vestiges de sa joie. Désormais, il tentera tout pour se dépouiller de son humanité. Des trois doigts qui restent à sa main gauche, il en fera des serres de rapace, ses ongles devenant des griffes, de façon à pouvoir se défendre même en étant désarmé. Ce soin apporté à transformer sa main mutilée symbolise cette volonté de se déshumaniser. Cependant, l’impossibilité pour Jokichi de se dessaisir de son humanité l’amènera à se comporter de façon singulière. Lorsqu’un couple sera agressé par des bandits, il laissera l’époux périr noyé mais défendra la femme, se souvenant de feue son épouse. L’une des caractéristiques de cet état atypique sera l’indifférence, le métamorphosant en spectre presque éthéré, l’œil inexpressif, la démarche voûtée. Le pendant de Jokichi, un combattant borgne vêtu de noir, sera en quelque sorte l’ombre du yakuza vengeur, impassible lorsque Jokichi sauvera le vieillard et son petit-fils du samouraï, agissant lorsque celui-ci ne tentera rien pour sauver la veuve, il sera tantôt un ennemi (logé chez les yakuzas il les défendra de façon à respecter les règles de l’hospitalité), tantôt un allié quand Jokichi sera entraîné dans un piège orchestré par ses détracteurs avec beaucoup de lâcheté. Jokichi fera également la rencontre d’un tueur portant des vêtements bleus surnommé Tengu (divinité japonaise connue pour son caractère malicieux et destructeur) qui restera imperturbable devant l’assassinat de son amante et quittera sa dépouille comme si de rien n’était. Son attitude contraste avec celle de Jokichi, effondré par le trépas de son épouse. La perception des couples est abordée avec insistance dans ce film où la nature humaine est vue sous un angle pessimiste. Trois couples sont présentés, et tous trois sont détruits par une mort ; la survie d’une famille dans un univers troublé par les meurtriers et les scélérats, où tuer et humilier est devenu une distraction semble en effet bien compromise. Jokichi peut contempler les différences et les similitudes de ces deux autres couples qui se dénouent tragiquement tout comme le sien.

The Trail of Blood

Les yakuzas abjects sont des exemples de l’âpreté d’un monde régi par l’horreur et la terreur. Les potentiels alliés de Jokichi ne sont en fait que des traitres qui ne pensent qu’à leurs intérêts, les femmes, sous des apparences avenantes, sont prostituées à des causes criminelles et toujours la présence de yakuzas rappelle cette violence que l’on peut presque palper tant elle est oppressante. Les enfants sont des êtres cruels pétris de préjugés et les parents (comme ceux d’Okinu) vendent leur progéniture à des êtres immoraux. Rien ne serait à conserver dans un tel environnement corrompu par le crime. Les aspirations de Jokichi ne pouvaient qu’être irréalisables ; tout est dans ce Japon déliquescent touché par le doigt de l’infamie. Jokichi est le symbole de celui qui veut se réformer mais n’y parvient pas, il faut toujours qu’un drame ramène l’homme à sa nature première. Il ne peut pas changer dans de telles conditions ; s’ensuit une tournure cyclique vicieuse qui veut que toute tentative de changement soit au final annihilée. Mais dans ces affirmations inquiétantes, Jokichi finit par trouver une raison de vivre : la vengeance. Si au début du film le yakuza vadrouillait sans but, il est à présent mu par son désir de revanche et la recherche des assassins de sa femme est une occupation à laquelle il s’adonne avec rage et fureur. Du vivant d’Okinu, il lui avait fait le serment que quoi qu’il arrive il ne se défendrait pas s’il était insulté par les yakuzas ennemis, mais une fois sa femme morte, la promesse est brisée, et même si son mécène tente désespérément de le convaincre de continuer sa vie paisible, le sang versé rendra impossible tout retour à l’ataraxie familiale. Désormais Jokichi n’est plus qu’un instrument de mort, comme l’attestent les combats extrêmement violents où le sabre du yakuza perce les cœurs, comme s’il jugeait l’âme de ses proies avant de les exécuter, et fait verser un sang qui ne l’apaise point encore, puisque tous les responsables ne sont encore exécutés. Cependant, Jokichi ne tue pas sans raisons ; lorsque les véritables coupables sont abattus, il enjoint les gardes à fuir, n’ayant aucun grief contre eux. Contrairement aux yakuzas, il ne tue pas des innocents : cela fait de lui l’être le plus intègre du film, même s’il n’est pas irréprochable. Il est ironique de constater que la créature la plus humaine demeure celle qui a pourtant nié tout sentiment d’humanité ; Jokichi paraît pourtant infiniment plus miséricordieux que ses adversaires. Lorsqu’une femme se met à admirer sa dévotion envers sa défunte épouse, Jokichi avoue que cela ne lui rendra hélas pas la vie. Hanté par son désir de vengeance, il est conscient que les meurtres qu’il commet sont de stériles tentatives de soulagement et que rien ne sera plus comme autrefois, néanmoins le châtiment devient une nécessité, renforçant l’animalité de Jokichi qui agit comme dépossédé de lui-même, et le caractère illusoire de sa revanche. Pourrait-on voir en lui un Roi sans divertissement, pour reprendre Jean Giono, lui-même inspiré de la célèbre phrase de Blaise Pascal « Un roi sans divertissement est un homme plein de misère », c’est-à-dire un homme qui, ayant perdu toute raison de vivre, s’occupe en tuant, conscient que ses actes, quels qu’ils soient n’apportent ni la paix de l’âme ni le repos des défunts, ou tout simplement un homme qui s’est oublié dans la douleur et, dans un accès de folie rageuse, tue aveuglément. Ce premier opus de la trilogie Mikogami, façonné avec soin, se regarde avec passion ; l’on souffre en même temps que le héros et l’on suit son exode vengeur avec une délectation grandissante. La musique psychédélique, typique des années soixante-dix, accompagne fort bien ce périple poignant d’un homme condamné au ressentiment profond.

Appendice :
Bande-annonce originale sous-titrée en anglais

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La Trilogie Mikogami
Épisode 1 : The Trail of Blood – The Ripping Fangs
Titre original : Mushukunin Mikogami no Jokichi Kiba wa Hikisait
Réalisation : Ikehiro Kazuo
Bande originale : Takeo Watanabe
Distribution :
Toshio Harada, Kayo Matsuo, Maki Mizuhara, Sanae Kitabayashi, Koji Nanbara, Ryunosuke Minegishi, Ryohei Uchida, Kantaro Suga, Tokue Hanazawa, Kaoru Kusuda…
Année : 1972, inédit en France
Origine : Japon
Durée : 88 minutes
Ce premier opus de la trilogie Mikogami, façonné avec soin, se regarde avec passion

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