Loubard et Pécuchet

Pécuchet se rend en motocyclette jusqu’à un hangar dans lequel est aménagée une salle à manger de style Louis XV. Il retrouve d’anciens amis aux surnoms éloquents, dont Léo la Défonce et Mimile l’Ordure, rassemblés afin de fêter les 17 ans de celui que l’on surnomme affectueusement Pécu. En plus d’un gâteau orné de bougies bleues, Pécu reçoit, en guise de présent, une nuit d’amour avec une créature généreuse dénommée Marlène, la poitrine nouée d’un ruban de satin écarlate. Le narrateur omet de mentionner que Pécuchet est né une année bissextile, un 29 février. Né en 1912 alors que les faits se situent en 1982, Pécu n’a pas encore 17 ans. Vieillard doté d’un comportement éternellement enfantin, Pécuchet jouit d’une excellente santé. Son histoire, d’une banalité affligeante, est celle d’un vieil homme qui a économise pendant toute son existence afin de s’offrir un confortable appartement. Il espère pouvoir y achever tranquillement ses tribulations. Mais son fils, modeste imprimeur, épouse une « sauterelle1 » malveillante. Pécuchet confie son appartement au couple à condition qu’il en conserve l’usufruit. Malheureusement, le fils divorce et Pécuchet propose à l’épouse de récupérer définitivement l’appartement bourgeois à condition qu’elle n’importune et ne ruine son fils. Pécuchet continue son métier et réside à l’hôtel, jusqu’à ce qu’il soit congédié par son employeur. Le vieillard accède à l’hospice et prépare sa vengeance. Une nuit, il trompe la surveillance des gardiens et s’échappe de la résidence. Il pénètre dans son appartement, dérobe l’argent et les bijoux que son ancienne belle-fille possède et assomme l’amant de celle-ci d’un coup de matraque. Une fois le forfait accompli, Pécuchet retourne à l’hospice. Il ne peut donc être suspecté du vol qui fut commis la veille. Pécu quitte finalement la résidence, s’installe près des Batignolles et décide de gagner sa vie en commettant des déprédations. Sa première victime est un passant qui déambule, assourdi par un baladeur, dans une ruelle sombre du Sacré-Cœur. Pécuchet découvre, en quête de proies plus aisées que les porteurs de baladeurs, l’existence de distributeurs à billets. Toujours muni de sa fidèle matraque, il cogne sans vergogne les clients des distributeurs juste après le retrait, afin de récupérer leurs liasses de billets. Pécuchet passe inaperçu ; il rôde près des distributeurs en donnant l’aspect d’un inoffensif vieillard famélique et souffreteux. Un jour maudit, Pécuchet oublie de refermer la fenêtre de son logis ; l’orage se répand allégrement sur le parquet et Pécuchet choit, meurtrissant son poignet. La pénurie de café à son domicile continue de placer cette journée sous de détestables auspices. Ne pouvant plus guère manipuler sa matraque, Pécuchet échoue dans sa tentative de déposséder un énième passant et est sauvé in extremis de la ratonnade par une dame opulente et moustachue qui lâche son chien-loup sur l’infortuné assaillant. Pécuchet pense avoir finalement évité les ennuis mais Hélène, sa tutélaire bienfaitrice, s’avère être fort embarrassante, surtout lorsque celle-ci, découvrant les véritables agissements de Pécu, réclame sa part du butin…

Michel Lebrun fait preuve, dans Loubard et Pécuchet, d’un sens du burlesque déroutant. Le lecteur ignore, au début du roman, que Pécuchet est un vieillard. L’écrivain s’amuse ainsi à perdre le lecteur et à détourner sa conception classique du sujet. Qui s’imaginerait, en effet, que les voleurs, à l’instar de Bonnie et de Clyde, soient une grosse femme moustachue ainsi qu’un vieil homme insignifiant. L’image éminemment sensuelle du couple de gangsters est prestement mise à mal par un écrivain qui présente des voleurs particulièrement originaux et pourtant communs : qui sait, en effet, ce que cache un vieux voisin ? Qui sait si celui-ci ne dérobe le numéraire d’innocents passants ? Michel Lebrun désire modifier notre conception de la réalité en nous faisant adopter un point de vue inattendu sur ceux qui nous entourent et que nous présumons connaître. Il nous invite à nous méfier des personnes les plus inattendues. Un policier, voisin de Pécuchet, le traite avec un respect affecté et lui confie les éléments de ses enquêtes. Il ignore que Pécu se moque de sa déférence et mériterait un traitement moins élogieux. Michel Lebrun dresse un portrait inhabituel de la vieillesse. Au lieu de la sanctifier, au lieu de considérer les vieillards comme d’augustes sages, il désire montrer qu’un vieillard n’est qu’un homme comme les autres, avec ses vices, ses espérances et ses qualités. Il veut, en décrivant un vieil homme âgé d’à peine 17 ans, montrer que la vieillesse ne fait pas de nous des saints et ne nous empêche guère de poursuivre nos ambitions, de façon parfois immorale. Les vieux « n’ont pas peur d’être cons2. » Ayant séjourné à l’hospice, Pécuchet se montre intransigeant envers ceux dont il partage la vieillesse mais point l’âge. Vieillir n’est pas se retirer du monde et se complaire dans sa souffrance et dans sa stupidité. Pécuchet, persuadé qu’il a encore de belles années devant lui, désire accomplir des rêves qu’une existence médiocre et qu’une belle-fille rapace ont anéantis. Ses aspirations sont pourtant fort modestes. Désireux de terminer sa vie dans un wagon, Pécuchet voudrait posséder un quai de gare et un train. L’écrivain veut donc montrer que chacun cache sa véritable identité et que les hommes ne font qu’aborder des masques fallacieux. Pécuchet, qui se dérobe lui-même sous l’identité d’un vieillard gâteux et frêle, déplore la dissimulation de chacun : « Reste à déterminer, parmi les centaines de noctambules solitaires qui hantent les trottoirs, les individus susceptibles de transporter des sommes intéressantes. Mais comment s’assurer de la solvabilité des gens, puisqu’ils sont tous aussi mal habillés ; millionnaire ou clodo, tous arborent le même jean crasseux, le même blouson, les mêmes baskets3. » Pécu dénonce l’hypocrisie des hommes qui dissimulent, derrière maintes politesses, des intentions belliqueuses. Ainsi Montescourt, le policier voisin de Pécuchet, a lui-même trempé dans une affaire honteuse et ne peut reprocher les agissements du vieux voleur. Montescourt se cache derrière une bonhomie parfois exaspérante mais n’en demeure pas moins un lâche qui a accepté les actes indignes de certains confrères. Pécu déteste l’ingratitude et répond dès lors que Montescourt le blâme pour ses forfaits : « Toute ma vie, j’ai travaillé durement et honnêtement pour entretenir ma famille. J’ai payé des impôts, j’ai cotisé à la Sécu, aux allocations familiales, et qu’est-ce que j’ai en récompense à soixante-cinq balais ? Juste de quoi ne pas crever de faim, pas de logement, plus de famille, et les puciers de l’hospice ! Et tu voudrais que je reste honnête ? Et la société, elle est honnête avec les vieux ? Tout ce qu’elle sait faire, c’est les parquer dans des mouroirs4 !… » Pécuchet critique l’indifférence du microcosme familial, symbole intime de la déresponsabilisation étatique qui, par un système de répartition intrinsèquement injuste, s’empare allégrement de l’argent des adultes pour les laisser dans l’indigence une fois incapables d’apporter le numéraire nécessaire au vampire gouvernemental. Nous nous rappelons les abjectes saillies des tristes thanatocrates Alain Minc et Jacques Attali. « Mais dès qu’on dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte cher à la société5. » Bientôt, l’on euthanasiera les vieillards6 parce qu’ils sont une charge à la fois pour des États qui préfèrent dépenser l’argent du contribuable dans des frasques grotesques et odieuses et pour des familles qui préfèrent cotiser, au sein d’un système de répartition inique et immoral, pour des inconnus et des rebuts, plutôt que pour les leurs. Pécuchet, symbole de l’injustice du système français, a fièrement cotisé durant toute son existence, présumant qu’il bénéficiera, à terme, du meilleur système de santé et de retraite « que-le-monde-entier-nous-envie » et qui, parvenu à l’âge fatidique, réalise qu’il s’est fait avoir. Pécuchet, de par son statut unique de vieillard de 17 ans, prouve au contraire que vieillir n’est pas devenir inutile. Pécu est d’ailleurs en excellente santé et dispose, selon son médecin, d’organes de jeune homme. L’État, qui voudrait faire croire qu’à partir d’un certain âge l’on est inutile et maladif, se fourvoie. Pécuchet en est l’éclatante preuve. Il sait d’ailleurs redonner vie aux vieux de l’hospice là où la société ne verrait en eux que des rebuts insignifiants : « On dirait que tous les petits vieux de l’office ont été remis à neuf. Naguère tristement loqueteux dans leur droguet d’uniforme, tous arborent des vêtements convenables, fument des toutes cousues et boivent du cacheté7. »

Michel Lebrun fait de discrètes références à Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert. Le titre du roman, Loubard et Pécuchet, est une allusion évidente à l’ouvrage susmentionné. Pécu a lu Flaubert et désire rencontrer son Bouvard, mais tous ceux qui portent ce nom s’avérèrent décevants. Pécuchet a d’ailleurs retenu quelques lignes du roman et, lorsqu’il oublie son couvre-chef sur le trottoir, après avoir agressé un passant près d’un distributeur à billets, s’imagine qu’il a inscrit son nom à l’intérieur de son chapeau, tout comme les protagonistes de Bouvard et Pécuchet. Hélène, femme hommasse, peut même incarner le Bouvard de Loubard et Pécuchet, Pécu et la créature moustachue décidant d’accomplir des forfaits ensemble. L’écrivain, qui est entré dans la vie littéraire par hasard, en tombant sur une annonce de France-Soir ainsi formulée : « Éditeur cherche romans policiers », n’ignore guère la littérature. « Lecteur boulimique et érudit, surnommé “le Pape du polar”8 », Michel Lebrun dispose d’une solide culture littéraire et d’un goût prononcé pour l’écriture qu’il manie avec aisance et délectation. Il fut d’ailleurs l’un des membres fondateurs de l’Oulipopo9 et le président de l’Association 813, deux mouvements consacrés à la littérature policière. Michel Lebrun effectue, dans Loubard et Pécuchet, le pastiche d’une œuvre classique, Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, dont il reprend, modifie et malmène la trame. Un ouvrage plaisant, donc, qui dispose de trois niveaux de lecture : celui de l’exercice littéraire, celui du roman noir et celui de la réflexion sur la vieillesse. Michel Lebrun mêle ainsi plaisir et réflexion, d’une plume vive et précise que nous ne pouvons qu’apprécier.

  1. Michel Lebrun, Loubard et Pécuchet [1982], Paris, Gallimard, coll. Série noire, №2415, 1996, p. 35. 
  2. Ibid., p. 45. 
  3. Ibid., p. 51. 
  4. Ibid., p. 146. 
  5. Jacques Attali, « La médecine en accusation », dans Michel Salomon (dir.), L’Avenir de la vie, préface d’Edgar Morin, Paris, Seghers, 1981, p. 274-275 
  6. Jacques Attali confirme notre propos en prévoyant que « l’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figures. » 
  7. Michel Lebrun, op. cit., p. 168. 
  8. Claude Mesplède et Jean-Jacques Sehleret, Les Auteurs de la Série noire, Nantes, Éditions Joseph K., 1996, p. 287. 
  9. Ouvroir de littérature policière potentielle, qu’il ne faut point confondre avec l’Oulipo, Ouvroir de littérature potentielle. 
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Loubard et Pécuchet
Auteur : Michel Lebrun
Éditeur : Gallimard
Collection : Série noire №2415
ISBN : 2070495809
Pages : 171
Michel Lebrun mêle ainsi plaisir et réflexion, d’une plume vive et précise que nous ne pouvons qu’apprécier.