Les Frelons d’or

Les Frelons d’or sert de volet conclusif à la trilogie Ariézi. Les lecteurs y découvrent, quinze jours après les faits de Baroud, le Corse Ariézi, la Saturnienne Kerill, le Vénusien Handa et quelques Syllas en pleine errance dans une galaxie inconnue. Leur soucoupe s’approche d’une planète qui ressemble étrangement à la Terre. Curieux et séduit, Ariézi décide de poser son vaisseau dans un vaste champ de roses, près d’un archaïque village. Les quelques pauvres paysans qui entretiennent les plantations ne semblent guère abasourdis de trouver un rihan saturnien dans leur champ, fait étrange en raison de leur apparente primitivité. Au contraire, ils paraissent importunés par la présence de visiteurs qui les interrompent dans leur tâche. Ariézi et les siens s’emparent d’un couple qui résiste et semble obstinément désireux de reprendre son pénible labeur. Le Corse espère pouvoir les soumettre à l’appareil futuriste qui lui permet d’entrevoir les pensées et de comprendre les langues. Pendant qu’Ariézi et les siens s’efforcent d’emmener les deux paysans indociles, de gros frelons agressifs s’approchent d’eux et cherchent à les atteindre à la nuque. Intrigué par l’attitude insolite des insectes, qui semblent défendre les humains, Ariézi demande à Handa de procéder à la capture de quelques spécimens. Quelle n’est pas sa stupéfaction lorsqu’il réalise, après avoir tenté de s’insinuer dans l’esprit du paysan capturé, que ces créatures ne pensent guère et n’ont aucun langage. Ariézi est donc impuissant à connaître leur histoire et leur langue. Les paysans sont placés dans une salle et observés par l’équipage interdit. Un Sylla apporte de la nourriture et des couverts au couple. Après un court instant d’inattention, tous découvrent stupéfaits que la femme s’est emparée d’un couteau et a froidement assassiné son compagnon. Impuissant devant un tel comportement, Ariézi délivre finalement la paysanne qui se lance dans une fuite éperdue, comme si elle était pourchassée par un être invisible. Elle finit par gagner la proche forêt et disparaît de la vue du Corse déconcerté. Mais le Terrien intrigué n’est qu’aux prémices d’une suite d’étonnements ; Handa lui apprend bientôt que les frelons dorés sont une espèce mutante, probablement conçue artificiellement. Plutôt que de s’empresser de quitter cette étrange planète, Ariézi décide de prolonger son séjour tant que ces mystères ne seront résolus.

Nous convenons que Les Frelons d’or est probablement le volet le plus faible de cette pourtant merveilleuse trilogie. Il n’en demeure pas moins un ouvrage talentueux, passionnant et remarquable, écrit de main de maître par Peter Randa. Il faut avouer que le lecteur s’est, au fil des deux et exceptionnels premiers volumes de la trilogie Ariézi, vivement attaché à la vision fantaisiste et colorée que l’auteur entretenait au sujet de Vénus. Cette nouvelle planète qu’Ariézi explore, est terriblement moins attrayante que Vénus et sa grande ressemblance avec la Terre frustre légèrement l’imagination florissante du lecteur. Peter Randa évolue d’ailleurs vers une autre conception de l’anticipation. Si Vénus abrite une civilisation radicalement unique, il existe maintes similitudes entre cette nouvelle planète et la Terre. La civilisation déchue qui y résidait bâtissait de hauts édifices semblables à nos gratte-ciels et construisait des avions similaires aux nôtres. Cependant, la population de l’ancienne cité en ruines était vêtue à la romaine, de toges et de péplums ! Des civilisations extraterrestres techniquement avancées et vêtues à l’antique se rencontrent souvent dans les vieux romans d’anticipation. Certains artistes et écrivains pensaient que les pyramides d’Égypte furent construites par des extraterrestres où que l’Atlantide abritait une civilisation provenant de l’espace. Cette fusion entre des moyens futuristes et des coutumes antiques ne pouvait que séduire Peter Randa, que les civilisations oubliées et énigmatiques passionne. L’écrivain se plaît en effet à de tels mélanges, en atteste Deucalion où se côtoient l’art égyptien et la technologie avancée.

La philosophie de Peter Randa est aussi moins présente, faisant presque de cet ouvrage un simple divertissement. Nous n’avons remarqué la moindre saillie philosophique hormis quelques ébauches de réflexion qui sont abandonnées au lecteur. Toute l’intrigue est laissée à l’aventure ; nous remarquons d’ailleurs qu’Ariézi est mentionné à plusieurs reprises comme étant « l’aventurier ». Néanmoins, quelques bribes intéressantes sont disposées au fil de l’ouvrage. La planète dont il est question possède plusieurs continents. Les nations qui y résident sont plus ou moins florissantes. Un État particulièrement jaloux a décidé, face à l’inutilité des guerres, de frapper de façon décisive le continent le plus aisé de la planète. Des scientifiques ont donc créé une espèce mutante de frelons. Ces insectes piquent uniquement à la nuque et dispersent dans l’organisme un venin asservissant qui vide les consciences. Les premiers nids ont été déposés, semant progressivement la panique dans les continents. Seuls de rares humains échappèrent à la piqure et se dissimulèrent dans les forêts, là où les frelons ne peuvent attaquer en essaims. L’État initiateur de cette tragédie fut lui-même victime des frelons et il n’y eût bientôt plus le moindre humain capable de contrôler le nid principal. Les frelons ont donc la parfaite maîtrise de la planète et forcent les humains à cultiver des fleurs afin de nourrir la reine de chaque ruche. À une époque encore marquée par les méfaits de la bombe atomique, Peter Randa veut prouver qu’il est imprudent de confier à des États des armes monstrueuses qui pourraient se retourner contre le genre humain tout entier. Il veut aussi montrer l’absurdité des États, qui se laissent gagner par la jalousie, l’envie, le courroux, détruisant ainsi de nombreuses vies innocentes.

Il nous semble révélateur que les quelques survivants, enfants et petits-enfants de ceux qui vivaient encore en sécurité dans les cités, se soient organisés de la manière suivante : les hommes s’occupent de la chasse, de la pêche et de la protection des cabanes tandis que les femmes lisent, écrivent et transmettent la culture de leurs ancêtres aux enfants. Les hommes sont tous illettrés tandis que les femmes savent lire et écrire. Ariézi, qui a besoin de quelques unes de ces femmes pour déchiffrer tout écrit lui permettant de connaître l’endroit d’origine des frelons, les emmène, avec le vieillard Barkas, dans les ruines de la cité. Ces femmes, vivant il y a peu dans la forêt, habillées de peaux de bêtes, ont rapidement revêtu d’élégantes toges dévoilant l’épaule et arborent des manières policées comme si elles avaient toujours vécu en citadines. « Les hommes n’auraient pas été ainsi […] Nous avons bien fait de choisir les femmes pour maintenir nos traditions… les hommes n’auraient été que curieux et brouillons […] Pour les femmes, l’adaptation est toujours instantanée. Déjà elles font revivre les ruines1. » Tel est le constat de Barkas, ému. N’en déplaise aux féministes, Peter Randa valorise la famille traditionnelle où l’homme assure la protection et la subsistance tandis que la femme est dépositaire de la grâce, des traditions et du savoir. Nous trouvons ces femmes infiniment plus féminines et attendrissantes que l’actuelle créature hommasse, au sexe incertain, que nous contemplons avec consternation et qui ne mériterait pas même de s’appeler « femme ».

Mais Les Frelons d’or contient tout de même quelques raretés philosophiques. « Les Terriens choisissent généralement des dirigeants à leur image… la majorité décide et la majorité est souvent constituée par des médiocres2. » Cette remarquable critique du droit de vote et de la démocratie est subtilement insérée et mérite d’être relevée en ce lieu. « Les Terriens sont avant tout des censeurs… Dès qu’un Terrien dispose d’un pouvoir quelconque, il éprouve le besoin d’interdire quelque chose3. » Cette autre remarque, proférée par Handa, mérite de figurer parmi ces lignes.

Une trilogie qui s’achève donc de façon convaincante mais néanmoins avec quelques lacunes : l’ouvrage se termine, par exemple, de manière précipitée. Nous ignorons comment Elmi et Ariézi se comporteront l’un envers l’autre et s’ils reprendront le vaisseau pour parcourir ensemble les galaxies. Nous pouvons supputer une issue probable mais ne pouvons nous empêcher de penser que l’explicit de l’ouvrage a été gâché… Mais cette fin bâclée n’enlève le plaisir ineffable d’une si saine lecture et la trilogie Ariézi mérite que nous nous attardions sur ses nombreuses qualités.

  1. Peter Randa, Les Frelons d’or, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 168, 1960, p. 136-137. 
  2. Ibid., p. 99-100. 
  3. Ibid., p. 99. 
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Les Frelons d’or
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №168
Année : 1960
Pages : 188