Les Éphémères

Un certain Karver se déplace dans un ovule, capsule qui sillonne un tube interminable, se rendant d’une cité à une autre. Karver est un Survivant de classe A, appartenant donc à la caste la plus élevée de la hiérarchie terrestre. Lors de son trajet, son ovule est attaqué par des Éphémères qui se sont introduits, en dépit de l’infaillible système de sécurité, dans le tube. Parmi ces Éphémères, Karver découvre un être lui ressemblant trait pour trait de manière troublante. Il s’avère que les Survivants sont immortels et puisent leur éternelle jeunesse en se régénérant grâce aux corps d’Éphémères atteints d’un cancer incurable. Karver a été régénéré grâce au corps du frère jumeau de Philippe, pourtant en excellente santé. Or, le processus eut des conséquences singulières : Karver s’empara de l’apparence du jumeau tandis que celui-ci prit le corps de Karver. Ce dernier étant plus âgé qu’Armand, le frère de Philippe se retrouve, jeune pourtant, dans le corps d’un vieil homme. Jouant de cette troublante ressemblance, Philippe prend la place de Karver et tente de se faire passer pour lui afin de contrôler et de propager la révolte dans les inaccessibles cités que les Éphémères ne sont guère autorisés à fréquenter. La société est scindée en quatre castes distinctes : les Survivants, race supérieure d’hommes immortels qui dirigent les cités, les Techniciens et les Savants, qui, sans être immortels, jouissent de certains privilèges, puis les Éphémères caste dite inférieure. Les Éphémères vivent à l’abri des cités, dans des campagnes décontaminées après les conflits nucléaires, ils sont, la plupart du temps, des paysans simples dotés de peu d’instruction et méconnaissant parfaitement les avancées technologiques des cités. Les Éphémères, comme leur nom l’indique, sont mortels et ne bénéficient d’aucun traitement permettant de prolonger leur existence. Madier, un prétendu Éphémère, sème la discorde et la révolte parmi les siens. Il affirme que les Survivants s’emparent des corps d’Éphémères bien portants pour leur régénération et asservissent certains des leurs dans les cités, puis vident leur mémoire au moment où l’âge les empêche d’accomplir leur labeur, maintenant volontairement les Éphémères dans l’indigence, l’ignorance et la certitude d’un trépas prochain. Les Éphémères, convaincus que les Survivants sont des tyrans, suivent Madier et ne se doutent point de la complexité des évènements, dans une société reposant sur la dissimulation où les despotes ne sont point ceux que l’on croit.

Ce roman d’anticipation post-apocalyptique de Peter Randa est encore une digne réussite du genre. Dans un sobre cadre futuriste sommairement décrit se déroule un véritable drame humain qui ressemble à un roman d’angoisse. Les personnages sont fuyants et insaisissables et le héros est entraîné dans une machination machiavélique qui semble complètement le dépasser comme si, au moment de tenir les rênes de l’intrigue, Philippe était entraîné dans une chevauchée furieuse qu’il ne parvient plus à maîtriser. Les coups de théâtre se succèdent : ceux qui prétendent généreusement défendre les intérêts des faibles s’avèrent, en vérité, être les plus sournois, séduits par une irrépressible soif de pouvoir et de destruction. Au contraire, ceux que l’on croit être les tyrans, vautrés, dans d’éternelles bacchanales au sein de luxueuses cités sont de pauvres hères incapables de procréer ni même de désirer et qui ont sacrifié leurs aspirations personnelles pour protéger et préserver les Éphémères de toute énergie corruptrice. Les Survivants désirent ainsi stimuler le renouveau d’une nouvelle humanité, dépourvue de tout aiguillon corrupteur. Les Éphémères permettent à Peter Randa de disséminer des bribes de sa philosophie. Comme de coutume, l’écrivain use de ses talents de visionnaire et de sage pour avertir le lecteur des dangers futurs qu’encourt l’humanité. Parmi ses objets de réflexion figure la révolution, tumulte nihiliste implacable qui précipite les innocents dans une frénésie destructrice. « Madier est arrivé… Madier avec ses discours enflammés et virulents, ses phrases vengeresses. Il sacrifiait mon frère à son idéal… Est-ce qu’une cause, même légitime, justifie une telle monstruosité1 ? » Le révolutionnaire est un être qui n’hésite pas à mentir et tuer afin de parvenir à convaincre les crédules de la justesse de sa cause. Mais ses ambitions, aussi pures et immaculées soient elles, ne peuvent – et ne doivent – excuser la barbarie et la dissimulation de ses procédés.

La Propagande… Un mot que nous pensions avoir banni à jamais du langage humain. Madier n’a fait que reprendre des techniques du passé. On fait croire ce qu’on veut aux hommes lorsque, cessant de s’adresser à eux en particulier, on leur inculque le sentiment d’une fausse solidarité des communautés. L’homme n’est clairvoyant que pour lui-même… Dès qu’il se croit responsable du sort de ses semblables, il perd tout sens critique, milite pour les pires absurdités2

Peter Randa se plaît à lier le passé au futur. Notre présent est d’ailleurs chargé de cette propagande asservissante et avilissante : diversité et solidarité sont les maîtres mots d’une société qui cherche sciemment à abêtir davantage ceux qui prônent un révolutionnarisme festif en arborant un t-shirt à l’effigie de Che Guevara, ceux qui défendent les intérêts d’une communauté métissée au nom des augustes Drouadlôm et ceux qui s’estiment fiers de participer à un système de répartition inique sous prétexte qu’ils sont financièrement responsables des sombres médiocres qui les vampirisent tel d’inassouvissables sangsues. Cette plèbe anémiée exemplifie la prose visionnaire de cet écrivain génial qui sait arborer une écriture sèche et simple mais pourtant chargée d’un sens qui ne peut que stimuler l’esprit des quelques avisés que les manigances étatistes et que les retapes médiatiques n’ont pu complètement pervertir.

Peter Randa dresse un portrait pessimiste du futur :

Longtemps, la race blanche avait dominé toutes les autres, maintenant un équilibre universel, mais elle était en train de se désagréger, rongée à l’intérieur par une multitude d’agitateurs politiques qui se livraient aux surenchères les plus insensées. L’humanité s’enlisait dans un fonctionnarisme absurde et elle était la proie des “professionnels” du gouvernement… Les hautes fonctions des États n’étaient plus des charges honorifiques, mais de vulgaires métiers3.

Ces quelques phrases sont si perspicaces et vives que nous les croirions écrites en l’an 2010. Notre indigne époque contemple plus que jamais d’un œil effaré la vanité d’incultes dirigeants dotés d’autant de dignité qu’un proxénète à la manque qui se prostituerait lui-même si cela pouvait lui rapporter quelque argent. Elle regarde mêmement les incongruités d’une procession tyrannique de fonctionnaires moribonds rémunérés par ceux-là même qu’ils dominent du joug de la paperasserie procédurière et de l’indifférence béate. Philippe, nouveau Christ parmi les ruines, symbolise le renouveau cyclique de l’humanité : « Il ne reste rien de toute la civilisation que nous avions préparée pour les Éphémères… Rien… […] Le destin de l’homme est sans doute de devoir rebâtir éternellement sur des ruines4… » De là est probablement issu l’intérêt que porte l’écrivain pour les civilisations disparues qui sont un thème souvent repris par lui. Ces mondes glorieux, détruits par des conflits issus des ambitions irrationnelles des politiciens, sont sans cesse reconstruits par de nobles âmes crédules qui finissent toujours par être irrémédiablement séduites par le même endoctrinement destructeur, façonnant ainsi le cycle éternellement réitéré de l’histoire humaine.

Les Éphémères est encore un ouvrage magistral écrit de la plume vive et visionnaire de Peter Randa. Cette œuvre talentueuse se lit certes avec aisance mais reste longtemps dans les esprits troublés et séduits. Nous ne pouvons que recommander vivement Les Éphémères, livre digne d’occuper une place fort honorable dans la bibliographie de ce prolifique auteur.

  1. Peter Randa, Les Éphémères, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, 1962, p. 102. 
  2. Ibid., p. 167. 
  3. Ibid., p. 172. 
  4. Ibid., p. 188. 
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Les Éphémères
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №202
Année : 1962
Pages : 188