Les Ancêtres

Le lieutenant Frédéric Talbot est un jeune homme intrépide et indiscipliné. Il est désigné par ses supérieurs pour s’acquitter d’une tâche fort particulière. Il lui faut postuler auprès des Ancêtres afin de devenir l’un des leurs. Le caractère de Talbot s’accorde justement avec les préférences des Ancêtres. Les Ancêtres sont les premiers hommes qui se lancèrent dans la conquête de l’espace au-delà du système solaire. La durée des voyages interstellaires entravait toute expédition au-delà de Pluton : il était techniquement possible de se rendre au sein d’une autre galaxie mais le trajet était le fait de plusieurs générations successives d’explorateurs. L’hibernation permettait aux Terriens d’accomplir des distances inhumaines sans vieillir entretemps. Les premières expéditions quittèrent la Terre dans de gigantesques vaisseaux équipés du système d’hibernation susmentionné. Certains de ces astronefs abordèrent des planètes viables. Mais quelques Ancêtres éprouvèrent une grande nostalgie de la Terre et la regagnèrent à bord de l’Athos. Le trajet dura plus d’un siècle durant lequel les passagers, mis en état d’hibernation, ne prirent pas d’âge. La Terre avait tant changé, après deux siècles, que les Ancêtres ne la reconnurent plus et ne purent s’y adapter. Ils retournèrent alors sur la planète qu’ils avaient quittée, pour y retrouver finalement les descendants de ceux qu’ils côtoyaient auparavant. Ils réalisèrent donc qu’ils s’étaient placés hors du cours du temps et qu’ils n’appartenaient plus à aucune patrie, à aucune famille, à aucune époque. Ils décidèrent donc de rester dans l’espace et de fonder une guilde permettant aux Terriens d’accomplir des périples vers des galaxies lointaines. Certains de ces Ancêtres vivent théoriquement depuis plusieurs siècles mais, n’ayant passé que quelques heures par siècle sans hiberner, ils sont encore jeunes quoique dotés d’une pâleur de peau caractéristique des endormissements perpétuels. La communauté des Ancêtres repose sous l’autorité d’un Conseil suprême et dispose de techniques secrètes qui garantissent sa puissance. Un astronef s’étant écrasé sur Terre avec un unique survivant, les Terriens ont interrogé icelui et ont découvert que les Ancêtres disposaient désormais d’un moyen leur permettant d’éviter l’hibernation et de parcourir en deux jours des distances qui prenaient habituellement deux siècles. Talbot doit s’emparer de l’un de ces astronefs, après avoir été accepté auprès des Ancêtres, et le ramener sur Terre afin que soit étudié le système leur permettant d’atteindre une vitesse illimitée. Les Ancêtres sont d’ailleurs accusés d’avoir enlevé des centaines d’enfants terriens à des fins inconnues, mais le lieutenant Talbot découvrira progressivement le rôle véritable des Ancêtres contre les Vétans, espèce extraterrestre énigmatique.

Les Ancêtres est le premier volume du cycle du même nom consacré à ces hommes indépendants et singuliers qui vivent complètement hors du temps et n’appartiennent, par conséquent, à aucune planète et à aucune patrie. Ces Ancêtres sont des créatures redoutables car ils disposent d’une technologie inconnue des Terriens. Cependant, ils n’abusent guère de leur pouvoir et cherchent seulement à veiller sur la Terre et ses colonies galactiques. L’hibernation puis le temps négatif leur permet de sillonner l’espace et de parcourir des distances que nul être humain ne pourrait accomplir de son vivant. Les Ancêtres sont donc indispensables car ils relient Terre O à l’espace lointain. Ils sont craints et respectés comme des dieux dans certaines colonies, mais ils n’en demeurent pas moins des êtres humains aux maintes faiblesses : les Ancêtres sont tristes et tourmentés du fait de leur inadaptation à toute forme de civilisation. Les Ancêtres s’entourent d’objets surannés et obsolètes afin de combler le vide causé par une civilisation qu’ils ne connaîtront jamais plus, celle qu’ils ont quitté, il y a plusieurs siècles, pour explorer l’espace. L’Ancêtre est la quintessence du proscrit randéen : le temps, qu’il perçoit différemment, le sépare de sa patrie. Les Terriens se méfient d’eux du fait de leur puissance secrète. Les Ancêtres désirent néanmoins protéger les Terriens. Ils proviennent de la même race et sont reliés par le sang, les Ancêtres ayant de nombreux descendants sur Terre. La Terre est, en l’occurrence, menacée par la race des Vétans, des êtres à l’apparence humaine mais dont l’espèce, anémiée et exsangue, se meurt lentement. Cette race est supérieure à la race terrienne mais physiquement similaire. Elle tente de se régénérer en enlevant des enfants terriens afin de s’emparer de leur vitalité. Ce sont pourtant les Ancêtres qui sont accusés d’un tel forfait, eux qui cherchent à repousser les Vétans. Les Ancêtres doivent protéger les humains contre leur gré : « Notre mise en garde vous aurait paru automatiquement suspecte. […] Nous avons fait une première expérience dans la nébuleuse d’Andromède et nous sommes entrés en conflit non seulement avec les VETANS mais encore avec les humains que nous voulions protéger1. » Les hommes se méfient des ces êtres qui traversent les siècles sans vieillir mais qui, pourtant, appartiennent à leur race. Aucun proscrit randéen ne peut l’être autant que ces Ancêtres qui cherchent progressivement à se couper des Terriens, conscients qu’ils appartiennent à une époque révolue : « Nous avons correspondu à un besoin de l’humanité. Grâce à nous, la race humaine a essaimé dans les plus lointaines galaxies, mais ce temps est révolu. Nous avons déjà abandonné toutes nos bases sur d’innombrables planètes2. » Tel est le constat de Jean-Baptiste Mortier, l’Ancêtres qui commande le vaisseau l’Apocalypse. Comme toujours, chez Peter Randa, l’élite est rejetée par une majorité jalouse. Elle n’a d’autre choix que de se retirer. Les Ancêtres se définissent comme des êtres monstrueux, de la même façon que Barra dans Zone de rupture : « Nous sommes des espèces de monstres3. » La supériorité du surhomme randéen en fait un être colossal et effrayant.

Le gouvernement terrestre est presque essentiellement constitué de Vétans infiltrés. Ils ont donc parfaite autorité sur les Terriens. Ces Vétans se sont emparés du pouvoir en toute discrétion et régissent des êtres qu’ils vont asservir et saigner de façon à ressusciter leur race. Aucun Terrien ne réalise les ambitions cruelles de ses dirigeants. Les Vétans sont un prétexte permettant à Peter Randa d’aborder quelques éléments de sa philosophie politique : « Seuls quelques esprits supérieurs sont en mesure de comprendre ce qu’il y a d’avilissant à servir complaisamment des maîtres qui vous méprisent4. » De fait, les Vétans haïssent les Terriens qu’ils considèrent comme une race primitive. Tout politicien est un Vétan qui dédaigne une majorité inepte et servile.

Nous qui avons connu d’innombrables générations successives, nous savons combien le peuple, la masse du peuple, est facile à asservir. Elle n’aspire pas à la liberté. Chaque fois qu’elle l’a connue, certains hommes l’y ont maintenue presque de force. J’ai connu l’ère des démocraties où les hommes prétendus libres étaient de serviles pantins à la merci d’une administration omnipotente. Un asservissement indirect dont ils n’essayaient même pas de secouer le joug5.

Usant de sa clairvoyance coutumière, Peter Randa nous confie un énième chef-d’œuvre du roman d’anticipation. Les Ancêtres est un ouvrage à la fois passionnant et palpitant dont la lecture ne laisse indifférent. Le cycle des Ancêtres débute donc de manière prometteuse et nous ne pouvons que vivement conseiller la lecture d’un ouvrage aussi stimulant qu’intéressant, ouvrage qui pourrait d’ailleurs être considéré de façon individuelle et indépendante, le deuxième volume du cycle, Retour en Argara, ne constituant pas une véritable suite. Cependant, le cycle prend comme protagonistes communs les Ancêtres, personnages énigmatiques dignes de figurer parmi les dignes proscrits randéens.

  1. Peter Randa, Les Ancêtres, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 220, 1963, p. 81. 
  2. Ibid
  3. Ibid., p. 84. 
  4. Ibid., p. 87. 
  5. Ibid., p. 88. 
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Les Ancêtres
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation № 220
Année : 1963
Pages : 190