Les Trois Implacables

Dans l’Ouest américain, au Texas, à proximité de la frontière mexicaine – territoire hostile et inhospitalier – les Walker, une famille de pionniers, vivent paisiblement de l’élevage équin extensif. Un jour, pendant que Clark, le chef de famille, et ses assistants s’absentèrent pour capturer des chevaux sauvages, l’arrivée inopinée d’une bande de quatre hors-la-loi menaçants et belliqueux, en quête de bonne pitance et de destriers de remplacement, trouble la quiétude ordinaire du foyer. Priés par la jeune femme d’emporter tout ce qu’ils veulent et de quitter les lieux sans échauffourées ni violence, les despérados effrontés pillent le ranch avec arrogance. L’un d’entre eux agresse la maîtresse de maison et tente de la violer pendant que le reste du groupe surveille les environs, un shérif les poursuivant à distance. Tourmenté par les cris de sa mère, Brad, un des trois fils, se rebelle en vain ; sa frêle constitution physique d’enfant ne lui permet pas de tenir tête à ces brutes épaisses. Le retour impromptu de Clark et ses hommes provoque une fusillade meurtrière ; dans un furieux déferlement de balles, le père trépasse tandis que les deux bandits survivants prennent lâchement la fuite. Sur la tombe de fortune de son défunt mari, la veuve éplorée jure une vengeance qu’elle espèrera un jour accomplie par sa progéniture.

L’argent de poche de François Truffaut

Si le cinéphile sagace à l’œil affûté aura tantôt reconnu l’affiche des Trois Implacables – un fugace aperçu d’icelle est visible dans une séquence de L’Argent de poche de François Truffaut tournée en 1975 dans la cinémathèque locale d’Ambert, en Auvergne – il y a fort longtemps que l’œuvre de Joaquín Romero Marchent sombra, tant en France qu’en son pays natal, dans un oubli quasi général excepté parmi les cercles érudits et enthousiastes d’aficionados du western européen. Le réalisateur madrilène, véritable monument du cinéma populaire espagnol, est pourtant issu d’une famille vouée au septième Art dont l’impressionnant pedigree ne trouve son pareil qu’à Rome, avec les Girolami. Fils d’un célèbre critique de cinéma de l’après guerre civile, Joaquín Romero Marchent collabora étroitement avec d’autres membres de sa fratrie. Le plus influent, Rafael Romero Marchent, acteur, assistant et scénariste, devint lui-même réalisateur de renom et légua une honorable filmographie. Habitué très tôt, dans des rôles infantiles, à la comédie, Carlos Romero Marchent – qui interprète le juvénile adjoint de Richard Harrison dans Les Trois Implacables – se consacra essentiellement au doublage à partir de la décennie 1970. Dans l’ombre, Ana María Romero Marchent fut une habile monteuse et enseigna par la suite le métier dans une école spécialisée.

Mme Walker continue de fleurir inlassablement la sépulture de son époux ; les années passent (un ingénieux procédé – les fleurs qui se fanent régulièrement changées – montre au spectateur l’écoulement du temps) et les garçons sont devenus des hommes vigoureux. Brad a repris les activités d’élevage de son père et dirige la ferme avec poigne et charisme. Sous les sobriquets de Chett, un pistolero impétueux, Jeff étudie le droit afin d’intégrer les rangs des forces de l’ordre. Cette apparente tranquillité ne suffit pas à masquer les dissensions au sein de la famille ; l’idéalisme de l’« avaleur de bouquins » Jeff, sa foi inébranlable en la justice institutionnelle, suscitent l’incompréhension de sa mère, de Chett et de Brad. Un soir de sortie en ville, Chett abat sans raisons un homme lors d’une dispute de saloon qui tourne mal. Cet incident achève de désunir la famille : si Brad reste près de sa mère, Chett est contraint à l’exil et Jeff part rejoindre l’école de police. Il fallut tout le génie de Joaquín et Rafael Romero Machent, aidés par Jesús Navarro, pour bâtir un scénario solide ; les ramifications de sous-intrigues, liées à la séparation de la fratrie, s’agrègent une fois que Brad, Chett et Jeff retrouvent la trace des assassins de leur père. Grâce à une caractérisation psychologique soignée de ces trois protagonistes, Joaquín Romero Machent développe, avec une minutie littéraire, une réflexion pertinente autour du meurtre d’un proche et de ses conséquences dramatiques pour l’entourage du disparu, en insistant particulièrement sur les ressorts de la vengeance.

Les Trois Implacables

Brad, interprété par Miguel Valanzuela (à l’affiche sous le pseudonyme de Billy Hyden) dont Les Trois Implacables s’agirait du seul western, est le leader du foyer. D’un naturel modéré mais ferme, il s’interpose entre ses deux frères quand ces derniers se querellent. Dans un esprit typiquement libéral et jusnaturaliste, Brad n’use de ses armes que pour défendre légitimement sa propriété privée. Après les départs de Jeff et de Chett, Brad se marie avec May et fonde une famille. Seul le désir de venger son père peut ébranler un jour ses sains principes de vie. Richard Harrison – qu’il serait injuste de réduire exclusivement à ses prestations dans des nanars – incarne avec conviction Jeff, un idéaliste candide qui croit que la punition des crimes passe nécessairement par l’institution judiciaire, en respectant la loi et la procédure, et non par la vengeance individuelle. Promu commissaire fédéral à sa sortie de l’école de police, Jeff s’installe dans une bourgade dont le shérif, récemment tué, enquêta jadis sur l’homicide de Clark Walker. Jeff y rétablit l’ordre et se lie à Susana, la fille de M. Westfall, un notable local. Le pétulant Chett, l’exact opposé de Jeff, est joué par Robert Hundar, nom de scène de Claudio Undari, acteur bien connu par les amateurs de western européen. Doté d’un tempérament volcanique, pour lui les litiges, même mineurs, ne se résolvent qu’à coups de colt. Chett n’a nul autre but que d’honorer la mémoire de son père en achevant de ses propres mains ses assassins.

La disparition d’un être cher, spécialement si celle-ci est causée par un meurtre, demeure une expérience douloureuse que seuls ceux qui l’ont un jour vécue peuvent réellement comprendre. Les réactions humaines sont par nature imprévisibles et, sans schématisme ni simplification, Joaquín Romero Marchent personnifie en Brad, Jeff et Chett, différentes voies qu’un individu peut emprunter avec le souvenir d’un tel drame ancré dans son âme. Brad trouve sa raison de vivre en perpétuant le travail d’élevage équin initié son père et en défendant avec force les fruits de ce labeur contre les voleurs qui rôdent. Pour Jeff, l’assassinat de son père agit tel un repoussoir ; son attrait pour le droit et sa réussite comme représentant incorruptible de la loi sont pour lui un moyen de devenir l’antithèse des criminels qu’il traque. Contrairement à ses deux frères, Chett dédie entièrement son existence à venger de son père. Il est ainsi le seul de la fratrie à ne pas ouvrir son cœur à une femme ou à ne pas avoir un vrai métier. Sa quête l’emmène toujours plus loin dans la violence et l’obsède à un tel point qu’il finit pratiquement par ressembler à ceux qui, naguère, occirent son père ; lors de son exil, il menace un simple paysan devant sa famille afin d’obtenir un cheval. La mort de Chett sera la condition nécessaire au retour au calme et à la sérénité au sein de la famille Walker. Sa vie, consubstantielle à la vengeance de son père, n’ayant plus aucun sens une fois ce dessein assouvi, sa propre mort paraît presque évidente. Joaquín Romero Marchent formalise cette relation conflictuelle entre les trois frères en ne les filmant sur un même plan qu’avec parcimonie. L’excellente séquence du duel à trois façon Règlement de compte à OK Corral où Brad et Chett prêtent main forte à Jeff face à trois outlaws reste un rare moment de cohésion fraternelle. Le report du désir de vengeance de Mme Walker dans l’éducation de ses enfants a-t-il fait d’eux des êtres tiraillés et déséquilibrés ? Fut-elle responsable de la tension malsaine qui règne entre eux ? Joaquín Romero Marchent pose les questions mais sans fournir de réponse péremptoire, laissant le soin au spectateur de se forger sa propre opinion. D’apparence le plus équilibré, les certitudes de Brad s’effondrent quand Chett, de retour au ranch familial, annonce son décèlement de l’identité et de la location du dernier meurtrier de leur père encore en vie. Devant son épouse qui le supplie de ne pas suivre Chett pour le dernier acte de sa geste car il a désormais une femme et un garçon à entretenir et à chérir, Brad lui rétorque : « Il y a des choses qu’on ne peut pas oublier. Il faut avoir passé par où nous avons dû passer pour pouvoir comprendre ce que nous ressentons. C’est la paix et la tranquillité de l’esprit que je recherche »

Malgré la volonté de se reconstruire, la douleur ne s’efface jamais complètement, signe qu’un tel traumatisme laisse des marques profondes et indélébiles dans une âme tourmentée. Joaquín Romero Marchent esquisse ainsi les préliminaires d’un débat éthico-philosophique autour de l’oubli et la mémoire, incarné par l’opposition entre Mme Walker et Pedro Ramírez. Ce dernier est un peón mexicain itinérant, débonnaire et picaresque, interprété par le truculent Fernando Sancho, qui vit lui-même sa famille disparaître. Plutôt que la lamentation et la souffrance, Pedro Ramírez choisit de tourner la page et paraît, au fond, le personnage le plus heureux du film.

Les Trois Implacables

La réalisation des Trois Implacables commença le 29 juillet 1963 en Almería. Après trois semaines de tournage dans la contrée andalouse, l’équipe rallie Madrid et y parachève l’ouvrage le 15 septembre de la même année1. Coproduction hispano-italienne, le film sortit dans les salles obscures transalpines le 13 décembre 1963 et obtint un indéniable succès ; western européen drainant le plus d’entrées dans la saison, Les Trois Implacables occupa la onzième place du box-office local, un classement dont Le Guépard de Luigi Visconti arriva en tête2. L’Espagne ne vit le film qu’en 1964 – Sergio Leone y tournait alors Pour une poignée de dollars – le 4 mai à Madrid puis le 15 octobre en Almería3. Plus tardivement, la compagnie cinématographique Eurociné de Marius Lesoeur étrenna les bobines en France le 28 avril 1965 ; projeté confidentiellement pendant deux semaines sur quelques écrans larges parisiens, Les Trois Implacables y atteignit un résultat honorable de 38 478 entrées cumulées4. Si Sergio Leone posa incontestablement les bases d’un western européen alors novateur, Joaquín Romero Marchent le devança néanmoins dans certains domaines, tels que le sens de l’espace, la stylisation des cadrages, l’intensité de la scénographie voire l’utilisation esthétique des décors naturels madrilènes et andalous dont l’aridité et l’éclat aveuglant furent magnifiquement photographiés par le chef-opérateur Rafael Pacheco. Joaquín Romero Marchent découvrit les paysages désertiques d’Almería en assistant par hasard au montage de La Chevauchée des Outlaws, western du britannique Michael Carreras, dans un laboratoire à Madrid5. Il n’est ainsi pas infondé de considérer que Sergio Leone s’inspirât de son confrère espagnol ; la traversée du désert de Chett chevauchant, l’arme à la main, derrière son prisonnier ne présage-t-elle pas celle de Tuco (Eli Wallach) et Blondin (Clint Eastwood) dans Le Bon, la brute, le truand ? Ces audaces visuelles ne suffisent pourtant pas à écarter Joaquín Romero Marchent de tous les standards plastiques du western américain. En 1963, le western européen en est à ses balbutiements et le folklore du modèle d’outre-Atlantique imprègne encore très largement Les Trois Implacables. Dans leurs costumes propres et colorés, un foulard noué autour du cou, les personnages sont bien coiffés et rasés de près ; des conventions que Sergio Leone aura détruit en son temps avec ses trognes patibulaires, sales, suantes et grillées par le soleil, mises en valeur par des zooms intempestifs. Mais derrière son formalisme classique, Les Trois Implacables laisse déjà transparaître une touche purement latine de Joaquín Romero Marchent dans la dimension familiale du récit, à la manière d’une tragédie grecque ; ce thème sera récurrent dans la filmographie du maître espagnol (cf. son Pas de pardon, je tue, variation du mythe de Phèdre) et le western européen aura par la suite maintes fois l’occasion d’approfondir l’aspect catharsistique de ses productions. Aussi, Les Trois Implacables constitue le chaînon entre la tradition de l’ancien western américain et l’exubérance du western européen naissant. Ce rôle de point de jonction du métrage se retrouve représenté par ses trois principaux protagonistes, les frères Walker. Jeff, sous les traits de Richard Harrison, acteur originaire des États-Unis, incarne le western américain avec se droiture et sa morale. À travers l’exalté et vindicatif Chett, Claudio Undari, natif de Sicile, personnifie la prochaine nouvelle vague italienne et ses envolées baroques. Chett préfigure en quelque sorte les héros individualistes du western européen, taciturnes (voire muets, comme Jean-Louis Trintignant dans Le Grand Silence de Sergio Corbucci) car symboliquement morts, leur existence ne reposant plus que sur l’accomplissement d’un sacerdoce (la vengeance, l’appât du gain, etc.). Quant à Brad, interprété par Miguel Valanzuela, un comédien hispanique, il symbolise les enjeux du film : à la fois proche de Jeff, pour son attachement à une vie honnête, et de Chett, pour son désir de vengeance, Brad relie les facettes antithétiques de ses frères comme Les Trois Implacables est la transition entre le western américain et le western européen. Par ailleurs, cette dualité de Brad annonce les prémices de la spécificité du western ibérique (« paella ») par rapport à son homologue italien (« spaghetti »), à savoir un point d’équilibre entre académisme et irréverence, oscillant entre fidélité et rupture. Là où les cinéastes transalpins privilégient le symbole, leurs confrères espagnols (les frères Romero Marchent, Alfonso Balcázar, Julio Buchs…) mettent la psychologie en exergue.

Les Trois Implacables

Les Trois Implacables n’est évidemment pas exempt de tout défaut ; certains seconds rôles peinent à convaincre, la prestation de la fade Dina Loy en Susana Westfall, par exemple, gâche quelque peu le dilemme cornélien qui se pose à la conscience de Jeff Walker. La bande originale de Riz Ortolani, influencée par les mélodies de Martin Böttcher, de la série allemande Winnetou, sert remarquablement le film grâce à son admirable leitmotiv lyrique, décliné avec acuité sous plusieurs formes selon l’évolution de l’action. Aussi, Les Trois Implacables est un western européen qui s’apprécie tant pour ses qualités intrinsèques que pour sa valeur historique.

  1. Úbeda José Márquez, Almería, plató de cine, Almería, Instituto de Estudios Almerienses, 1999. 
  2. Baroni Maurizio, Platea in Piedi, Sasso Marconi, Bolelli Editore, t.1, 1995. 
  3. Úbeda, José Márquez, op. cit. 
  4. D’après le site Box Office Story pour les semaines du 28/04/1965 au 04/05/1965 et du 05/05/1965 au 11/05/1965 
  5. Aguiar Carlos, Joaquín Romero Marchent : La firmeza del profesional, Almería, Instituto de Estudios Almerienses, 1999. 
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Les Trois Implacables
Titre original : El sabor de la venganza
Réalisation : Joaquín L. Romero Marchent
Bande originale : Riz Ortolani
Distribution :
Richard Harrison, Robert Hundar, Billy Hyden…
Année : 1963
Origine : Espagne, Italie
Durée : 95 minutes
Aussi, Les Trois Implacables est un western européen qui s’apprécie tant pour ses qualités intrinsèques que pour sa valeur historique.