Le Pirate

Les films de la Shaw Brothers recèlent une quantité honorable de petites perles cinématographiques, cette rubrique en comportera également un certain nombre qui seront commentés avec tout l’intérêt qui leur est dû. Parmi les trésors méconnus de la Shaw figure Le Pirate, réalisé par Chang Cheh qui s’est distingué pour avoir en outre réalisé La Rage du tigre (de beaucoup le plus fameux) et Le Justicier de Shanghai. Le Pirate demeure conséquemment une œuvre moins connue de l’éminent homme, et pourtant il mérite qu’on s’y attarde ; Monsieur Cheh, devant l’ampleur démesurée de la tâche a en outre ressenti la nécessité de se faire épauler par deux autres réalisateurs, Wu Ma et Pao Hsueh-li. Mêmement la durée du tournage fut cyclopéenne pour l’époque ; neuf longs mois pour engendrer avec un soin minutieux ce film savamment composé, éminemment plaisant.

Au xixe siècle, les pirates écument sans relâche les mers du sud de la Chine, pillant avidement les navires marchands venus d’Occident ; âprement recherchés par les autorités chinoises, leurs têtes sont mises à prix avec comme peine requise la mise à mort sans aucun jugement préalable. Il est donc préférable pour tout flibustier aguerri de conjurer le moindre péril en ne se risquant pas à poser le pied à terre. Chang Pao-chai est le plus illustre des aigrefins, il aborde, pille, saccage la moindre frégate étrangère à chaque fois avec vaillance et fortune. Il est cependant le plus recherché de tous mais ne s’en soucie guère, tout à ses forfaitures. Néanmoins, un jour, en détroussant une menue frégate d’inénarrables marins portugais anglophones, la coque de sa jonque se voit dangereusement percée par les coups des canons ennemis. La voie d’eau est trop conséquente pour reprendre le large avec les massifs coffres contenant les richesses abondantes subtilisées au capitaine portugais anglophone à l’indicible perruque. Pao-chai fait mettre sous scellés l’or et les colliers de perles et se décide à mouiller près d’une baie déserte. Accompagné d’un membre dévoué de son équipage, il décrète qu’il ira à terre, se faisant passer pour un marchand aisé de Macao, et investira dans le matériel nécessaire à la réparation de son navire. Ne devant sous aucun prétexte être reconnu, il interdira à ses comparses (dont quatre d’entre eux se montreront fort peu respectueux des consignes) de se rendre en ville et endossera de riches habits de soie blanche pour tenir son rôle. Les négociations pour l’acquisition du matériel s’avéreront plus ardues ; la veille, le terrible Hua Double-Sabre, irréductible second du célèbre pirate Zheng Yi, a été capturé et emprisonné. La sœur de Chiang Yu-lun, officier du gouvernement pernicieux et corrompu, envoie deux hommes pour le capturer et l’échanger à Macao contre un tribut substantiel. Mais Hua Double-Sabre, brute primitive et despotique, finit par s’échapper après avoir corrigé les deux hommes et s’enfuit vers la côte où il ne tardera pas à apercevoir la jonque de Pao-chai et céduler une insubordination dans l’équipage interloqué. Chiang Yu-lun, profitant de la fuite de Hua Double-Sabre, et prétextant que les pêcheurs locaux assistent secrètement les pirates, fait fouiller leurs frêles embarcations, dérobe leurs dérisoires possessions, fait emprisonner les indociles et fait détériorer leurs barques. Les miséreux n’ont d’autre extrémité que de vendre leurs enfants ou de les prostituer pour éviter la famine et pouvoir payer le prix exorbitant des réparations de leurs esquifs. Le discret général Hu, homme mystérieux et vertueux arrive sur ces entrefaites, avec pour objectif de capturer Pao-chai. Mais lorsque l’intègre Pao-chai s’attendrit du dénuement des pêcheurs et propose de leur confier à chacun le pécule nécessaire à leur survie, Hu s’aperçoit que l’équité et la compassion ne sont pas nécessairement dans le camp où il s’attendait à les trouver…

Le Pirate est un grand film, appuyé d’une sélection d’acteurs prestigieux, le talentueux et charismatique Ti Lung, interprétant Pao-chai, est et demeure la quintessence de la Shaw ; expressif, piquant et généreux, il est sincèrement parfait dans ce rôle de corsaire au grand cœur. Il combat avec dextérité et allégresse, il s’émeut jusqu’aux larmes de la condition d’un vieux pêcheur qui, inconsolable, veut vendre sa fille à un lupanar pour éviter que les siens ne meurent de faim (très belle scène d’ailleurs, où le tenancier fulminant humilie la jeune fille et veut la subtiliser de force lorsque le vieillard se rétracte ; indigné, Pao-chai adonc prend la défense du vieux père et de l’enfant, et, devant sa puissante maîtrise des arts du combat, dissuade le tenancier d’importuner davantage les pauvres hères). Il incarne admirablement bien ce personnage complexe qui verse dans la piraterie avec entrain mais demeure jusqu’au plus profond de son être un homme éperdu de justice, de vertu et de sensibilité. Il sera mentionné plus tard que Pao-chai finira par quitter la piraterie pour embrasser une insigne carrière dans l’administration impériale. Le racé et aristocratique David Chiang est un général Hu efficace ; il exprime dûment la complexité des sentiments qu’il exprime pour Pao-chai, confusion entre l’admiration pour un homme munificent et la répulsion pour un réprouvé hors-la-loi. Il est le double de Pao-chai, mais situé de l’autre côté de la loi : l’incompréhension entre les deux personnages est laissée béante, et David Chiang évoque fort bien, à travers l’ambigüité de son regard, la volonté de se rapprocher d’un être qui partage les mêmes valeurs que lui (alors que tout ceux qui l’entourent sont consumés par le vice et la cruauté), mais en même temps le réflexe de s’en écarter par répugnance envers la flibusterie. Il est un homme digne, toujours dissimulé derrière son éventail, que David Chiang incarne avec pertinence. Le joufflu Fan Mei-sheng, acteur indéfectible des rôles mineurs de la Shaw, est un Hua Double-Sabre crapuleux et abject dominé par l’hybris (le contraire indéniable de Pao-chai) qui rit aux éclats avec une audace sinistre lorsqu’il est capturé et maltraite à force de déculottées vigoureuses quiconque se dresse contre lui. Il est le pirate hostile, alors que Pao-chai est le pirate bienveillant. Le film raisonne selon des jeux délicats de contraires et de ressemblances qui ne sont pas pour déplaire ; il y expose toute la dualité de l’homme jusque dans sa condition inhérente, faisant de lui un être bifrons : « Même s’il fait le bien, un pirate reste un pirate ». affirme un compagnon de Pao-chai ; qu’y a-t-il de légitime à réduire un homme à sa condition de pirate alors que son tempérament s’avère bon et généreux, et dont les délits sont fortement amoindris en comparaison des crimes commis par d’autres qui profitent outrageusement de leur position ? Chiang Yu-lun est joué par Tien Ching, il représente avec pertinence le rôle de l’officier corrompu, avide d’opulence, dont les fastes sont supportés par les ouailles accablées et impuissantes.

Outre sa distribution exemplaire, ce film est étonnant à bien des égards ; les décors extérieurs y sont naturels, ce qui contraste avec les autres créations de la Shaw où les paysages sont fabriqués dans le sempiternel et truculent carton pâte, avec de nombreuses scènes de crépuscule où le soleil est constitué d’un luminaire rougeoyant. Dans Le Pirate, le soleil franc illumine les authentiques rivages herbeux de Chine. L’ambiance y est certes moins poétique, mais plus éclatante. Les décors intérieurs par contre, sont traditionnels avec le conventionnel souci des détails et les teintes chatoyantes et raffinées. Chang Cheh fait preuve d’une minutie déconcertante : lorsque Chiang Yu-lun se trouve en fâcheuse posture, on voit poindre sur son front de grosses perles de sueur, et quand Pao-chai combat durant de maintes heures avec Hu, on voit poindre les poils de sa jeune barbe. Les zooms sur les regards, notamment ceux de Pao-chai, sont éblouissants, on se surprend à les guetter avec régal. Les bruitages lors des combats, datent certes un peu, mais sont tout aussi agréables à ouïr. Ce film de Chang Cheh est assurément un prodige de méticulosité. Même si seul le début du film se passe en mer (avec un unique abordage), Cheh fait se dérouler les combats les plus mémorables au bord de l’eau, chaque coup soulevant des gerbes d’eau écumante ; cet effet travaillé renforce l’esthétique exigeante du film tout en situant à nouveau l’œuvre dans le contexte marin qui lui faisait parfois défaut.

Il est important de préciser que la suivante version du film fut restaurée à partir du négatif original : l’image y est éclatante, le son de qualité, aucun défaut dû à l’ancienneté du film n’est à déplorer. Le Pirate mérite à ce titre d’être considéré comme l’un des plus beaux films de la Shaw Brothers, tant par la qualité de sa restauration que par les agréments intrinsèques de l’œuvre, comme la compétence aiguë de ses acteurs. Un film qu’on a plaisir et jubilation à regarder, et qu’on ne peut oublier de si tôt.

Nous précisons que la trop courte bande annonce à la fin de la présente chronique n’est qu’un terne aperçu de ce qu’est ce film ; l’image y est d’époque, blafarde et surannée, donc point encore retouchée et embellie. Cependant la vidéo permet d’apprécier certaines scènes notamment celle où Pao-chai reçoit un fabuleux coup de boule et où il précipite la tête de son assaillant dans la coque d’une barque de pêcheur judicieusement placée près du lieu du combat.

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Le Pirate
Titre original : The Pirate
Production : Shaw Brothers
Réalisation : Chang Cheh, Wu Ma & Pao Hsueh-li
Bande originale : Cheng Yung Yu
Distribution :
Ti Lung, David Chiang…
Année : 1973
Origine : Hong Kong
Durée : 1h36
Le Pirate mérite à ce titre d’être considéré comme l’un des plus beaux films de la Shaw Brothers, tant par la qualité de sa restauration que par les agréments intrinsèques de l’œuvre, comme la compétence aiguë de ses acteurs.

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