Le Jardin des moines
Manuel Azaña est tristement reconnu de nos lecteurs pour son rôle délétère, lors de la Seconde République, comme un des principaux responsables de la Guerre d’Espagne, telles les diverses traductions des articles de l’éminent historien Pío Moa le révèlent. El jardín de los frailes est la première œuvre littéraire de Manuel Azaña, publiée en 1927. Cet ouvrage souligne le véritable caractère de ce fascinant personnage et les profondes raisons de son comportement ultérieur. La lecture d’El jardín de los frailes est édifiante et nécessaire dans la compréhension de ce sinistre personnage, pourtant doté d’une intelligence supérieure mais égaré par des désirs supérieurs aux devoirs de son temps. L’édition française du Jardin des moines que nous détenons offre une traduction élégante qui dévoile au lecteur francophone une personnalité étrangement attachante, en dépit des erreurs commises et des opinions détestables de cette sinistre figure, une personnalité aspirant à l’élévation de l’esprit, écrasée par la médiocrité de son époque et de l’éducation reçue, dont les sentiments sont étrangement similaires à ceux dont l’âme est révulsée par l’absurdité contemporaine. Azaña narre, dans cet ouvrage, son entrée chez les Augustins de l’Escurial, à la fin du xixe siècle. L’écriture est caractérisée par un registre soutenu, sinon lyrique, mais également par une ironie acérée et un humour incisif, qui contrastent savamment avec la mélancolie diffuse de ces quelques pages magnifiques décrivant le calme jardin, symbole d’une nature sereine et accueillante au sein de laquelle Azaña éprouve un fugace réconfort. Azaña y présente des descriptions pittoresques de ses professeurs et fustige la société espagnole de son époque. L’œuvre s’organise tel un recueil de brefs chapitres semblables à des évocations de souvenirs suivant un ordre souvent chronologique. L’enfant Azaña est décrit et enrichi par la plume intransigeante de l’adulte jusqu’à ce que les voix s’entremêlent, dans une démarche d’introspection qui n’est pas dénuée de poésie. L’ensemble possède l’aspect d’une création singulière, caractérisée par la variété, la satire, qui séduit et inspire une certaine affection envers ce personnage haïssable et détestable.
Manuel Azaña, cet immense talent frustré, s’est parallèlement consacré à sa carrière politique et littéraire. Cet être, doté d’une sensibilité littéraire telle qu’elle ne pouvait que desservir ses desseins politiques, s’illustra pourtant dans des œuvres qui ne privilégiaient aucunement le lyrisme, comme les Causas de la guerra de España et La velada de Benicarló, œuvres teintées d’évidentes allusions politiques. El jardin de los frailes fut initialement publié entre septembre 1921 et juin 1922, dans la revue La Pluma, qu’Azaña dirigeait conjointement avec Cipriano Rivas Cherif. Cette publication fragmentée en dix-neuf épisodes distincts explique l’aspect segmenté de l’œuvre et la relative indépendance de chaque chapitre, pouvant se lire comme une entité originale, chargée de sa signification et de sa cohérence individuelle et de son indéniable charme, entité parfaitement maîtrisée dont la densité est égale, sans véritable transgression de la taille canonique n’excédant guère cinq pages. Le chapitre XII, d’une ampleur supérieure, sert d’appendice transitoire et d’ébauche de réflexion au sujet de la tradition castiza qu’Azaña considère comme surannée. L’ensemble est néanmoins cohérent et signifiant, puisque les fragments furent rassemblés et publiés en un ouvrage unique, en avril 1927. Pourtant, Azaña s’adonna à la rédaction d’El jardín de los frailes de façon discontinue, perpétuellement interrompu par ses impératifs politiques et littéraires. De fait, Azaña reçut, en 1926, le prix national de littérature pour sa Vie de don Juan Valera et œuvra à l’élaboration de sa pièce, La corona, publiée en 1928. Il est certain qu’en raison des affinités étroites qu’entretiennent littérature et politique dans l’œuvre d’Azaña, ce recueil singulier, d’apparence mélancolique et lyrique, évoquant de vivaces souvenirs d’enfance, porte en son sein les profondes racines de l’orientation politique d’Azaña et éclaire pleinement son comportement prochain, dont son aversion envers la religion catholique, qu’il a, il convient de l’avouer, côtoyé sous un aspect défavorable. Manuel Azaña s’est toujours vivement intéressé à la question religieuse et cette autobiographie, centrée sur son éducation catholique, explique, avec une éloquence acérée, l’inimitié que ce politicien rancunier éprouvait envers les congrégations enseignantes.
Lorsqu’il devient pensionnaire du Collège royal universitaire Maria Cristina, dirigé par les pères Augustins du Monastère de l’Escurial, Azaña est essentiellement bouleversé par l’étroitesse d’esprit des professeurs et des religieux, dont l’ambition est d’avilir les élèves, d’anéantir l’élan intellectuel et d’annihiler le génie. Azaña détient l’étoffe, la simple lecture de cet ouvrage parvient à le souligner, d’un être éclairé, doté d’une indéniable intelligence, d’une capacité littéraire indiscutable et d’une sensibilité ardente et avide, dont les traits semblent féminins. L’éducation reçue suscita d’amers souvenirs et frustra cette âme exigeante. Le jeune Azaña est de fait confronté à la rachitique pitance offerte par ses professeurs, pitance qui parvient difficilement à combler une soif spirituelle et intellectuelle particulièrement intarissable. Pourtant habité par un désir sincère de croire en ce Dieu dont les préceptes creux ponctuent les interminables et ennuyeuses études contraintes, Azaña exprime avec une remarquable dignité et une appréciable retenue l’altération régulière de la foi véritable, confronté contre son gré à la stupidité et à l’ineptie des représentants de la sagesse divine. Ne vomissant guère avec de véhémentes imprécations cette religion pourtant honnie, Azaña semble parfois regretter ces innombrables scènes, ridicules et affligeantes, qui lui font douter du catholicisme, jusqu’à la découverte saisissante de la vérité : incapable d’instruire et d’éduquer les adolescents, l’école religieuse agit tel un repoussoir, innommable vivier de toutes les frustrations et de toutes les débauches, tandis que les élèves s’adonnent avec un dédain farouche à des désirs inassouvis, excités par le sentiment de faute inculqué par des professeurs zélés.
Frustré par cette instruction ingrate et intransigeante d’où n’émergent guère que des élèves débauchés et décadents, Azaña s’empresse, dès qu’il en détient l’autorité, de museler considérablement l’enseignement religieux, établi par la constitution de 19311 et les lois sur l’enseignement des congrégations de 1933. Nous n’affirmons, et il serait fallacieux de le penser, que l’instruction rachitique reçue par Azaña causa les crimes commis par lui, seul véritable coupable de ses actes délétères ; néanmoins, cet enseignement renferme « non seulement le secret de la personnalité de Azaña mais aussi le secret de son attitude d’homme d’état et de sa vision de l’État2 » Cette réflexion autobiographique sur l’éducation augustinienne place certes Azaña dans l’héritage classique des ouvrages anticléricaux, comme celui de Ramón Pérez de Ayala, AMDG, fustigeant l’éducation jésuite. L’écrit d’Azaña s’inscrit dans la prolifique littérature anticléricale contemporaine, mais il s’inscrit de façon singulière dans la littérature espagnole du xxe siècle et semble, contrairement à la critique insultante et vaine des écrivains anticléricaux, chargé d’une âme individuelle, teintée d’une profonde mélancolie.
Azaña est conscient des défauts de son ouvrage et de l’imperfection de son sujet : l’initiation d’un jeune garçon sévère aux frivolités de l’existence, sa vertu inconsciente et ses efforts maladroits pour atteindre l’épanouissement intellectuel, confronté à l’absurdité de la vie et des professeurs, qui s’efforcent d’anéantir les espoirs de la jeunesse. « On exige trop de l’amitié : y compris qu’elle lise les livres et ne les discrédite pas. » Dénués d’amitié envers ce sinistre personnage, nous sommes néanmoins séduits par la façon dont ce sujet délicat fut abordé ; avec une délicatesse inaccoutumée, ponctuée d’une douce mélancolie et d’un humour désabusé et conscient, chargé d’une discernable déception, de la piètre impression que ses contemporains religieux donnèrent de la foi catholique.
Selon Azaña, l’éducation reçue était fertile en concepts inaccessibles et terrifiants, et dépourvue d’éléments intelligibles éveillant la sensibilité personnelle des enfants. Hébétés par ces notions incompréhensibles, récitées stupidement et ressassées éternellement, les élèves perdirent rapidement l’intérêt qu’ils portaient à l’insipide psalmodie des enseignants. L’école, l’exemple de l’école française est éloquent, n’instruit guère de jeunes goujats velléitaires, qu’elle élève en véritables érudits spirituels et instruits. Azaña souligne une évolution contraire ; de jeunes garçons vifs et vertueux, dont la vigueur et la ferveur stimulèrent l’intellect, devenus, dès la première classe, des créatures languides et lascives, écœurées par des professeurs crétins, dont la seule contemplation suffit à décourager l’élève coriace. Car professeurs et religieux sont certes dotés de personnalités atypiques mais foncièrement grossières et risibles, achevant de caricaturer un enseignement fade et futile, d’une indicible pauvreté, reposant sur un programme restreint, dont l’aspect étriqué est un accablement perpétuel. L’apprentissage des élèves consiste en de rares et stériles lectures, dont ils devaient retenir jusqu’à la ponctuation. Ce formaliste étriqué accable le désir d’épanouissement et d’élévation des enfants doués, rabaissés par cet enseignement d’une consternante sécheresse, enseignement qui vainc la curiosité, annihile la ferveur et dénature l’élève, qui devient un parfait esclave des dogmes inculqués en un éternel recommencement, détruisant réflexion individuelle et esprit critique. Or, Azaña s’adonne à la lecture d’ouvrages interdits – les écrits autorisés se résumant à de dissuasifs manuels ennuyeux respectant l’endoctrinement scolaire et religieux – ouvrages d’une inestimable richesse, tels ceux de Jules Verne, qui stimulèrent la soif d’érudition et le goût d’aventure. Doté d’une sensibilité supérieure, Azaña dévore littéralement les romans et fictions, tels ceux de Walter Scott, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Victor Hugo et enfin François-René de Chateaubriand, découvrant grâce à la lecture une digne échappatoire à la banalité de l’existence et à son cortège d’interdits et d’abrutissements. Ce caractère exceptionnel exigeait passion et ferveur, afin d’exalter et d’épanouir sa véritable richesse, sentiments hélas anéantis par la médiocrité des lectures forcées.
Azaña déplore que l’histoire littéraire se résume à l’étude malavisée de manuels austères et insipides, ôtant le goût d’apprendre. Les ouvrages choisis par les professeurs et les religieux ressemblent à ceux de l’école française, rédigés par des esprits ingrats, dénués de saveur et de caractère, consacrés à l’exaltation d’une pensée étroite et misérable. Azaña narre l’étude contrainte d’un ouvrage de philosophie rédigé par un vendeur de morue en gros. Les auteurs de manuels scolaires n’ont guère changé depuis ; ils ne fournissent qu’un brouet insipide et uniformisé, participant à l’avilissement d’une jeunesse qui acquiert progressivement la docilité nécessaire à l’obéissance et à l’acceptation de la servitude démocratique. Azaña donne des portraits particulièrement désopilants de ses professeurs, portraits qui révèlent leur idiotie et leur vulgarité, comme ce professeur nommé Don Narcisco, qui, siégeant lors d’un jury, se permit d’ôter sa chaussure, de soutenir son pied dénudé sur la table et de retirer, avec un canif, un cor qui lui était douloureux. La besogne achevée, le professeur remit sa chaussure, empli d’une profonde satisfaction, sans considérer l’exemple qu’il donnait à ses élèves et l’irrespect de ses manières. Second exemple, celui de ce professeur distrait qui, lorsqu’il réalise soudain l’imminence des examens, s’efforce de rattraper son retard en infligeant à ses élèves l’absorption cyclopéenne d’une année de cours en une poignée d’heures. Gavés jusqu’à l’épuisement, les élèves s’efforcent d’ingurgiter cet indigeste brouet, sans véritablement comprendre ce qu’ils consomment. Les élèves, stimulés par ces pitoyables modèles, fument des cigarettes et incendient le plancher de la salle de classe, tandis que le moine surveillant s’est endormi à son poste. L’attitude détestable des religieux s’accompagne fatalement de divers sévices corporels, censés aider à retenir la syntaxe latine. Dans cet étrange mélange de grossièreté et d’austérité, Azaña souffre péniblement sa condition. L’élève, confronté à de tels exemples, devient le délinquant gréviste, insolent et oisif que notre époque chérit, l’invitant à devenir le parfait parasite ; les devoirs sont proscrits car ils confèrent le goût de l’effort, les cours sont réduits à l’apprentissage de la valeur délétère d’égalité, qui justifie la médiocrité et la banalité. Incapable de mûrir une pensée indépendante et de forger des mœurs individuelles, l’élève devient l’oisillon sot qui réclame la becquée quotidienne des professeurs, puis, à l’âge adulte, celle des gouvernements et des médias.
L’éducation religieuse espagnole semble pareille à l’éducation française, notamment de par son dédain pour les élèves curieux et intelligents et sa volonté de les rabaisser grâce à une instruction uniforme et un endoctrinement favorisant l’assimilation de la pensée unique. La discipline inculquée fait de l’école un véritable bagne, dans lequel l’élève, entre enfermement, privation et insatisfaction, doit plier et accepter le modèle imposé. L’école devient le temple du conformisme et du politiquement correct, apprenant la dissimulation, la fourberie et la petitesse, façonnant le citoyen vulgaire, dont l’insignifiance signifie ignorance. Les élèves doués sont perpétuellement traqués et les professeurs s’efforcent d’accabler et d’éteindre les étincelles de génie. Les enseignants, orgueilleux et fiers de leurs privilèges dérisoires, les administrations, consacrées à leur aversion envers autrui, les bastions de crétins syndiqués dont l’objectif est de décourager les insoumis restants, l’école est l’industrie de l’abrutissement – et de l’asservissement&nbso;– de la jeunesse.
L’enseignement, catholique, tel que le connut Azaña, est particulièrement caractérisé par la promiscuité avec les étudiants, promiscuité encouragée par les professeurs. L’isolement est aussitôt considéré comme le signe précurseur d’une anormalité indicible. L’enseignement devient donc le contraire de l’épanouissement individuel, qui n’existe que grâce à l’isolement salutaire dans les ouvrages et les arts. L’école agit comme puissance destructrice d’individualité visant à instiller chez l’élève une certaine vision de la normalité, reposant assurément sur la médiocrité. Donc, chaque pensée particulière, chaque geste indépendant et chaque intérêt inusuel sont considérés comme le stigmate effroyable de quelque monstruosité qu’il convient d’annihiler. L’attrait pour la lecture, que les enseignants s’efforcent de détruire en infligeant aux élèves des lectures ennuyeuses lors de cours fastidieux, n’est guère considéré comme le signe d’une âme supérieure, mais comme celui d’une anormalité, incarnée sous la forme répugnante d’un appendice révulsant, qu’il faut mutiler afin de devenir le clone abject d’une masse informe et lisse, dénuée d’aspérités et d’irrégularités. L’impulsion est évidemment similaire lorsque l’élève exprime son dédain envers l’outil précis de l’uniformisation, la télévision, et des goûts dissemblables à ceux qui sont généralement encouragés par la « culture » autorisée, qui éructe ses inepties abjectes en chaque endroit. L’école devient donc une véritable épreuve de torture, où l’élève est soumis à l’amputation acharnée et cruelle des ses singularités, jusqu’au viol de son âme, qui devient la réplique fidèle de l’âme vulgaire. L’enfant, irrémédiablement appauvri, est privé des ailes lui permettant de s’élever intellectuellement et spirituellement et, s’il n’est pas suffisamment courageux pour conserver son foisonnement intérieur, s’insère dans la multitude uniforme de la bien-pensance citoyenne.
Forcé de côtoyer des médiocres, qui se plient à l’asservissement des enseignants, Azaña écrit des lignes d’une profonde justesse au sujet des élèves.
Il faut être un barbare pour se plaire dans la compagnie des étudiants. En général, chez les élèves, les instincts bestiaux s’extériorisent par vagues et sous prétexte de camaraderie abaissent les barrières qu’érige l’éducation pour rendre possible la vie en société. Une masse d’étudiants dégénère rapidement en une foule agitée, liée par la bassesse commune. Et tout individu qui ne souffre pas de futilité incurable et aspire à se forger tout au long de sa vie une conscience noble ne peut que s’émanciper de cette sottise primaire, qui souvent, ne dépasse pas le niveau des libertés absurdes et de mauvais goût. Beaucoup de gens caressent le souvenir de leurs années d’étudiants, mettent en avant leur douceur et tournent tendrement leur regard vers elles, pensant qu’elles furent l’âge d’or de leur vie. C’est une aberration de l’esprit, à moins que lesdites personnes n’aient connu une situation plus affligeante – par exemple être bagnards – ou ne remémorent leur jeunesse perdue, sans discerner son essence de ses incidents pittoresques3.
L’école est effectivement l’endroit où règnent jalousie, cruauté et hypocrisie et où l’élève est forcé de côtoyer ses semblables dans le maintien de mœurs primitives. L’école, plutôt que d’enseigner des valeurs justes et appréciables, apprend la duplicité car, du fait de l’inquisition perpétuelle des enseignants, chaque signe d’individualité est hautement punissable. La dissimulation devient l’attitude privilégiée des élèves désireux d’être respectés des professeurs, qui utilisent le mensonge et la fourberie. Encouragés par l’interminable ineptie des cours, les élèves deviennent paresseux et fainéants. Ceux que l’ennui insupporte s’adonnent aux tribulations des vices, des violences et des fraudes. Ils sélectionnent dès lors le souffre-douleur de l’école, celui qui doit subir les brimades et les violences, et qui est évidemment celui qui possède une attitude décente, un attrait pour l’effort, sinon un goût pour l’honnêteté. Dans une implacable cohérence, les élèves assimilent et reproduisent la torture que les professeurs et les religieux infligent à ceux qui osent encore résister, devenant de véritables bourreaux jaloux, ce qu’ils s’efforcent ensuite de rester à l’âge adulte, en exprimant quotidiennement leur stupidité et leur prédisposition à la revanche, à la mesquinerie et à la jalousie. Les élèves doués et solitaires, brimés par les écoliers idiots, deviennent de véritables proscrits, aucunement soutenus par les professeurs et religieux, pourtant censés protéger précieusement les élèves intelligents ; ils soutiennent au contraire leur soumission et leur abrutissement sous l’influence douloureuse des jeunes sauvages. Cette passivité vise évidemment à uniformiser, par l’intimidation, les rares récalcitrants. L’enfermement des élèves, insiste Azaña, exacerbe leur sexualité et aiguillonne de véritables déchaînements érotiques, encouragés par la conscience religieuse de la faute et les pénitences et mortifications qui invitent, dans un réflexe malsain, à la luxure. Azaña mentionne un jeune Madrilène ne connaissant pas le Castillan, d’une innocence et d’une pureté irréprochables, qui apprit, dès la première semaine, à blasphémer et calomnier, devenant, de surcroît, ivrogne. La conscience de commettre un péché et le sentiment pervers de repentance encouragent une véritable frénésie érotique, aiguillonnée par la culpabilité et la transgression. Les rares élèves qui ne sont pas happés par cette démence charnelle deviennent mélancoliques et irascibles. Un élève fut retrouvé ensanglanté dans sa cellule après s’être flagellé. Il prétendit, dans un instinct masochiste stimulé par les effets conjugués de la religion et de l’école, adorer s’infliger de telles mortifications. Plutôt que d’élever, l’école déprave et enlaidit, instruit de comportements criminels, vol, viol et violence.
Le jeune Azaña, doté d’une nature romantique jurant particulièrement avec son époque et les réalités de l’enseignement, parvient à s’apaiser et s’échapper en contemplant le jardin ornant le monastère, véritable rappel de la nature telle que la concevait Chateaubriand, reflet et expression des sentiments de l’âme, et dans la lecture, qui offre à Azaña un univers imaginaire où la noblesse et le courage sont omniprésents. Azaña semble particulièrement s’identifier à Don Quichotte, dont il prétend comprendre la folie et l’attrait irraisonné pour la lecture, fasciné par l’héroïsme espagnol de cet être particulier et original. Azaña semble considérer que cette inestimable richesse est pervertie par l’Église, qui exige de la jeunesse qu’elle concilie la foi, telle qu’elle est instruite dans les écoles religieuses, et la vie sociale, chaque élève étant destiné à accomplir une fonction définie, dénuée d’attrait. S’ensuit un équilibre impossible entre ce qu’Azaña appelle l’épée et la croix, c’est-à-dire entre les attentes de la société et les interdits et exigences de la religion, entre la charité enseignée par la chrétienté et l’État, « qui est oppresseur et orgueilleux4. » Les élèves dotés d’une sensibilité supérieure deviennent, comme Azaña, des êtres tourmentés par la culpabilité, nourrissant bientôt un orgueil démesuré.
Un esprit tendre, d’enfant, avide d’amour, commence vite à tisser un cocon dans lequel s’enfermer avec ce qu’il y a de meilleur dans sa vie, plein de désirs nobles ou pas, mais fervents, que le monde ignore et foule aux pieds. À cet âge, on ne vit que par le cœur. […] Les maîtres nous interrogent sur l’histoire, la physique, l’agronomie…, mais jamais sur le labyrinthe dans lequel le jeune garçon s’aventure à l’aveuglette, plein de craintes et de désirs face au mystère. Larve de fonctionnaire qui deviendra père de famille dès qu’il sera dégagé des obligations militaires : c’est ce qu’indique l’écriteau qu’on vous accroche au cou. Et on commence alors à s’aimer soi-même d’un amour monstrueux qui a macéré dans la solitude et, la conscience coupable, on plonge dans les délices de la rêverie. Car toutes les herbes folles qu’alors nous voyons croître et se développer, c’est à coup sûr le désordre, le mal, ce qui est interdit, honteux, caché et dont on ne doit parler. Ou peut-être les autres ne sont-ils pas frappés par cette maladie, et vous êtes un cas unique, un monstre. […] Il faut s’accepter, il n’y a pas d’autre choix. Mais s’accepter ainsi, en cachette, en croyant commettre un crime, et se pencher, plein de remords et de craintes, sur les secrets qui bouillonnent au fond de nous et nous fascinent…5
Tout ce qui confère à Manuel Azaña le goût de la vie, l’art, l’amitié, l’amour et l’enthousiasme, il ne l’apprit guère à l’école, au contraire ; l’enseignement s’est acharné à détruire son enthousiasme juvénile et à façonner cette culpabilité de se connaître, de se découvrir et de concevoir une pensée individuelle. La réflexion introspective est effectivement proscrite, car l’éducation religieuse s’efforce d’en faire un péché d’égoïsme, punissable des flammes éternelles, comme la force et la confiance en ses aptitudes et en ses qualités, devenues des défauts indignes qu’il convient de haïr. L’élève doit être une coquille impersonnelle et inconsistante, destinée à la banale position de fonctionnaire bigot et craintif. Le jeune Azaña ne peut supporter les pressions sociale et religieuse, réunies afin de façonner de parfaits esclaves, et se délecte de la contemplation de la nature, qui lui fait brièvement oublier son devoir. Son amour des objets familiers et ordinaires l’aide à supporter sa condition, mais subsiste, dans ses écrits, une véritable conscience du péché qui le ronge jusqu’à l’âme, conscience d’autant plus aigüe qu’il refuse de plier face aux attentes. Cette sensibilité supérieure et cette intelligence incontestable deviennent de véritables fardeaux dont il est coupable, plutôt que d’être, naturellement, des dons que les professeurs et religieux devraient cultiver et déployer.
Sa lucidité sur l’ineptie de l’enseignement reçue est exceptionnelle et confirme sa supériorité intellectuelle : « J’ai quitté le collège sans aucune acquisition ; je n’avais rien à perdre ou à laisser. On m’avait donné des armes en carton pour un combat que, par chance, je ne souhaitais pas mener ; je les jetai, sans me battre, j’étais à mon aise, je n’en souhaitais pas d’autres pour la circonstance. On me dit que c’était s’égarer et se gâcher. Soit6. » Les connaissances acquises sont frivoles et inutiles, comparables au dressage de quelque primate savant, dont les aptitudes ne sont que façade. Les pénibles efforts pour acquérir et retenir ces connaissances s’avèrent donc inutiles. « Si le collège nous semblait être une interruption provisoire de notre vie personnelle, cela se devait surtout à une suspension de la culture de l’intelligence7. » Cette destruction de l’intelligence s’accompagne d’une crainte superstitieuse, exacerbée par les professeurs et religieux, qui façonnent des créatures chétives, terrorisées par un divin incompréhensible, ôtant le plaisir et la joie d’apprendre, les substituant avec maintes privations, peurs et douleurs. L’école n’encourage guère l’élévation et l’aspiration au sublime ; elle prépare, de fait, à ce rabaissement perpétuelle qui donne accès à une société chétive et codifiée et délivre de l’insatisfaction d’être supérieur. L’Escurial désirait diminuer et polir la passion, rendre cette dernière présentable, dans une société fade et dénuée de goût.
Azaña, après s’être abandonné à la prière, réalise qu’il recherche en elle une intensité qu’elle ne possède guère. Il raille le répertoire pathétique et impersonnel des prières, l’encens, et l’interminable cérémonial de l’autel. Tandis que les esprits influençables s’abîment dans une dévotion aveuglée, le jeune garçon n’éprouve que froideur face à ce vain cérémonial, pompeux et creux, doté d’une signification menaçante. Confronté à un christianisme dégénéré, dont les représentants sont des ridicules, Azaña devient brièvement païen et se repaît d’innocents mythes champêtres qui flattent son affection envers la nature, qu’il considère comme plus tendre et vif que les gesticulations de quelque prêtre lors de la messe. Préférant la compagnie des arbres, après avoir contemplé la sauvagerie humaine démesurée de l’école religieuse, le garçon s’y adonne sans interdit à la lecture, jusqu’au jour où la nature devint effrayante et ne parvint à combler ses désirs. Confronté à l’exemple délétère des élèves incivilisés réunis et confinés dans cet enfer terrestre dirigé par des professeurs incultes, Azaña désire diminuer l’influence de la religion, sans véritablement concevoir qu’elle n’est seule coupable. Entre l’épée et la croix, Azaña, répugné par cette religion insipide, choisit l’épée et décide d’outrepasser les attentes de la société, menant un combat acharné et souvent perfide, pour accéder à de hautes fonctions. La soif de savoir, pervertie par l’éducation religieuse et ses maintes bassesses, s’est muée en soif de pouvoir et, quoique les critiques d’Azaña soient souvent d’une profonde justesse, l’orgueil démesuré qu’a nourri cet être supérieur, confronté pendant l’enfance à des médiocres, provoqua la ruine d’une existence et d’une nation. Non contente d’ôter l’envie d’apprendre et d’entraver la curiosité intellectuelle, produisant des captifs inquiets, persuadés de leur intelligence, de leur liberté et de leur sagesse, alors qu’ils sont des clones de la pensée unique dotés d’un simulacre de culture, culture misérable et rachitique recueillie dans les immondices stériles de l’abjection humaine, et d’une effronterie grossière de sauvages primitifs, elle rabaisse et humilie, avec l’assistance de ses représentants, mesquins et jaloux, les surdoués, les passionnés et, de façon générale, les élèves dotés d’un certain potentiel, encourageant frustrations et culpabilités, ouvrant donc la voie à l’esclavage totalitaire, produisant les esclaves et les tyrans futurs. L’ouvrage d’Azaña est éclairant sur ce qu’une société, telle que la société française, doit craindre dans son exaltation de l’instruction obligatoire et de l’inénarrable égalité, qui n’offre que des idiots et des frustrés.
- Lire à ce sujet nos traductions de Pío Moa, Une Constitution démocratique, mais pas trop et de César Vidal, La Constitution de la Seconde République espagnole. ↑
- J. L. Abellán, Manuel Azaña : pensamiento y acción, dans Alicia Alted, Alianza editorial, 1996, p. 53. ↑
- Manuel Azaña, Le Jardin des moines [1927] suivi de La Veillée à Benicarló [1939], édition et traduction de l’espagnol par Elvire Diaz et Jean-Pierre Amalric, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. Mondes hispanophones, no 33, 2009, p. 37. ↑
- Ibid., p. 79. ↑
- Ibid., p. 33-34. ↑
- Ibid., p. 50. ↑
- Ibid. ↑

