Le Diable et ses pompes…
Les Ferron prend l’identité et l’apparence, lorsqu’il réside dans le petit village communautaire de New Hope, d’un jeune colporteur de Bibles itinérant dénommé Paul Parish. Paul Parish est un jeune croyant qui fait la fierté de New Hope. Il est simple et vertueux. Il respecte scrupuleusement les interdits de cette société puritaine : il ne consomme jamais d’alcool et ne fume guère. Il semble d’ailleurs être un cœur simple qui apprécie le travail de la terre, porte un vieux costume élimé et conduit une voiture délabrée. Il sillonne les routes de campagne afin de propager la parole divine, lui qui connaît d’ailleurs des versets entiers de la Bible. Cet être béni est fiancé à la candide Amy et s’attire la bienveillance du père d’icelle, grand cultivateur au domaine considérable. Mais Paul Parish n’est qu’un leurre, un subterfuge. Les Ferron, qui sait pourtant incarner les dévots de manière remarquable, est le contraire de ce qu’il laisse entrevoir de Paul Parish. Ferron est l’exécutant d’un usurier. Il doit corriger, par la menace ou la violence, les victimes éplorées qui refusent de s’acquitter de leurs dettes envers son employeur. C’est un homme immoral qui fume, boit et se plaît au commerce des femmes et plus particulièrement de la sulfureuse Lydia. Il porte toujours d’élégants vêtements et conduit une somptueuse Cadillac. Paul Parish sert à Les Ferron de deuxième identité. L’élégant gredin a, en effet, élaboré un plan apparemment dénué de toute faille : il projette d’assassiner son chef, de lui dérober son numéraire et de s’enfuir sans laisser la moindre trace. Il peut alors se retirer, sous sa seconde identité, à New Hope et y mener une existence sereine, à l’abri des suspicions, avant de s’enfuir vers les tropiques avec son magot. Cet homme perfide a également envisagé d’épouser Amy, enhardi à l’idée de dépuceler une jeune vierge, et de s’emparer de la fortune que représentent les terres du père de la malheureuse épousée. Son plan paraît magistralement orchestré et les auspices semblent se présenter à son grand avantage. Mais les événements prennent finalement une tournure inattendue et Les Ferron, perpétuel insatisfait, créature bifrons, finit par ne plus savoir ce qu’il veut ni qui il est vraiment.
Day Keene nous livre un ouvrage magistral. De par sa parfaite maîtrise du détail, de la caractérisation et de l’intrigue, cet écrivain parvient à captiver le lecteur et à ne jamais l’ennuyer un unique instant. Le talent de cet auteur s’exalte en de nombreux points mais nous nous contenterons seulement de souligner les principaux éléments qui font de ce livre un chef d’œuvre du roman noir. Remarquons d’abord la parfaite maîtrise de ce parallélisme oxymorique qui règne entre les deux personnalités différentes de Les Ferron et qui, par de saisissants contrastes, accentue la schizophrénie du personnage. Ce que le bandit possède, le dévot le possède également, mais à sa façon. La fringante Cadillac jaune de Ferron correspond à la vieille voiture de Parish, par exemple. Les deux univers ne se rencontrent que rarement et lorsqu’il y a intrusion d’un élément d’un monde vers celui d’un autre, c’est l’équilibre de ces deux microcosmes qui en est irrémédiablement touché. La venue de Lydia dans l’hôtel que fréquente Parish complique tragiquement les plans de Ferron, qui n’a d’autre possibilité que d’évincer la séduisante rousse par n’importe quel moyen afin que ses projets d’épousailles avec Amy ne soient pas compromis. Deuxième intrusion, celle du magasine new‐yorkais dans lequel Ferron et Lydia avaient posé afin d’illustrer un roman‐photo érotique mettant en scène un époux homicide. Ironiquement, il s’agit de l’ultime et implicite vengeance de Lydia qui désirait que Ferron n’aime nulle autre femme qu’elle. Nous ne pouvons dévoiler les conséquences de cette contamination de la vie new‐yorkaise de Ferron sur son existence en tant que Paul Parish à New Hope, néanmoins, l’irruption de l’urbanité au sein de la ruralité nuit à Ferron. Car Ferron mène, comme nous pouvons le constater, deux existences distinctes : celle du bandit urbain et celle du bigot campagnard. Cette personnalité dédoublée ne peut désormais plus guère retrouver son unité au risque de s’anéantir. Au début du roman, la figure dominante est celle de Ferron. Ferron dépérit en tant que Paul Parish et se met à désirer ardemment une bouteille de whisky, une cigarette et une prostituée. La vie à New Hope lui fait horreur et ne lui inspire qu’un dégoût profond. Il retrouve à chaque fois New‐York avec un ineffable contentement. Puis, un glissement s’opère progressivement, comme si les deux visages distincts finissaient par se confondre, comme si Paul Parish prenait le dessus sur Les Ferron. Enfin, la personnalité de Parish devient dominante : le goût de la cigarette et de l’alcool lui deviennent insupportables, il rejette la prostituée qu’il avait demandée dans un hôtel new‐yorkais et il semble finalement se plaire dans cette existence campagnarde, au point d’envisager sérieusement de rester avec Amy à la ferme. L’homme ne peut impunément se faire passer pour ce qu’il n’est pas : sa personnalité risque d’être bouleversée dans une crise d’identité qui ne peut mener qu’à la mort et à la folie. En restant aussi longtemps à New Hope, il s’était pris à son propre piège1. »
Les Ferron est une figure essentiellement faustienne. Ce perpétuel insatisfait est sans cesse en quête d’un bonheur idéal, d’un bonheur dont les contours sont aussi changeants que sa personnalité. À New Hope, il se prend à rêver de cigarettes, de prostituées, de verres d’alcool et de vie citadine : À moins de cent cinquante kilomètres de là, c’était New‐York, Times Square et son tumulte incessant2. » Puis, une fois à New‐York, il découvre finalement la réalité : Il aimait les plats rustiques. Il aimait la façon de vivre des paysans. Il aimait le calme et les agréments de la campagne. Il aimait le travail de la terre3. » Ferron croit devenir heureux dans la richesse et l’exotisme. Mais il existe autant de bonheurs que de personnalités chez Ferron et, quand Parish prend le dessus sur Ferron, il aspire à une autre forme de plénitude. Lorsque les désirs de Ferron sont sur le point d’être atteints, celui‐ci s’attarde à New Hope et invoque des prétextes fallacieux pour y rester. Mais, de fait, rien hormis l’amoureuse Amy, ne le retient dans ce village honni : personne ne le soupçonne du crime qu’il a commis car un autre suspect, évidemment innocent, a été condamné à sa place et Ferron n’est recherché qu’en guise de témoin éventuel. Quand Lydia le supplie de quitter New Hope avec elle pour fuir dans les îles, Ferron peut posséder exactement tout ce qu’il pouvait désirer : une femme, de l’argent et une destination tropicale et il peut atteindre son rêve sans la crainte d’attirer la méfiance autour de lui. Mais l’homme est inconstant et ce n’est pas tant le bonheur que sa quête même qui motive Ferron. Celui‐ci désire à présent plus que tout épouser la vierge Amy. Il accepte un poste d’instituteur, emploi certes ennuyeux mais qui prouve qu’il est apprécié et respecté dans la communauté. La perspective d’une existence nouvelle, d’un nouvel espoir symbolisé par le nom du village, New Hope, semble l’émouvoir davantage qu’une vie dorée, certes, mais toujours sous l’identité de Les Ferron. Il aspire donc à ce nouveau bonheur simple et pur. Il est d’ailleurs persuadé d’y parvenir, jusqu’à l’erreur finale qui parvient au moment fatidique où son avenir allait être scellé et consacrer son bonheur. Si l’homme est inconstant, le destin l’est également et, en un unique et ultime instant, tout s’écroule autour de Ferron. Day Keene prouve qu’il faut parfois se contenter de ce que l’on possède plutôt que de prendre le risque de tout perdre. Ce second Faust qu’est Ferron ne se contente guère de ce qu’il pourrait avoir, et, en dépit de son application, l’erreur fatale apparaît qui vient lui rappeler qu’il n’est pas, contrairement à ce qu’il pensait, le maître de son destin et qu’il n’est qu’un fétu insignifiant entre les mains omnipotentes de la déesse Fortune. Ce Faust épris de Marguerite est rattrapé par ses crimes passés, mais Amy est, heureusement, épargnée in extremis, symbole d’une justice immanente et divine qui épargne cette innocente brebis et punit le meurtrier, le parjure, le dissimulateur. Cependant, tout rachat est impossible, dans ce roman, et les pensées douces et pures que Ferron éprouve finalement ne parviennent à excuser les actes commis. Ferron doit expier ses fautes, d’autant plus que la justice humaine a envoyé un innocent à la chaise électrique pour le meurtre qu’il a lui‐même commis. Plutôt qu’une morale du rachat, c’est une morale de l’excellence que Day Keene valorise, sachant que tout acte passé ne peut jamais être expié mais, au contraire, ressurgit sur nous au moment où le bonheur est sur le point d’être atteint. Les moyens sont, pour l’écrivain, plus importants que la fin.
Ce personnage qu’est Ferron est donc un être inassouvi. Comme Faust, il serait prêt à pactiser avec le diable afin de parvenir à ses fins. Le meurtre, le vol et le mensonge ne l’inquiètent en rien. Lydia est le pendant féminin de Ferron : Pour toi, je coucherais avec le diable4 ! » dit‐elle avec sincérité. Elle aussi, nouvelle Ève, est prête à goûter le fruit de l’antique serpent pour obtenir l’amour désintéressé de Ferron. Mais les suppôts du diable sont sévèrement punis, aussi purs soient leurs désirs initiaux. Lydia adore Les, digne sentiment, mais les moyens dont elle use pour parvenir à être aimée de lui suffissent à la damner et à lui réserver un sort infâme, étranglée par l’être aimé, le sujet même par lequel elle a péché. Ferron est également une incarnation tantalienne. Tel Tantale, Ferron a commis des crimes et est puni en ne pouvant atteindre les objets de ses désirs. Comme Tantale qui, voulant prendre une pomme voyait les branches des pommiers se rétracter, voulant boire à l’eau d’un ruisseau voyait l’onde pure se retirer, Ferron assiste, impuissant, à la fin de tous ses rêves. À force d’avoir tant voulu, il a tout perdu ; ses rêves en tant que Les Ferron, puis ses aspirations en tant que Paul Parish. Les deux personnalités conflictuelles se sont annihilées du fait même de leurs aspirations contradictoires. Peut‐être Ferron était‐il voué à ne jamais connaître le bonheur ? C’est la quête incessante du bonheur qui stimule l’homme mais sa réalisation finit irrémédiablement par le décevoir. Quel que soit le destin qui aurait pu lui être réservé, Ferron aurait peut‐être fini par se lasser de son existence. L’issue de Ferron est la fin symbolique de tout être qui se détruit par la passion et qui ne parvient pas à se contenter des sentiments et des possessions les plus simples.
Le Diable et ses pompes… se lit comme une pièce de théâtre tragique où le héros se précipite inconsciemment vers une fin inévitable. Le fatum décide à sa place de son sort et il lui est impossible, en dépit de ses efforts, d’y échapper. Dès le début du roman, le destin de Ferron est tracé et les acteurs de la tragédie sont placés. La théâtralité est présente dans l’œuvre et confirme notre thèse. Qui est Ferron sinon un acteur de théâtre qui tente d’orchestrer la pièce dans laquelle il joue le rôle principal ? Mais Ferron se laisse prendre au piège dramaturgique en deux points : le masque finit par adhérer à son visage de manière à ce qu’il soit bientôt impossible de déterminer qui est l’acteur et qui est le rôle et Ferron, qui croit être l’auteur de son destin, n’est que le jouet d’une force impérieuse qui le dépasse. Nous pensons, évidemment, au célèbre monologue d’As you Like it de William Shakespeare :
All the world’s a stage,
And all the men and women merely players:
They have their exits and their entrances;
And one man in his time plays many parts5.
Chaque personnage se dissimule derrière un masque de théâtre ; même la prude Amy dissimule sous sa candeur des désirs irrépressibles. Les Ferron ne serait donc que l’allégorie de la triste dissimulation humaine.
Day Keene est un auteur injustement méconnu. Michel Lebrun fut l’un de ceux qui parvint à faire connaître cet écrivain magistral, notamment grâce à son Almanach du crime de l’année 1981 qui lui consacre un abondant dossier et une étude thématique. Bien que Lebrun résume Le Diable et ses pompes… de manière étrangement idyllique, son avis sur l’ouvrage mérite d’être mentionné : Les retournements, les coups de théâtre se succèdent sans aucun temps mort jusqu’à une apothéose qui laisse le lecteur abasourdi : Day Keene lui avait donné absolument tous les éléments pour prévoir la fin de l’histoire, et le lecteur n’avait rien vu ! C’est la technique du roman détective classique adaptée, de main de maître, au roman noir6. » Fut un temps, comme pour quelques génies littéraires injustement oubliés, nous ne savions rien de Day Keene. Nous savons désormais qu’il débuta sa carrière d’écrivain en tant qu’auteur de pièces de théâtre et de scénarios de feuilletons radiophoniques. Nous présumons que la théâtralité dont est pétri Le Diable et ses pompes… provient de ses écrits de jeunesse. Il écrivit ensuite des nouvelles de pulps puis s’adonna principalement aux romans policiers. La plupart de ses romans suivent un schéma canonique : le héros est injustement accusé d’un crime qu’il n’a pas commis et partagé entre deux femmes qui incarnent le Bien et le Mal. L’une est une séductrice implacable, l’autre une créature bienveillante. Le Diable et ses pompes… est donc une œuvre à part dans les compositions de cet écrivain. L’ouvrage délaisse les poncifs manichéens pour présenter une vision ambivalente de l’homme où chacun possède en lui le Bien et le Mal. Les deux femmes du roman sont des êtres insaisissables qui possèdent chacune un aspect négatif et un aspect positif. Les Ferron n’est pas le héros conventionnel des romans de Day Keene : bien qu’il soit, comme de coutume, un grand gaillard bien bâti, il n’est pas l’homme sans reproches des autres œuvres de l’auteur. Il s’agit, encore une fois, de nuancer les personnalités, car le lecteur se sent malgré tout proche de Les Ferron, dont les contradictions et les atermoiements sont ceux de chacun.
Nous conseillons donc vivement la lecture d’un ouvrage aussi intéressant que Le Diable et ses pompes…. Bien qu’il puisse être considéré comme une originalité de l’auteur, il représente un moyen remarquable de découvrir Day Keene et l’ampleur de son talent littéraire. Son sens aigu du suspense captive le lecteur de la première à la dernière phrase et celui‐ci referme le livre avec un sentiment étrange mais agréable de contentement et de réflexion mêlés.
