La Troisième Race

Intelligence Suprême contemple la nuit étoilée de la fenêtre de ses somptueux appartements brésiliens. Un officier importun compromet la quiétude du Seigneur du système solaire afin de lui confier un simple cahier d’enfant qui contiendrait des données nouvelles au sujet de l’affaire Arnfeld. Désireux d’obtenir de plus amples renseignements, Intelligence Suprême fait introduire Christine Hawthorne, une prisonnière terrienne. La femme, surnommée Kitty, paraît avoir été fort gracieuse, ceinte de son abondante chevelure dorée, mais elle pénètre dans le bureau d’Intelligence Suprême, le despote martien, pathétiquement angoissée. Kitty aurait trahi, assassiné et livré ses deux compagnons, un Terrien, son époux David Arnfeld et un Martien, Regelin dzu Coruthan, afin que sa fille soit épargnée et qu’elle lui soit restituée. À la lecture du cahier, Intelligence Suprême retrace l’existence de David Arnfeld après la capitulation terrienne. Le conflit entre Terriens et Martiens s’est éternisé pendant des décennies, affaiblissant considérablement les deux planètes. Les deux races s’étonnent des décisions prises par certains officiers dont les maladresses et les atermoiements ont prolongé la guerre plus que de raison. Terriens et Martiens sont deux races intelligentes et les Martiens, créatures humanoïdes délicates et cultivées, ne ressemblent guère à des barbares avides de massacres inutiles. Un enchaînement funeste de faits malheureux a cependant éternisé les hostilités. La Terre a finalement échoué et David Arnfeld, ancien astronome, retourne aux États-Unis après avoir longuement combattu les flottes martiennes dans le système solaire. Pour regagner la demeure campagnarde de ses ancêtres, il doit passer par la métropole de New York complètement dévastée. La famine s’est abattue sur les ruines de la cité. La disette engendre la violence. C’est dans cette ville apocalyptique qu’Arnfeld rencontre Kitty, alors que la jeune femme tentait, pour la première fois, de se prostituer afin de nourrir son enfant. Arnfeld propose à Kitty de l’héberger avec sa fille et tous trois, après un périlleux périple, aperçoivent enfin les champs verdoyants de la demeure Arnfeld. Hélas, des Martiens, dirigés par Regelin dzu Coruthan, résident dans le domaine avec pour mission de pacifier et de protéger la région. Tous sont donc contraints de cohabiter. Les relations s’établissent difficilement, même si Regelin fait preuve d’une sagesse, d’une courtoisie et d’une douceur immenses. Kitty éprouve une haine infinie envers la race martienne depuis le trépas du père de la petite Alice, feu son époux. David, quant à lui, dédaigne ceux qu’il considère comme des ennemis mais se rapproche imperceptiblement de Regelin. Ces deux êtres dissemblables s’estiment et s’apprécient car ils ont éprouvé un destin similaire. Bientôt, deux invités s’annoncent, un inspecteur martien et un officier terrien qui semblent intriguer Kitty. Le jeune femme, après avoir discrètement écouté à la porte de leur chambre, découvre que les deux créatures s’expriment dans une langue singulière. Le lendemain, les étranges invités décident de s’absenter et préviennent les hôtes que toute intrusion dans la pièce vacante équivaudrait à un acte d’espionnage. Passant outre la menace d’exécution, Kitty s’empare de la clé et pénètre dans la chambre avec David. Le couple découvre des documents rédigés dans un dialecte inconnu et des armes singulières qui ne sont l’œuvre ni des Martiens, ni des Terriens. Mais Regelin les surprend, déçu par cet acte de trahison…

La Troisième Race, de Poul Anderson, est un excellent roman d’anticipation qui jouit d’une narration soigneusement élaborée. La lecture d’un tel ouvrage captive le lecteur dès les premières lignes grâce, notamment, à une narration encastrée dont l’élément central est constitué d’une grande analepse, soigneusement préparée et agencée, du plus bel effet. La mise en abyme – le lecteur lit un ouvrage dans lequel le personnage dénommé Intelligence Suprême lit lui-même un cahier – est élaborée talentueusement. Cette figure stylistique, en plus d’agrémenter l’œuvre, de la parer d’une esthétique certaine, sert à élaborer la construction de l’intrigue. La page préalablement arrachée qui inquiète Intelligence Suprême, représentation concrète de l’ellipse rhétorique, doit être considérée à la fois comme un gage d’authenticité du récit, cette page ayant pu servir à éponger du sang ou allumer un feu lorsque David était encore en possession de son cahier, comme le suppose le Seigneur du système solaire, un astucieux procédé permettant d’exciter l’intérêt du lecteur, fasciné par cette part de non-dit, qui devine que l’énigmatique page manquante est l’élément fondamental de l’intrigue, et un moyen ingénieux de piéger Intelligence Suprême dans une ruse savamment pensée, celui-ci présumant que la page a été arrachée afin d’effacer le passage qui narrait le meurtre lâche de deux Tahowwas prisonniers.

Le récit décrit l’amitié grandissante qui s’établit entre deux guerriers. Regelin est le vainqueur, un être délicat à la taille d’une extrême finesse et aux épaules imposantes dont les traits auraient pu, selon Arnfeld, être sculptés par Constantin Brâncuşi. Il émane effectivement du visage martien une sensibilité éthérée et une grâce énigmatique semblables à Mademoiselle Pogany et La Muse endormie, élaborées par le sculpteur. L’allure aristocratique de Regelin ne suffit à dépeindre cette créature particulièrement cultivée qui se passionne pour la littérature terrienne et la musique classique. Il est un soldat compatissant et respectueux envers les Terriens, qui souffre d’être éloigné de son épouse, sur une planète dont la pesanteur et l’atmosphère sont douloureuses à sa race. Arnfeld, quant à lui, est un vaincu digne mais impulsif, qui possède la rudesse simple des exploitants agricoles et la sagacité des soldats aguerris. En dépit de son aspect austère, il sait se montrer généreux et aimable. David est, à certains égards, un double de Poul Anderson. Les deux apprécièrent l’écriture, Arnfeld avouant « avoir eu, autrefois, le désir de devenir écrivain1 et passèrent une partie de leur enfance au sein de l’Amérique rurale. Poul Anderson vécût, après la Seconde Guerre mondiale, dans une ferme du Minnesota. La fascination qu’Arnfeld éprouve pour Regelin symbolise probablement l’attrait de l’écrivain pour la conquête de l’espace, conquête séduisante et périlleuse. La troisième race, celle des Tahowwas, est représentée par Radeef. Les Tahowwas sont des créatures artificielles, crées afin de pouvoir prendre l’apparence de n’importe quelle race vivante. Cette capacité a permis aux concepteurs des Tahowwas, les biologistes Sha-eb, de prendre le pouvoir sur les quatre races intelligentes du système de Sirius, en infiltrant des Tahowwas dans les postes stratégiques des milieux militaires et politiques. Ceci fait, les biologistes tentèrent d’exterminer les Tahowwas qui s’enfuirent, au sein d’un astronef, et découvrirent la Terre et Mars. Présumant qu’ils ne seront accueillis sur ces deux planètes, ils prirent la place de personnages influents des deux planètes et provoquèrent un interminable conflit afin d’épuiser les deux races. Les Tahowwas sont lâches, veules et répugnants. Sous leur forme originelle, leur corps est grotesque ; les Tahowwas sont d’ailleurs la seule race à être contemplée nue car leurs vêtements se déchirent lors d’une mutation inattendue. La nudité déplaisante des Tahowwas contribue à renforcer le dégoût que le lecteur éprouve pour ces créatures indésirables. Pareille aux siens, Radeef est sournoise, pusillanime et disgracieuse. Chaque race est ainsi représentée par un personnage exemplaire.

L’étude des dires de Regelin est vivement instructive. Celui-ci ne comprend guère pourquoi un tel conflit, entre deux races égales, a pu éclore : « pourquoi cette rivalité entre nos deux planètes a-t-elle pris naissance ? Pourquoi des incidents répétés ont-ils aigri les relations entre Mars et la Terre2 ? » Au questionnement succède l’amertume : « Un quart de notre faible population a péri. Notre économie est ébranlée. Le peuple, appauvri, fléchit sous les impôts. Toute l’histoire de notre race a été bouleversée. Pour nous redresser, il nous faudra plus d’un siècle3. » Ces mots auraient pu mêmement être proférés au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Poul Anderson a rédigé La Troisième Race en 1959, soit quelques années après l’issue de ce conflit fratricide qui éreinta la civilisation occidentale. Chaque peuple fut manipulé par la propagande d’un pouvoir inique. Martiens et Terriens sont les victimes d’un même complot, celui des politiciens, incarnés par les Tahowwas. Quoi de plus représentatif des politiciens que cette race indigne, caractérisée par le mensonge, la dissimulation et la fourberie ? Mus par un désir irraisonné de pouvoir, les Tahowwas cherchèrent à asservir et annihiler deux civilisations florissantes. Semblable aux hommes politiques, la troisième race est constituée d’un petit nombre de sbires immondes, placés à des postes stratégiques de pouvoir, qui décident selon leur gré du destin de peuples entiers. Le conflit stupide qui opposa Martiens et Terriens ne peut être considéré que comme la franche dénonciation de l’égoïsme cruel de politiciens vicieux.

La Troisième Race est donc un excellent ouvrage d’anticipation de Poul Anderson, qui mériterait de figurer parmi les chefs-d’œuvre de ce grand écrivain de science-fiction dont la plupart des ouvrages sont injustement méconnus en France. La Troisième Race est, malheureusement, l’unique roman de Poul Anderson publié aux éditions Fleuve noir. Le style de Poul Anderson est vif, élégant et soigné. La traduction qui en est faite par B.-R. Bruss n’altère en rien l’élégance de l’écriture. B.-R. Bruss, peintre, sculpteur, écrivain et traducteur était, il faut l’avouer, un des auteurs privilégiés de la collection Fleuve noir, « autant pour les sujets traités que pour la qualité de son écriture4 ».

  1. Poul Anderson, La Troisième Race, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, no 150, p. 11. 
  2. Ibid., p. 52. 
  3. Ibid., p. 54-55. 
  4. Alain Douilly, Anticipation. 50 ans de collections fantastiques au Fleuve noir, Encino, Californie, Rivière blanche, 2009, p. 263. 
Haut de la page
La Troisième Race
Auteur : Poul Anderson
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation
Année : 1960
Pages : 187
La lecture d’un tel ouvrage captive le lecteur dès les premières lignes grâce, notamment, à une narration encastrée dont l’élément central est constitué d’une grande analepse […] du plus bel effet.

Cinéphagie : dernières critiques

Mélomanie : dernières chroniques