La Révolte des inexistants

La Révolte des inexistants est le troisième opus du cycle des Ancêtres. Le commandant de l’Astaré et membre du Conseil des anciens Philippe Estainier dirige son astronef vers la planète Bardella. Étant un Ancêtre, sa perception du temps est fort différente et celui‐ci a l’apparence d’un homme jeune tandis qu’il ne s’est pas rendu sur Bardella depuis près d’un siècle. Il s’attend ainsi à pouvoir y rencontrer certains de ses descendants. Il reçoit justement un message d’un descendant homonyme qui cherche à l’avertir d’un danger imminent ; le Grand Conseil chercherait à s’emparer de son vaisseau. Philippe passe outre ce message mais reste sur ses gardes en plaçant son vaisseau en état d’alerte et en atterrissant discrètement sur la planète avec une navette. Sur Bardella, son descendant jouit d’un statut privilégié en tant que membre du Grand Conseil. Philippe se décide à lui rendre une visite nocturne mais son homonyme se comporte d’une étrange manière, comme s’il était sous l’influence de quelque drogue. L’Ancêtre réalise l’incohérence de l’attitude de son descendant, qui ne se souvient plus lui avoir envoyé un tel avertissement. Il apprend que son descendant entretient une liaison avec une mutante, ce qui est passible de la peine de mort sur la planète. Le couple chercherait à fuir dans le vaisseau de Philippe afin de pouvoir vivre librement, même si la mutante devrait être stérilisée sur toute autre planète. Bardella dispose de trois races différentes, les Terriens issus de Terre O qui colonisèrent la planète grâce aux Ancêtres et les Slavons, êtres semblables aux humains mais à l’intelligence irrémédiablement amoindrie. Hélas, les Slavonnes sont de superbes créatures et nombreux furent les Terriens qui succombèrent aux charmes de leur corps splendide. De cette union étrange naquirent des mutants qui disposent de l’intelligence humaine mais ont le front déformé par deux antennes. Les Slavons ne peuvent bientôt approcher les Terriens que le jour ; la nuit, les Slavons égorgent les Terriens afin de se nourrir de leur sang. Ils sont donc retranchés dans des réserves nocturnes. Les mutants n’ont pas hérité de cette caractéristique. Néanmoins ils sont considérés comme des êtres inférieurs. Cependant, des mutantes d’une grande beauté qui dissimulent leurs antennes grâce à leur coiffure ont réussi à devenir les secrétaires des plus influents membres du Grand Conseil. Les dirigeants de Bardella semblent comme hypnotisés et séduits par ces beautés inquiétantes. Philippe Estainer découvre également, grâce à une jeune femme nommée Galda, que des personnalités importantes ont été enfermées tandis que leurs familles ont été rétrogradées. Des Slavons réfractaires, qui auraient inopinément développé leur intelligence, se seraient rebellés et retirés dans la nature. Les Terriens mènent envers eux une guerre qu’ils sont sur le point de perdre, en dépit d’armes et de moyens incomparablement supérieurs à ceux des Slavons. L’Ancêtre se doute qu’un inavouable secret trouble l’apparente tranquillité de la planète, un secret qui touche de près les mutantes.

La Révolte des inexistants aborde à nouveau les problèmes raciaux avec une rare acuité. Les mutants, ce sont évidemment les métis qui éprouvent des sentiments de rancœur et de haine envers la race dominante qu’ils ne parviendront jamais à atteindre, de mépris et de haine envers la race inférieure dont ils sont en partie issus. C’est le cas des mutants de Bardella qui préparent l’asservissement de galaxies entières colonisées par les Terriens. Leur révolte est sournoise, insidieuse et indigne. Les mutantes sont créées artificiellement par les leurs, dans une sorte d’eugénisme malsain, de façon à ce qu’elles puissent acquérir les deux qualités essentielles pour séduire et asservir les Terriens : une beauté surprenante et un don hypnotique. En hypnotisant les dirigeants des planètes colonisées, elles ont le parfait contrôle des décisions prises par les gouvernements et tiennent sous leur coupe les colons. Pour l’instant, les mutantes possèdent seulement Bardella mais elles désirent s’emparer du vaisseau des Ancêtres afin de s’étendre à travers toutes les galaxies colonisées. Ces inexistants ont donc prévu un plan machiavélique afin de se venger de l’insignifiance qu’on leur prête. Selon Peter Randa, tout métis possède des velléités similaires. Le sentiment d’infériorité, sentiment souvent justifié – n’oublions pas que les Slavons, dont sont en partie issus les mutants, sont des vampires idiots – provoque un impérieux désir de vengeance envers ceux qui sont supérieurs et complets. Les mutants présentent une menace pour l’équilibre social : « le corps social tout entier est miné, rongé depuis l’intérieur comme un fruit en train de pourrir… Les mutants, bien sûr1… » Les mutants deviennent des insectes abjects : ils se réunissent dans des centres afin de rassembler leurs énergies psychiques. Ils espèrent conférer davantage de puissance à leurs séduisantes alliées. Ils ressemblent aux insectes des Frelons d’or, regroupés en nids, dépourvus d’imagination et de personnalité, voués uniquement à une unique tâche, celle de renforcer le pouvoir des mutantes. Lorsque l’exécution des mutants est ordonnée, Philippe est partagé entre le dégoût et la pitié : « Ils forment une cohorte innombrable dont l’anéantissement a quelque chose d’écœurant et fait penser au sacrifice de certaines fourmis lorsque leur nid est en danger2. » La ressemblance avec les insectes fourmillants et impersonnels est éloquente. L’Ancêtre ne peut s’empêcher d’éprouver de l’aversion envers ces créatures : « en la voyant j’éprouve un insupportable sentiment de répulsion. Celui que tout homme normal éprouve pour les mutants3… » Les dires de Peter Randa ne peuvent que vivement importuner d’éventuels lecteurs pour qui le métissage est un ineffable bienfait.

Une autre question soulevée par l’écrivain est celle du pouvoir. Ce pouvoir est incarné par les Ancêtres. Ces hommes privilégiés traversent les siècles et les distances, pouvant ainsi diriger les colonies terriennes. Ils respectent l’indépendance et l’intelligence de chaque colonie. Ils ne cherchent guère à influencer la progression de chaque planète et veillent à ce que nul despote ne s’empare des colonies en usant d’une quelconque supériorité technologique :

Chaque civilisation évolue dans une voie qui lui est propre… Le progrès n’est pas le même partout, mais il n’est bon que s’il s’est développé harmonieusement… Sur Styra, tous les hommes portent un désintégrateur à leur ceinture… Une arme capable de faire disparaître une maison de six étages en quelques secondes… Les Styriens s’en servent judicieusement parce que toute leur éducation les a préparés à cela… Une éducation qui s’est étendue sur plusieurs générations… En serait‐il de même si on donnait cette arme aux hommes d’Ogouze, du jour au lendemain ? Ils s’en serviraient d’abord pour régler tous leurs comptes et le massacre serait épouvantable4

Seuls les Ancêtres peuvent manipuler ces différentes armes afin de protéger les colonies de toute menace technologiquement supérieure. Même si leur décision de préserver l’évolution inhérente à chaque colonie peut paraître injuste, elle relève d’une intelligence supérieure. L’exemple du désintégrateur styrien permet de comprendre que chaque peuple subit son évolution et y fonde sa civilisation, basée sur la responsabilité, la sagesse et le discernement. Un fait que certains États, qui veulent imposer leurs valeurs, leurs conceptions et leurs techniques à des peuplades qui possèdent des mœurs et des idées parfaitement antagonistes, semblent oublier, égarés dans leur frénésie égalitariste. Les Ancêtres sont, au contraire, désireux de préserver l’intégrité de chaque colonie. Ils ne sont pas des despotes mais des dieux. Chaque siècle, lorsqu’ils rendent visite aux colonies, ils semblent dotés d’une jeunesse éternelle. Ils sont les seuls à sillonner l’espace et paraissent résider dans un empyrée divin. « Nous sommes considérés un peu comme des dieux sur les planètes que nous visitons. Des dieux au même titre que ceux de la mythologie grecque et romaine à la grande époque de l’antiquité5. » Ce statut leur confère une autorité incontestable. Comme les dieux de L’Iliade ou de L’Odyssée, ils influent sur le destin de la planète mais ne se préoccupent guère de futilités politiques. Peter Randa reprend d’ailleurs une idée déjà développée dans Deucalion selon laquelle les dieux antiques seraient en vérité des êtres issus de l’espace : « Une autre race qui nous aurait précédés et dont nous retrouverons peut‐être les traces un jour6. »

La Révolte des inexistants est donc un excellent ouvrage qui poursuit dignement ce remarquable cycle des Ancêtres. Ces Ancêtres sont des hommes supérieurs auxquels le lecteur finit irrésistiblement par s’attacher. Jouissant d’une intelligence et d’une sagacité remarquables, ces personnages n’en sont pas moins des créatures tourmentées et solitaires qui ne peuvent se fixer sur aucune planète et qui sont condamnés à sillonner l’espace. Ils sont l’incarnation du souverain d’autorité divine qui fait le sacrifice de son être pour diriger les siens sous l’impulsion de la raison d’État. Ils sont pareillement des Christophe Colomb futuristes qui rassemblent les planètes à la manière du navigateur placé sous le signe de la colombe et de l’universalité chrétienne. Rassembleurs païens, les Ancêtres constituent ce formidable lien qui unit les hommes dans les différentes galaxies de l’univers.

  1. Peter Randa, La Révolte des inexistants, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 346, 1968, p. 107. 
  2. Ibid., p. 218. 
  3. Ibid., p. 127‐128. 
  4. Ibid., p. 20‐21. 
  5. Ibid., p. 75. 
  6. Ibid
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La Révolte des inexistants
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation
Année : 1968
Pages : 250
Ces Ancêtres sont des hommes supérieurs auxquels le lecteur finit irrésistiblement par s’attacher.

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