La Mante religieuse
Il arrive parfois que certains films de la Shaw Brothers s’inspirent de faits ou de personnages historiques éminents. Ces éléments sont autant de fils d’une délicate trame élaborée avec finesse qui sera ultérieurement embellie et ornée de multiples écheveaux. La Mante religieuse est l’un de ces films tissés avec art et caractère que seules savent ciseler les soigneux orfèvres de la Shaw. La technique de la mante religieuse existe effectivement ; ce Kung Fu est à bien des égards l’un des plus puissants et redoutables. Il fut façonné par Wang Lang, moine du temple Shaolin, vivement impressionné par un combat de mantes religieuses. L’observation attentive de ce duel singulier permit au moine d’imiter les gestes de ces insectes, de reproduire leurs attitudes pugnaces et d’élaborer un style de Kung Fu pantomimant la gestuelle délicate et efficace des mantes. Le Kung Fu s’inspire copieusement de la nature ; la boxe de la mante ne fait pas figure d’exception, d’autres techniques sont notamment issues de l’observation avide de bêtes telles que le tigre ou la grue. Nonobstant cela, le style de la mante est incomparable par la fulgurance de ses attaques et sa gestuelle singulière. Dans ce film réalisé par Liu Chia Liang, ce n’est pas un moine étonnant qui esquisse progressivement la technique de la mante, mais un tout jeune homme très circonspect, anxieux et malhabile en apparence présenté par son vénérable père à un fort redoutable empereur mandchou. Il se retrouve froidement sommé par lui d’espionner une riche famille de notables Han soupçonnés de traitrise. Contre son gré et après quelques faibles protestations vivement récusées, le jeune homme, nommé Wei Feng, est contraint de se plier au despote. Si son enquête ne porte aucun fruit, ses parents et familiers seront insensiblement déshonorés, emprisonnés puis exécutés. Wei Feng, véritablement contrarié par cette besogne à laquelle il est astreint, se rend en province pour investiguer, lorsqu’il fait la rencontre d’une jeune fille qui congédie et humilie son dix-huitième professeur, vieillard velléitaire et rébarbatif. Avisé, Wei Feng entrevoit que cette allègre et agile jeune fille, appartenant à la famille suspectée de déloyauté, lui permettrait d’en entrevoir davantage. Il se fait connaître d’elle en intervenant lorsque le sempiterneux professeur se dolente sur son sort déplorable, malmené qu’il l’est par la jeune Gi Gi. Celle-ci, charmée par le charismatique et finaud Wei Feng, le prie de devenir son nouveau professeur. Se laissant désirer, il finit par condescendre aux vœux de Gi Gi, dissimulant néanmoins ses aptitudes au Kung Fu. L’espiègle jeune fille est, au contraire, d’une grande spontanéité, et ne cache pas sa maîtrise de cet art martial qui fait sa fierté. Après avoir imploré son grand père, le maître de la famille, craignant tant la jeunesse de Wei Feng que pressentant qu’il soit un espion, finit par accepter après maints refus. Le grand père, qui ne saurait refuser le moindre caprice de la piquante jeune fille, impose tout de même à Wei Feng l’interdiction de s’aventurer hors de ses appartements. Pendant de longues semaines où le rutilant professeur tentera d’initier son élève à l’art de la poésie et de l’écriture (non sans difficultés puisque Gi Gi se désintéresse complètement de ces matières préférant s’échapper afin de pratiquer le Kung Fu) celui-ci occultera les motifs de son intrusion dans la famille. Mais tandis que Gi Gi tombe rapidement sous le charme de son tuteur, les parents de Wei Feng subissent les premières étapes de l’affligeant châtiment qui leur était promis. Une série de scènes charmantes se produiront tout de même, où Wei Feng tentera d’amadouer sa farouche élève ; il tentera notamment de la convaincre que la force du Kung Fu n’est rien sans la sagesse en la défiant de parvenir à lancer une simple feuille d’arbrisseau de l’autre côté d’une mare. L’espiègle Gi Gi bien qu’elle dédaigne la poésie car il est impossible de cogner avec (sic) insistera tout de même à apprendre l’écriture, parce qu’elle dirige si mal son pinceau que son précepteur doit lui tenir la main pour la guider (au plus grand plaisir de la béate amoureuse).
Un soir, alors qu’il se souvient du sort promis à ses parents, Wei Feng se décide à agir en cherchant à scruter un rassemblement nocturne suspect, mais avant même de parvenir à s’approcher des lieux qui lui sont interdits, il se fait surprendre par la garde. Le vieux grand père, averti de l’irruption noctambule du professeur, ordonne que l’on exécute le curieux qu’il pressent être un fourbe ennemi. Gi Gi, mise au courant des desseins du vieillard, refuse et, larmoyante, le supplie de laisser son éducateur en vie. Face au refus net et déterminé de l’aïeul, elle prétend être amoureuse de lui et l’avoir épousé en secret. Horrifié et écœuré, il accède à la prière de sa petite fille et ordonne que le mariage soit préparé. Il interdit toutefois que Wei Feng s’extirpe, pour quelque raison que ce soit, de la demeure. Les épousailles ont lieu, mais quelque temps après, Wei Feng parvient à subtiliser une liste fondamentale de noms, permettant de prouver la culpabilité de sa belle famille. Prétextant l’ignorance de ses parents qui méconnaissent son union avec Gi Gi, Wei Feng demande à l’aïeul la permission de quitter le logis afin de leur présenter son épouse. Il ne pourra cependant quitter le gîte qu’en rendant visite aux cinq ancêtres après le repas d’adieu. Hélas, la visite aux cinq ancêtres n’est autre qu’un combat avec chacun des cinq éminents membres de la famille qui maîtrisent un art martial différent. Ignorant que son époux maîtrise le Kung Fu, la fidèle Gi Gi se propose de suivre Wei Feng et de le défendre lors des cinq joutes successives. En dépit de l’assistance inopinée de sa mère veuve de bonne heure ne désirant point que sa fille connaisse la douleur de perdre son époux, l’ultime affrontement contre le grand père maîtrisant le funeste Kung Fu des ombres vire à la déconfiture complète. Unique survivant, Wei Feng s’esquive et s’égare dans la nature. Désespéré tant d’avoir perdu sa femme que d’avoir égaré le pendentif de jade qui contenant la précieuse liste, il arrache et détruit tout élément naturel qu’il trouve sous ses poings. C’est là qu’il empoigne une mante religieuse qui, furieuse, cherche à se défendre. Ses gestes ne tarderont pas à fasciner Wei Feng qui fera de l’insecte son instructeur et ébauchera les prémices d’un Kung Fu unique qui lui permettra tant d’accomplir sa vengeance que de mener à bien sa mission.
Hormis quelques menus défauts, ce film reste d’une très honorable qualité ; on peut reprocher aux innocentes scènes de quiétude dans les appartements du tuteur quelques longueurs. De même, la révélation de la mante religieuse intervient tardivement. Bien qu’il corresponde au schéma canonique du film de vengeance (une situation initiale troublée par une humiliation assortie d’une défaite, suivie d’une période d’entraînement puis de la vengeance finale), les scènes consacrées à l’entrainement sont assez singulières pour être étoffées ; l’on a fort peu l’habitude d’avoir une mante religieuse comme instructrice ! De fait, les scènes où Wei Feng pratique le Kung Fu de la mante sont rares et fulgurantes et on se prend à en souhaiter davantage. David Chiang interprète un Wei Feng idéal ; il incarne à la perfection le jeune premier un tantinet maladroit, tiraillé entre les sentiments et la raison, entre ses aspirations personnelles et celles de l’autorité, coupable quel que soit le choix qu’il pourrait prendre, n’osant se risquer à prendre des décisions mais finissant par prendre en main sa destinée avec une assurance nouvelle et une confiance soudaine. Il est le héros déchiré, qui ne veut aucunement l’être et frémit des complications et des vicissitudes de la vie, partagé par de fortes contradictions. Il est un héros digne des grandes tragédies grecques qui lutte contre son destin mais ne peut s’y soustraire et se jette lui-même inconsciemment dans les affres de la fatalité et embrasse l’issue qui lui était dévolue. Le sémillant David Chiang est un grand artiste qui a su parachever avec alchimie toutes les facettes d’un personnage mystérieux et attachant. Cette rare alliance entre David Chiang, acteur attitré de Chang Cheh, et le réalisateur Liu Chia Liang s’est avérée très avantageuse et fructueuse. Wei Feng et joué avec justesse et expressivité, du fils effarouché au furieux combattant en passant par le professeur charmant, touts les aspects du rôle sont effleurés avec talent sans excès et avec mesure. Il reste mystérieux ; on ignore ce qui importe le plus au jeune homme qui répugne à exprimer clairement ses desseins et se dissimule sans cesse derrière le rôle du lettré fragile. On ne sait, lorsqu’il fuit la demeure de l’aïeul, ce qui l’afflige le plus ; le trépas de son épouse où la perte du talisman ? C’est à chacun de choisir la réponse qui l’accommoderait le mieux. On apprécie cependant les qualités martiales de David Chiang qui passe d’un style de Kung Fu singulier et légèrement gauche à un Kung Fu terriblement maîtrisé et impressionnant qu’est celui de la mante. Gi Gi est interprétée par la pétulante Cecilia Wong qui incarne à la perfection la petite peste extravagante et combattive aux allures enfantines. Elle ajoute une touche d’insouciance à ce film qui pourtant traite de sujets adultes et des difficultés de déterminer ses choix. Liu Chia Yung, frère cadet de Liu Chia Liang, est l’aïeul ; il est un vieillard inquiétant et énigmatique très convaincant qui contraste par sa force de caractère et sa vivacité avec le dix-huitième professeur, vieillard amorphe et sénile. Il lutte quotidiennement contre l’attendrissement qu’il éprouve envers sa petite fille ; cette lutte intérieure est exprimée avec talent à travers les regards et les postures du grand père. On peut remarquer la présence d’un second frère du réalisateur, Gordon Liu qui fait une brève apparition au début du film en tant que moine Shaolin qui combat en faisant de vigoureux coups de tête. Un film donc digne de Liu Chia Liang, dont l’art est toujours aussi personnel, mêlant sujets graves et humour badin le tout avec une recherche de la poésie. Les décors de jardins et de demeures sont attrayants et transformeraient presque ce film en un huis clos intérieur. Les scènes, notamment de combat, jouées en ombres chinoises sont du plus bel effet et renforcent le côté poétique et stylisé du film. Ces ombres permettent de fondre les gestes de la mante religieuse et de Wei Feng, accentuant la ressemblance entre le style de Kung Fu et l’insecte mais aussi montrant que pour vaincre il faut réagir en tant qu’animal et non qu’humain (c’est l’humanité de Wei Feng et de Gi Gi qui provoquent leur premier échec ; la victoire ne vient que dans l’exacerbation de la bestialité) mais atténuent des passes trop violentes entre les bretteurs, notamment ce qui semblerait être une scène d’éviscération au rendu très artistique. Les passages avec la mante sont les plus réussis ; l’insecte est représenté comme un maître qui observe attentivement l’apprentissage de son disciple et le guide dans ses gestes en les lui insufflant avec patience. Cette collaboration étonnante est talentueusement mise en valeur par une ambiance nocturne et ombreuse qui resserre le décor autour de Wei Feng et l’exhorte à se battre avec acharnement. Les mimiques de la mante sont filmées si consciencieusement qu’elle en paraît humaine.
Un film plaisant et subtil que Liu Chia Liang nous confie, avec un retournement final exceptionnel que je ne révélerai pas tant il est puissant et inattendu. La dernière scène à elle seule mérite que l’on s’y attarde ; le film tout entier est à son image, fracassant et leste, tout comme la mante religieuse.

