La Loi des Ancêtres
La Loi des Ancêtres s’attache à narrer les péripéties d’Henri Algan, le capitaine du Carcal, vaisseau en approche de la planète aux quatre continents dénommée Kher. Comme tout Ancêtre, Algan, du fait de trajets sidéraux durant d’innombrables décennies, subit régulièrement des hibernations prolongées qui lui ont permis de traverser les siècles en conservant le corps d’un homme jeune. Il dispose, sur Kher, de quelques descendants qui jouissent d’un statut élevé dans la hiérarchie de la planète. Tel est le privilège de chaque enfant d’Ancêtre. Privilège qui comporte une contrepartie ; un fils d’Ancêtre peut certes assurer un avenir radieux à sa descendance mais ne connaît guère son père. Seuls ses enfants ou ses petits-enfants peuvent espérer rencontrer leur patriarche lors d’une escale sur la planète, après un périple d’un siècle. En amorçant les procédures d’arrivée sur Kher, Henri Algan constate que les robots du spatiodrome réservé aux Ancêtres réagissent de façon inhabituelle. Soudain, le Carcal est pris dans un champ de force d’une puissance insoupçonnée et il n’est plus possible pour son capitaine de s’en extraire sans disloquer le vaisseau. Finalement, le Carcal n’a d’autre possibilité que de se poser. Henri tente de lancer une fusée d’avertissement adressée aux Ancêtres afin de les prévenir d’une probable révolte sur la planète. Mais la fusée est spontanément détruite par les assaillants. Le staré Tarkov, un des dirigeants de Kher, annonce qu’il désire prendre l’astronef en son pouvoir. Les Ancêtres ont donc été déchus de leur autorité sur la planète. Henri ordonne alors la destruction de la tour de contrôle du spatiodrome. Cette tour abritait les projecteurs nocturnes. L’ennemi se retrouve donc dans l’obscurité une fois la nuit tombée. L’Ancêtre profite de ce répit pour s’échapper subrepticement et rendre une visite discrète à son descendant grâce à un compensateur de gravité qui lui permet de voler silencieusement. Algan se rend dans le château familial et visite en premier lieu la chambre qu’il occupait avec l’épouse qu’il s’était choisie sur la planète, une dénommée Gisèle. Une photographie de sa femme et de son fils orne la pièce, habitée par une jeune dormeuse qui sommeille durant l’investigation discrète de l’Ancêtre. La photographie comporte, en son dos, un message inquiétant, écrit de la main de son descendant : toute la famille Algan aurait été exilée sur le quatrième continent de la planète. Ria Lémon, fidèle connaissance familiale, est la seule qui puisse permettre à l’Ancêtre de retrouver les siens. Il s’agit de la fille endormie. Fille qu’il s’empresse d’éveiller mais dont il finit bientôt par se méfier…
Ce dernier volume clôt talentueusement le cycle des Ancêtres, cycle qui se caractérise par une constance remarquable. Aucun tome ne pourrait être considéré comme inférieur aux autres et La Loi des Ancêtres ne fait guère exception. Chaque ouvrage prend comme protagoniste un Ancêtre différent. Cependant, ces Ancêtres sont parfois dotés de qualités, de pensées et de comportements si semblables qu’ils paraissent être un seul et même personnage, celui de l’Ancêtre canonique. L’Ancêtre est l’archétype même du proscrit randéen et nous le découvrons, au fil des ouvrages de ce cycle, de façon nuancée. L’Ancêtre est certes un surhomme doté de qualités remarquables. Néanmoins, il est un être tourmenté et solitaire. Conditionné à la vie dans l’espace, l’Ancêtre est incapable de se fixer sur aucune planète et multiplie épouses et descendants sans véritablement constituer de famille. En effet, lorsqu’il revient, après des pérégrinations de plusieurs siècles, il rencontre ses descendants tout en restant du même âge que lorsqu’il quitta la planète. L’Ancêtre a peur de vivre. Ainsi, il ne peut demeurer plus de quelques mois sans hiberner. « Notre fatalité à nous, les Ancêtres, c’est le temps1… » Henri Algan est né sur Terre O il y a plus de 6 siècles. Il a quitté la planète originelle par attrait pour l’espace, par désir de quitter la médiocrité terrienne ordonnée par un gouvernement inepte.
À l’époque, Terre O était gouvernée, comme elle l’a été souvent, par une assemblée élue qui avait entrepris une fois de plus un nivellement par le bas assez désastreux et dont l’injustice fondamentale me révoltait […] et je suis parti en me disant que, à mon retour, je trouverais la Terre sortie des théories politiques fumeuses des illuminés qui la gouvernaient à ce moment-là2.
Hélas, après quelques siècles d’errance, il ne fut plus guère possible à l’Ancêtre de s’installer durablement sur Terre O. Même si le régime politique en place, une théocratie strictement hiérarchisée, lui plaisait infiniment, il ne pouvait plus rester sur une planète sans ressentir l’angoisse de la vie et l’impérieux désir de retrouver l’espace.
L’ouvrage pose la question du pouvoir ; les Ancêtres jouissent effectivement d’une puissance qu’aucun dirigeant planétaire ne pourrait posséder. Les Ancêtres sont les seuls à diriger simultanément toutes les planètes colonisées par les Terriens. Ils dirigent également toutes les voies qui permettent aux Terriens de se rendre d’une planète à l’autre. Ce pouvoir peut paraître exorbitant mais c’est ce statut particulier qui confère toute sa pérennité et toute sa force aux Ancêtres. Toutefois, les Ancêtres ne disposent de ce pouvoir qu’afin de préserver l’équilibre des colonies.
Malheureusement, il n’est pas question que nous permettions aux planètes de se libérer de ce qu’elles considèrent comme un joug et, dans l’espace, nous ne tolérerons jamais la moindre concurrence. S’il en existait une, elle conduirait inexorablement l’humanité au chaos car toutes les civilisations qui la composent ne sont pas arrivées au même point de développement3.
Le souverain, tel qu’il est incarné par les Ancêtres, se doit d’être distant et intouchable. Il est considéré avec crainte et révérence, à la manière d’une divinité antique. Seule cette forme de pouvoir semble être légitime et valable, selon Peter Randa, par opposition à la démocratie où les êtres les plus communs, les plus bas et les plus vils accèdent au pouvoir. Les Ancêtres sont, au contraire, au sommet de la hiérarchie et séparés du peuple par des obstacles infranchissables : tout d’abord l’âge, puis la distance, les Ancêtres ne résidant que quelques mois sur chacune des planètes à plusieurs siècles d’intervalle, et, enfin, la possession exclusive d’objets technologiquement avancés. Cependant, les Ancêtres laissent les différentes colonies dans une complète liberté, les laissant évoluer et progresser selon leur rythme et refusant d’imposer le moindre commandement à la plèbe. Mais les spatiodromes doivent demeurer intouchables à la manière d’un temple sacré. Ces installations, qui permettent aux Ancêtres d’y poser leurs imposants vaisseaux, sont le seul élément contraint de leur règne. Toucher à ces spatiodromes revient à commettre un acte sacrilège et les Ancêtres prennent sérieusement toute attaque ou toute dégradation qui leur serait faite. « Nous régularisons les rapports planétaires. C’est devenu notre véritable raison d’exister et, si nous sommes des maîtres impitoyables quand il le faut, les populations que nous contrôlons n’ont affaire à nous que durant quelques mois par siècle4. » Tel serait le souverain parfait, un être sage, distant et perspicace qui aurait sacrifié son existence afin de se vouer entièrement à sa tâche. Selon l’auteur, ce régime idéal est l’exact contraire de la démocratie.
Les connaissances suprêmes et les techniques de pointe doivent être l’apanage d’un petit nombre… Si nous permettions aux civilisations de toutes les planètes de se développer librement, nous aboutirions fatalement à une guerre des mondes qui serait vite effroyable… Les hommes ne sont jamais majeurs… Un très petit nombre d’entre eux parvient à la sagesse… Lorsqu’une fatalité les y contraint et seulement alors5.
Peter Randa désire montrer l’absurdité d’un régime démocratique qui ne placerait au pouvoir que des processions d’êtres immatures, belliqueux et abjects. Ce rêve de l’écrivain est perceptible au long de ce cycle dont les protagonistes sont justement des hommes qui disposent de la sagacité nécessaire pour gouverner. Malheureusement, la Terre ne dispose guère d’Ancêtres et la croyance éperdue que certains peuples entretiennent envers la frénésie démocratique laisse vivement souhaiter qu’il soit possible, comme Henri Algan, d’hiberner pendant plusieurs siècles et de ne s’éveiller qu’une fois les humains revenus de leurs aspirations médiocres et placés sous la tutelle de créatures responsables à l’aura presque divine.
