La Loi de Mandralor
Helver et Regella se sont lancés à la poursuite d’Ardhan. Celui‐ci, ancien compagnon du couple, fut en effet ingéré, sur une planète inconnue, par une créature informe dotée de pouvoirs psychiques immenses. Mais le cerveau d’Ardhan a survécu dans cet amas translucide inquiétant et son intelligence exceptionnelle, associée aux capacités infinies de la substance, représente un péril redoutable pour l’équilibre des galaxies et de la race mandralienne qui s’est essaimée dans l’univers. Helver, conscient que cette monstruosité fut générée par sa faute, a décidé de vouer son existence à l’extermination de cet être repoussant qui semble vouloir asservir les Mandraliens. Mais Ardhan est insaisissable. Après une errance dans l’espace de plusieurs siècles, l’élikon d’Ardhan a finalement croisé une planète accueillante. Helver et Regella n’ont cessé de le suivre à distance et découvrent son élikon vide, en orbite autour de la planète. La créature est parvenue à se dissimuler sur la planète. Helver décide rapidement de commencer la traque et immerge son vaisseau dans la mer Méditerranée. Car les trois extraterrestres se sont justement posés sur notre planète. Le couple, une fois sur la côte, tente de s’approcher d’un Terrien afin de pouvoir lui soutirer des informations. Tous deux jettent leur dévolu sur Odile, une jeune journaliste qui s’est précipitée dans la région afin d’observer la présence d’un OVNI qu’elle a entrevu à l’horizon, la venue de l’imposant élikon n’étant pas passée inaperçue. Grâce à de savants appareils, la communication entre les Mandraliens et la Terrienne est établie mais des gendarmes s’approchent, intrigués par l’accoutrement étrange des deux extraterrestres. S’ensuit une scène fort plaisante où Helver survole les policiers et les paralyse sous l’œil admiratif de la journaliste. Celle‐ci, désireuse d’aider les deux Mandraliens, leur offre le gîte et se tient à leur disposition afin qu’ils parviennent à accomplir leur tâche. Bientôt, les journaux évoquent une étrange épidémie dans les Grisons. Le couple est persuadé qu’Ardhan en est l’initiateur. La chasse peut donc commencer, rendue périlleuse par la présence des Terriens qu’Helver doit protéger et préserver. La loi de Mandralor stipule que tout explorateur se posant sur une planète nouvelle doit anéantir ses ressources matérielles afin de se mêler aux éventuel autochtones et de commencer une évolution vierge de toute influence mandralienne. En l’occurrence, Helver est contraint d’entraver cet édit pour protéger les Terriens de son erreur passée. Mais celui‐ci refuse, par exemple, qu’Odile révèle leur existence dans les journaux et aspire, une fois la créature exterminée, à détruire son élikon et à se mêler à la population terrienne.
Dans La Loi de Mandralor, Helver, ancien progressiste révolutionnaire et idéaliste, parvient à sa pleine maturité. Conscient désormais du bien fondé de la loi de sa planète, qui demande aux explorateurs de détruire leurs appareils une fois parvenus sur une planète propice afin qu’ils ne puissent conquérir l’univers ni bouleverser l’équilibre de civilisations naissantes, Helver tente de réparer sa faute et en obéissant au commandement de Mandralor. Celui‐ci a réalisé que les dirigeants de sa planète avaient imposé ces conditions avec une immense sagesse. Il prend aussi conscience, en voyant les régimes terriens, que Mandralor était parvenue à un stade de plénitude tandis que la Terre subit le règne du chaos et de l’absurde. Le rôle d’Odile est déterminant ; la jeune fille connaît la Terre et n’hésite pas à en critiquer les puissances dirigeantes. « Tous nos politiciens cherchent uniquement des succès immédiats de prestige personnel, sans se soucier des conséquences. Tout leur est bon. Pourvu que ça dure autant qu’eux, ils se fichent de tout1… » Peter Randa faisait naturellement référence aux Guerres mondiales et à la Guerre froide mais l’égoïsme béat de dirigeants incapables semble perdurer. Les propos d’Odile peuvent encore s’appliquer à notre époque, dans laquelle nous évoluons plus que jamais au sein d’une société ridicule au progressisme délétère, régie par des fantoches narcissiques. Par contraste, le Conseil des Sages de Mandralor s’en retrouve infiniment plus digne et majestueux. Helver prend donc pleinement conscience de la qualité de ceux qu’il critiquait autrefois. D’autant plus que le Mandralien réalise que l’homme était davantage responsable, libre et érudit sur sa planète que sur Terre, où les consciences ne se choquent guère d’avoir de tels dirigeants : « Il n’y a plus de conscience… Il y a longtemps qu’elle a été remplacée par la propagande de ceux qui nous dirigent. […] On réforme à tour de bras… N’importe quoi… N’importe comment… Ce qui compte, ce n’est pas la valeur de ce qu’on fait mais de pouvoir prétendre qu’on a fait quelque chose2… »
Helver, qui avait osé s’insurger contre le régime intrinsèquement aristocratique de Mandralor finit par louer cette forme juste de gouvernement : « La sagesse n’est jamais universelle […]. Éternellement elle restera l’apanage d’une minorité et elle ne peut compter que sur la peur latente qui envahit peu à peu l’esprit des hommes pour s’imposer3… », discours surprenant pour cet ancien idéaliste progressiste qui s’insurgeait autrefois égoïstement contre les décisions des Sages en fuguant de manière infantile et irresponsable. Celui‐ci se fait désormais le défenseur du gouvernement de Mandralor et se plaît à le comparer au gouvernement terrien. Par exemple, lorsqu’il annonce à Odile que Mandralor n’a qu’une douzaine de lois effectives, ce qui est incroyablement dérisoire en raison de l’interminable cortège de lois terriennes, celui‐ci rétorque : « Il n’en faut pas plus. Dans votre société, rien n’est simple car vous faites de tout un instrument d’oppression détourné. Ce que vous prenez pour des lois ce sont des règlements… neuf fois sur dix arbitraires4 » et « lorsqu’elles sont simples et normales, personne ne songe à les transgresser. Un règlement, c’est autre chose. Il est toujours créé contre quelqu’un ou contre quelque chose ; d’où un sentiment de révolte5. » Mandralor est une civilisation plus intègre que la civilisation terrienne. Les Mandraliens, par exemple, refusent de payer des impôts excessifs. Les administrations disposent d’un budget strict qu’elles se doivent de respecter scrupuleusement. Si elles ne parviennent à gérer correctement leur budget, ses dirigeants sont destitués et rétrogradés. Quand de telles dispositions seront‐elles prises sur Terre ? Las, nous sommes plus que jamais régis par une bureaucratie tentaculaire et asservis par un impôt inique. Mandralor dispose, à n’en point douter, d’une civilisation supérieure. La découverte de la civilisation terrienne, régie par l’absurde et ordonnée par le chaos, aura permis à Helver de réaliser que sa planète était meilleure et il en éprouve une grande nostalgie, conscient qu’il ne pourra plus jamais retourner sur sa planète par respect pour la loi des Sages. Il s’agit donc d’un dilemme conséquent, pour lui, que d’accepter de ne plus revoir sa planète au moment de réaliser à quel point elle était prestigieuse. Ce qui fait finalement d’Helver un autre surhomme randéen : ni Terrien ni Mandralien, Helver n’a plus véritablement de patrie. Il ne peut plus épouser Regella car cela signifierait contrevenir à la loi de Mandralor. Il faut que le couple se sépare et que chacun s’unisse à un Terrien afin d’éviter que la race de Mandralor se perpétue et en vienne à diriger la planète et asservir ses résidents. Toujours profondément cohérent avec l’univers qu’il a façonné, Peter Randa ne considère pas que cela soit une forme de métissage. En s’inspirant du foyer originel indo‐européen, Peter Randa évoque le mythe d’une race unique qui aurait essaimé dans l’espace, comme dans Zone de rupture. Les Terriens sont peut être d’anciens Mandraliens qui se seraient installés sur la planète et auraient développé une nouvelle civilisation. Helver, désireux de retrouver les racines communes aux deux races, désire visiter des monuments énigmatiques de la planète et contempler des écritures indéchiffrées jusqu’à présent. En épousant une Terrienne, Helver ne s’unirait donc qu’à une femme dont les souches sont similaires aux siennes et dont l’origine n’est autre que Mandralor qui serait le foyer de départ de la race humaine dans les galaxies. « Après tout, pourquoi Mandralor n’aurait‐il pas essaimé progressivement dans le monde infini des étoiles ? Mandralor serait partout. Vivant. Présent. Éternel, Renouvelé6… »
La Loi de Mandralor est un excellent ouvrage de Peter Randa qui use donc des thèmes courants de l’écrivain. Rajoutons à cela la présence d’un discret humour situé dans les passages les plus originaux de l’œuvre. Le fait que le récit se passe sur Terre, à une époque contemporaine de l’auteur, favorise l’éclosion de scènes absolument truculentes où les Terriens découvrent stupéfaits les prouesses technologiques des Mandraliens. Ces scènes confinent parfois à la superstition, lorsque, par exemple, Helver doit délivrer Odile, emprisonnée dans sa villa par des policiers. Helver parvient à voler au dessus de l’habitation et use tant de son paralyseur et de son générateur de champ de force qui sèment la panique parmi des policiers stupéfaits. Le champ de force qui protège Helver l’empêche d’être touché par les balles des pistolets et lorsque le Mandralien s’échappe de la villa en volant, un policier tombe à genoux et se signe, pris d’une soudaine terreur. Cette scène, comme tant d’autres, donne un charme particulier à ce roman, puisque son intrigue se déroule à une époque contemporaine et encore semblable à celle que nous vivons actuellement.
