Krux II

Ce second album de Krux, sobrement intitulé ii, est une œuvre magistrale. Il appartient probablement à la quintessence du Doom Metal et mériterait de figurer parmi les grands maîtres du genre. Krux est la deuxième collaboration entre Leif Edling et Mats Levén après l’excellent Abstrakt Algebra qui ne produisit qu’un unique album éponyme. Ces deux artistes de qualité façonnèrent des œuvres uniques, puissantes et passionnantes. Nous rappelons à toutes fins utiles que Leif Edling est le pilier de Candlemass, un des plus grands groupes de Doom Metal, que nous avons déjà généreusement chroniqué sur Leaule. Mats Levén, quant à lui, est connu comme étant l’un des chanteurs de Therion et d’Yngwie Malmsteen. Nous sommes donc confrontés à deux figures essentielles du genre dont le talent a atteint, lors de la création de Krux, une pleine maturité. Le résultat de cette remarquable alliance est insoupçonné ; ii est, comme nous l’affirmions péremptoirement dans l’incipit de ce modeste article, saisissant de la première à la dernière seconde. Les titres se succèdent dans une sorte de frénésie furieuse, emportant l’auditeur dans les formidables volutes d’un Doom Metal exacerbé. Fabuleux, fantastique et fantasmagorique, ii nous confie des airs psychédéliques et énergiques avec une cohérence exceptionnelle. Les musiciens, aux capacités incontestables, forment allégrement des riffs ondoyants et serpentins qui hypnotisent l’auditeur grâce à des séquences psychédéliques protéiformes.

L’album commence talentueusement avec le titre Serpent : riffs puissants et énergiques, voix expressive et véhémente, c’est l’esprit de cet opus qui surgit dès les premières notes. Un orgue discret vient accompagner la basse et confère au morceau un aspect religieux et profanatoire, accentué par des chœurs voilés qui surgissent au fil du titre. Le rythme varie selon les ondulations du serpent, évoquant la dissimulation, la ruse et la tromperie. Une guitare frénétique s’exalte ponctuellement, précédant un riff massif accompagné de sons étranges et psychédéliques. La voix se fait parfois douce et séduisante lorsqu’elle narre au discours direct les allusions du serpent. Elle devient rauque et désabusée lorsque le narrateur dépeint le traître reptile et ses sournois appâts. C’est le serpent biblique dont il est question, dragon antique, vil tentateur qui multiplie les promesses de gloire mais dont les propos ne sont que mensonges. Cependant, il est impossible de fuir le reptile qui s’immisce partout : « No matter how you hide behind your doors I will always sneak in ». Son regard perçant est dans l’œil de chaque homme, « I see your lizard eyes in every man », pour finalement s’introduire dans l’être même : « You know the serpent is you ». Le serpent est donc en chacun de nous.

Devil Sun débute avec des sonorités acerbes et une voix étouffée. Lesriffs pesants et dépressifs s’imposent ensuite, tandis que le chant se fait plaintif et furieux. Le titre, « Devil Sun », est scandé de manière hypnotique avec un fonds d’orgue aux intonations métalliques et toujours cette musique répétitive, obsédante… La guitare s’immisce audacieusement, extatique et précipitée ; elle périt finalement, comme soudainement affaiblie, tandis que des cliquetis accompagnent la reprise du riff initial. Un chœur méphistophélique retentit, appuyé par l’omniprésence d’un orgue dément. La voix faiblit soudain, comme aspirée par l’abîme de la géhenne et le titre s’achève finalement, abandonnant l’auditeur haletant. Le Devil Sun, soleil nocturne, étoile démoniaque, devient le repaire, la divinité d’une âme souffrante. Le chant s’achève avec cette profession de foi : « And I praise, the god the Devil Sun ». La vénération de divinités occultes dans un syncrétisme énigmatique est un thème courant chez Krux, doté d’une vision hermétique et extatique de la religiosité. Citons, dans le présent album, Serpent, où le reptile ressemble à une divinité aztèque nommée Quetzalcóatl, serpent doté de plumes : « You’re spreading your feathers like a god » et dans le premier album, l’éponyme, le titre Popocatépetl, où le chanteur invoque avec ferveur une déesse qu’il adore : « Earth mother birth goddess ». Krux semble passionné par la foi éperdue et désintéressée en une divinité tutélaire et possessive.

Sea of Doom est introduit par des riffs entraînants. La voix poursuit, toujours aussi expressive, accompagnée de quelques bruissements incisifs et futuristes. Lorsque le chanteur scande « Sea of Doom », les riffs se font lourds, la voix lente et grave. La structure de ce titre est classique et rappelle les deux derniers opus de Candlemass, King of the Grey Islands et Death Magic Doom, dans le traitement du rythme et de la musicalité. Néanmoins, les râles de la voix accompagnés de reprises déformées et artificielles donnent son originalité au titre, ainsi qu’un côté futuriste qui n’est pas sans déplaire à Leif Edling. Le thème est également conventionnel ; le narrateur conte son ennui et sa lassitude. Le désespoir qui l’étreint est comparé à un océan abyssal dans lequel il se précipite afin de s’y noyer. Sea of Doom symbolise le trépas, le suicide, quand la tristesse engendre une désespérance telle qu’il n’est plus permis de s’en extraire.

Lex Lucifero commence de manière lente, ironique et répétitive à la manière d’un excellent Doom Metal. La voix s’élève, désabusée et se dédouble sourdement lors de certaines répliques. Un riff ouvragé et hypnotique assure la relève de la voix. Le titre narre l’effroi d’un homme qui voit des démons entourer son lit. « A place to sleep becomes a tomb » affirme le narrateur qui sent venir le trépas de manière cauchemardesque, le sommeil devenant une promesse de mort. Pirates débute avec un riff puissant ponctué de notes de guitare intrigantes. La batterie conclut ce prélude appuyé et une guitare frénétique succède à la lenteur originelle du titre. Les pilleurs dont il est fait mention, détruisant et brûlant tout sur leur passage, sont le symbole représentant ceux qui s’adonnent au Metal : « We plague the cities with fire, we are in control. Storm the bastions with metal and rock’n'roll ». Les chanteurs et musiciens sont des pirates qui viennent dévaster l’âme des auditeurs. Cette assertion prend tout son sens à l’écoute de ii, œuvre vandale, païenne et profanatrice.

Depressive Strokes of Indigo est plus nuancé, alternant des passages aux em>riffs lourds, agrémentés de sons étranges, et de passages légers, accompagnés d’un fonds sonore contrasté. Le titre semble, à un instant, terminé, mais surgit soudain un air envoutant bientôt suivi de la voix murmurante et menaçante du chanteur. S’ensuivent des effets indescriptibles qui confèrent une richesse exceptionnelle à ce titre séduisant et subjuguant. Le narrateur désire peintre son autoportrait d’une manière telle qu’aucune contemplation dans un miroir ne pourrait rendre une telle image. C’est son âme qu’il désire représenter, une âme sombre, nocturne et tourmentée : « I paint me a picture, with depressive strokes, selfportrayed in indigo ». Cette âme ressemblerait presque à un cadavre décharné, avec ses ongles longs, sa peau grise et son effroyable maigreur. L’horreur de l’âme humaine se dissimule derrière une apparente beauté. Dans son exhortation finale, le chanteur encourage l’auditeur à se souvenir de ce qu’il était, reflet de toutes les abominations et de toutes les ignominies. Nul ne doit oublier la profonde dualité de l’homme.

Le titre suivant, Too Close to Evil, est musicalement moins extravagant mais néanmoins convaincant, alternant des passages puissants et d’autres prestes, à la manière d’un Doom Metal classique. Nous reconnaissons cependant, dans les sonorités vaguement caverneuses et inquiétantes, la signature particulière de Krux. Le titre retrace les relations destructrices d’un couple en une sorte de déclaration d’amour inversée où seule la haine s’exalte. « Evil I do, Evil you see. My feelings are true. And more evil you will be ». Ces Adam et Ève vindicatifs se détruisent et se haïssent allégrement, symbolisant une certaine conception nihiliste de l’amour. Le dernier titre, The Big Empty, consiste en un Doom Metal conventionnel dont l’allégresse contraste avec les paroles, éloge du vide, vide inquiétant et singulier qui plaît au narrateur.

Krux façonne donc un excellent Doom Metal, à la fois classique et original, dont la touche étrange et futuriste nous séduit. Les paroles ne manquent point de profondeur et chaque titre présente l’univers particulier du groupe, univers étrange, oscillant entre modernité et sacralité. Il s’agit donc d’une musique infiniment personnelle. ii, deuxième album du groupe, est une simple réussite et nous attendons avec une hâte non dissimulée la parution d’un troisième opus. ii est cependant élaboré de façon si minutieuse et si élégante qu’il est, semble-t-il, ardu de pouvoir mieux faire. Les membres de Krux sont pourtant talentueux et il ne serait point étonnant qu’un troisième album, meilleur encore que les deux précédents, puisse troubler nos oreilles attentives et dévaster nos âmes ravies.

Extrait en écoute :

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Krux II
Krux
Plages :
1. Serpent
2. Devil Sun
3. Sea of Doom
4. Lex Lucifero
5. Pirates
6. Depressive Strokes of Indigo
7. Too Close to Evil
8. The Big Empty
Distribution :
Jörgen Sandström ‐ guitare
Carl Westholm ‐ clavier
Peter Stjärnvind ‐ batterie
Mats Levén ‐ chant
Fredrik Åkesson ‐ guitare et solo de guitare
Leif Edling ‐ basse
Année : 2006
Format : 1 CD GMRCD9001
Les titres se succèdent dans une sorte de frénésie furieuse, emportant l’auditeur dans les formidables volutes d’un Doom Metal exacerbé.

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