L’Homme éparpillé
Hermon Sawa, redoutable scientifique, est l’auteur d’armes terrifiantes. Le savant a, par exemple, élaboré un assimilateur de pensée, une œuvre effrayante car elle permet à son porteur d’asservir l’esprit de quiconque. La Terre est, à cette époque, partagée entre différents politiciens qui n’hésitent à user de moyens répréhensibles afin d’obtenir le pouvoir absolu. L’assimilateur d’Hermon Sawa permettrait à son possesseur d’acquérir un pouvoir insoupçonné. Sawa, qui semble ne guère se préoccuper des conflits d’intérêt, désire seulement oublier son physique ingrat en devenant le cerveau ultime de la race terrienne. Hélas, il est assassiné et les meurtriers tentent de s’emparer de sa création en vain. Sawa se réveille progressivement, après une transplantation du cerveau, dans le corps d’un dément, Allan Barstier. Mais la nouvelle enveloppe qui protège le cerveau d’Hermon Sawa n’est pas celui d’un insensé insignifiant. Allan Barstier est l’unique héritier d’un clan autrefois prestigieux. Son père, suite à un complot inique, fut injustement accusé d’avoir encouragé la colonie spatiale de Komok à s’insurger contre le gouvernement de Terre O. L’influence du clan fut considérablement diminuée tandis que Ronald Barstier fut exécuté suite à un procès partial. Allan Barstier est, de surcroît, un élégant jeune homme et Hermon Sawa découvre, dans ce corps qui n’est le sien, les douceurs de la beauté et de la jeunesse. Mais le chirurgien, Lal Mercer, désire cloîtrer Allan Barstier et lui administre une drogue lorsque sa grand-mère, Sergina Barstier, lui rend visite avec l’espoir qu’il soit définitivement guéri de sa démence. Elle ignore que son petit-fils n’est plus qu’une simple enveloppe charnelle dans laquelle Hermon Sawa prit place après qu’il fut assassiné et que son corps fut répandu aux confins de l’univers. Mais Sawa, conscient que son être a profondément changé depuis que son corps est neuf et séduisant, feint de ne connaître sa véritable identité et s’échappe du centre dans lequel il était détenu, conscient que Lal Mercer aspire certainement à le manipuler afin d’obtenir l’assimilateur de pensées. Mais Sawa n’a plus les mêmes desseins qu’autrefois. Influencé par la vigueur de son nouveau corps, il peine à reconstituer les formules permettant la création de l’assimilateur. D’ailleurs, il devine que son invention est fatale et désire l’annihiler. Par un profond sentiment de reconnaissance envers le clan de celui dont le corps lui fut sacrifié, Hermon Sawa veut réhabiliter les Barstier et prendre sa place de dirigeant sous l’identité d’Allan Barstier.
L’Homme éparpillé est un roman qui mérite amplement son titre. Le protagoniste est en effet un être dont l’identité corporelle et spirituelle jouit d’une ambivalence certaine. Le défunt corps d’Hermon Sawa a été répandu dans l’espace et son cerveau se trouve dans le corps d’un inconnu. Cette fragmentation du corps symbolise l’écartèlement de l’esprit. Allan Barstier et Hermon Sawa se retrouvent effectivement dans la même enveloppe charnelle. Les deux âmes parviennent cependant à s’unir. Si la personnalité dominante est celle de Sawa, celui-ci est vivement influencé par Allan Barstier. Feu Hermon Sawa n’est parfaitement lui-même. Il ne se souvient pas de certaines formules car un fragment de son intelligence n’est plus. Il se comporte en éphèbe fier et noble alors qu’il était, autrefois, un vieillard acerbe. Il finit même par considérer le clan Barstier comme sa famille. Et pourtant il n’est point Allan Barstier. Le savant présume que c’est ce corps qui modifie son raisonnement : une âme ne se comporte pas de la même manière suivant une infinité de facteurs. Le corps est un élément déterminant dans la façon dont un être réagit. Dans la Bible, le corps est parfois dévalué, et c’est cette vision d’un corps abritant le péché, la concupiscence, de ce corps bestial, haïssable, infirme de l’Épître aux Corinthiens1 que l’écrivain rejette en rééquilibrant corps et âme et en soulignant son importance dans la façon dont cette dernière perçoit, pense et procède. Contre cette conception dualiste où l’âme symbolise l’élévation spirituelle et le corps l’abaissement tellurique, Peter Randa veut prouver la complémentarité du corps et de l’esprit. Cette quête se charge de sens dans le cas de notre protagoniste dont l’être est désespérément fragmenté. Cependant, ce morcellement d’Hermon Sawa est providentiel : il lui permet de constituer une unité qu’il ne pouvait atteindre autrefois du fait d’un corps ingrat qu’il lui fallait compenser en se consacrant essentiellement à la connaissance. « Je n’ai plus les qualités intellectuelles de Sawa… Disons ses qualités intellectuelles en profondeur, mais je n’ai tout de même pas l’impression d’être devenu un imbécile… J’ai seulement une autre forme d’intelligence. Qui n’est plus orientée strictement vers la science, la recherche et le ressentiment2. »
Ce roman pourrait ressembler au personnage de Faust : « Je pense au vieux Faust des légendes… On donne volontiers toutes les connaissances du monde pour une nouvelle jeunesse3. » Hermon Sawa n’a jamais désiré cesser ses recherches. Épris de science, il n’en a jamais éprouvé la vanité. Il est, en quelque sorte, un Faust effrayant qui dispose, grâce aux progrès de son époque, de possibilités illimitées que ne possédait pas le docteur du xvie siècle. Néanmoins, une fois incarné dans un corps digne de Narcisse, il ne semble guère se tourmenter de la perte irréversible d’un pan entier de son savoir. Le fait de renaître dans une enveloppe charmante sert de digne compensation. Il est donc ici effectivement question d’une expérience faustienne. Faust, savant frustré, signe un pacte avec Méphistophélès, créature diabolique qui lui propose, contre son âme, de mener une vie de plaisirs. La libido sciendi, aspiration éperdue de connaissances, est remplacé par la libido sentiendi, désir intrinsèquement sensuel. Comme Hermon Sawa, Faust est un vieillard acerbe qui ambitionne d’acquérir le savoir universel. Il s’incarne finalement dans un séduisant jeune homme éperdu d’ivresse. La métamorphose ne s’effectue plus gère par le truchement du diable, dans L’Homme éparpillé, et seule la transplantation du cerveau permet ce rajeunissement. Le mythe est ainsi renouvelé et surtout réécrit, paré d’un décor d’anticipation. Le Faust manipulé, veule et égoïste devient un Faust qui refuse de se soumettre aux puissances méphistophélétiques incarnées par les différents dirigeants et savants de Terre O, qui cherche à redresser le clan innocent des Barstier et qui prend ses responsabilités en tant que nouvelle incarnation de l’ordre et de la justice terrienne.
Sa position de chef de clan fait de Sawa un surhomme randéen. L’ancien savant doit en effet affronter les différents ennemis du clan en ayant conscience que certains des siens s’apprêtent à le trahir. Utilisant l’assimilateur de pensée afin de connaître les opinions secrètes de certaines personnes influentes, il sait, par exemple, que l’on projette de le faire assassiner. Néanmoins, il utilise l’assimilateur avec justesse, se refusant, par exemple, à l’employer pour deviner les sentiments amoureux d’une femme. Ceci fait du protagoniste un être infiniment juste mais seul, à l’image de tous les héros randéens que nous connaissons jusqu’à présent. « Un chef est toujours isolé, même au milieu de ses fidèles4. » L’homme solitaire et sage est, pour l’écrivain, le symbole de la justice rejetée par le monde, c’est pourquoi il est perpétuellement isolé et incompris.
L’Homme éparpillé est donc un bon ouvrage de Peter Randa qui, comme de coutume, se lit rapidement et passionne le lecteur. L’originalité de ce roman tient dans le fait qu’il semble être une réécriture futuriste du mythe faustien, réécriture qui n’est certes fidèle mais dont les traits principaux se retrouvent néanmoins. Une œuvre surprenante, par conséquent, qui n’en demeure pas moins un classique de Peter Randa que nous ne pouvons que conseiller vivement.
