Histoire du Japon et des Japonais
Edwin Oldfather Reischauer fut un homme pénétré de culture nippone ; né à Tokyo en 1910, prédestiné en quelque sorte à s’éprendre du Japon par son père, enseignant presbytérien à Tokyo, théologien du bouddhisme japonais et par son frère aîné, historien du Japon médiéval. Edwin O. Reischauer étudia profondément l’histoire japonaise et chinoise à Harvard, Tokyo, Kyoto et Pékin et soutint sa thèse de doctorat sur le moine bouddhiste japonais du IXe siècle, Ennin. Durant son professorat, il fonda à Harvard un département d’Études asiatiques. Avec l’appui de Ruth Benedict, auteur du Chrysanthème et le Sabre, étude sur la civilisation et les mœurs japonaises, il éduquera les cadres de l’armée américaine à la pensée japonaise réconciliant Amérique et Japon après la seconde guerre mondiale. Cet abîme de science et de sapience sera le premier ambassadeur américain à discourir et dialoguer en Japonais. Le présent ouvrage est une réédition du Japon d’hier et d’aujourd’hui édité en 1946 et réédité en 1953 et 1964. Agacé par les imperfections du livre qui n’avaient été rectifiées par ces deux éditions corrigées incidemment, l’auteur a voulu procéder à une refonte plénière de l’ouvrage, avec une attention particulière sur le Japon du milieu du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’historien voulait rédiger une histoire du Japon qui soit « à la fois dense et synthétique », « un livre qui alliât la rigueur scientifique et la simplicité du langage », épurant les faits adventices et conservant le minimum de noms propres afin de ne pas décontenancer le lecteur déjà déconfit par une histoire prodigieusement méconnue de notre nation intellectuellement étroite si l’on excepte un nombre lilliputien de lettrés fougueux (concernant la culture nippone j’en réfère notamment à Marguerite Yourcenar et son essai, Mishima ou la Vision du vide). George Bailey Sansom, autre sommité de la civilisation nippone auteur d’une gargantuesque Histoire du Japon, parue chez Payot, puis réédité par Fayard, composa une élogieuse préface à l’édition de 1946 de l’ouvrage de Reischauer affirmant qu’il avait magistralement atteint ses objectifs de clarté et d’abondance à une époque où la plupart des écris sur le Japon « relevaient malheureusement d’une catégorie d’ouvrages historiques de plus en plus florissante, dont l’objet est moins de rechercher patiemment la vérité que de se mettre au service de ces manifestations pathologiques de l’intelligence systématique que l’on désigne par le terme disgracieux mais évocateur, d’idéologies ». L’écrit de Reischauer se veut au contraire d’être objectif et précis là où d’autres historiens choiront dans de vagues préjugés dûs à la cinglante révélation de l’identité japonaise après la guerre.
Ce premier tome de l’Histoire du Japon et des Japonais traite des origines à 1945, le deuxième s’attardant sur le Japon de 1945 à nos jours. Le deuxième volume, vivement déprécié, fut retouché par une autre main et n’étudie en majeure partie que les phénomènes sociaux et économiques d’après guerre. Il existe de bien meilleurs livres traitant du Japon contemporain, mais le lexique qui embrasse les deux tomes ne se trouve qu’à l’issue du deuxième, ce qui rend la lecture du premier ouvrage sans sa continuation caduque. Nonobstant cela, les objectifs de l’écrivain sont parfaitement atteints, faisant de l’Histoire du Japon et des Japonais une excellente introduction pour ceux qui s’attentionnent à l’histoire de l’impénétrable archipel. Cependant, la lecture d’autres ouvrages est vivement conseillée afin d’intensifier et d’accroître les modestes éléments dispensés par l’auteur qui bien qu’ils soient relativement exhaustifs ne suffisent guère à tout passionné de la culture nippone avide de détails et d’épaisseur. Ce livre est avant tout un ouvrage de vulgarisation destiné à un lectorat profane mais cultivé. Tout cruchon stupide ferait encore mieux de lire le dernier reportage fourni par le programme télé’ (à prononcer avec une voix d’abruti inintelligent) du mois dernier d’un journaliste inepte dans un français disetteux survolant du haut des sombres abysses de l’inculture crasse quelques faits de la civilisation japonaise dispersés comme on jette des miettes à un pigeon au regard aussi éveillé que celui d’un Français devant le journal de TF1. Ce livre est rédigé dans une langue certes simple et fluide mais néanmoins éminemment docte. Agrémenté de quelques cartes et surtout de judicieux schémas sur la constitution de Taïka, le shogunat sous les Minamoto et sous les Tokugawa, les délégations successives du pouvoir sous les régents Hojo, la constitution de Meiji, la structure canonique d’un Zaibatsu ou plus nouvellement les partis politiques japonais, cet ouvrage est des plus instructifs. Il est à noter également un syllabaire japonais présentant les Katakana et Hirakana (Hiragana). Cependant il est à déplorer le manque cruel de documents iconographiques. L’auteur s’attache certes à décrire brièvement certains éléments insaisissables au lecteur inculte, mais si par exemple le lecteur ne connaît strictement rien de l’art préhistorique de l’ère Jomon et plus particulièrement des poteries qui servaient de sépultures et de récipients culinaires, il aura grande peine à vous imaginer quelque chose d’aussi singulier qu’un vase Jomon. Les rares et miséreuses photographies parsemées dans le livre sont loin de parvenir à combler la rapacité de tout lecteur un tant soit peu curieux.
L’ouvrage traite de façon plus ou moins uniforme les différentes époques de l’histoire japonaise; les temps primitifs, l’influence de la Chine des T’ang jusque dans la création de deux capitales, Nara et Heian, ayant pour modèle Tch’ang-ngan la majestueuse métropole du nord de la Chine. Heian ne sera finalement jamais achevée, les Japonais n’étant guère habitués à habiter villes et cités en ce temps. Edwin O. Reischauer insiste sur les profonds bouleversements administratifs et linguistiques causés par cette influence chinoise qui perdureront de long siècles. L’auteur parle également de l’émancipation culturelle du Japon de l’ère Heian dû à la décadence de la dynastie T’ang. L’apparition d’un nouveau système d’écriture, le kana, plus adapté à la langue japonaise, permettra cette indépendance, les japonais ayant jusqu’alors utilisé le chinois comme langage érudit. La littérature japonaise, affranchie de la langue et du modèle littéraire chinois, pourra enfin exalter sa magnificence avec la création des tanka comportant trente et une syllabes disposées selon un rythme précis. Le Kokinshu, recueil d’habiles et merveilleux poèmes des dames de la cour contraste avec le pédantisme des érudits encore attachés à l’usage malhabile du chinois. Le Roman de Genji écrit par une dame, Murasaki, restera comme l’un des textes fondateurs de la littérature en prose, narrant les amours d’un prince fantasmagorique. Une très importante place est laissée au Japon féodal, époque charnière de l’ascension d’un nouveau type de pouvoir, le shogunat. Parallèlement la religion bouddhiste s’adapte à l’esprit japonais grâce à la création d’un nombre incalculable de sectes, les deux principales étant Shingon et Tendai, cette dernière étant l’inépuisable vivier des sectes nouvelles dont la célèbre secte de la Terre Pure ou Jodoshu et surtout le Zen, secte remarquable fortement appréciée des chevaliers du Japon féodal. L’ouvrage s’étend également sur la création des daimyo, grands seigneurs féodaux assujettis par des règles sévères (ils devaient entretenir à Edo de coûteuses résidences, y demeurer une année sur deux et y laisser en otage leur famille et un certain nombre de vassaux) et des samouraïs (leur étude étant cependant assez parcellaire, Reischauer se contentant d’effleurer seulement leur éthique et leur spiritualité) à travers l’exemple frappant des quarante-sept ronins. L’influence nouvelle de l’occident et les relations contradictoires que le Japon a entretenu avec l’Europe et l’Amérique est par contre excellemment traitée de même que toute la partie consacrée à la démocratisation et à l’impérialisme ainsi que celle sur le Japon lors de la première guerre mondiale. Le fait que l’auteur s’attarde plus sur cette période provoque un léger déséquilibre dans l’ouvrage, mais celui-ci reste de la première à la dernière page hautement intéressant et remarquablement bien construit. L’Histoire du Japon et des Japonais est donc un livre agréable à lire, une grande réussite pour un auteur qui voulait que chacun puisse découvrir l’histoire d’un pays encore méconnu de nos jours et y prendre un infini plaisir. Cette lecture doit cependant être suivie d’autres ouvrages plus complets et plus savants, le livre d’Edwin O. Reischauer n’étant qu’une solide base, un préambule à la découverte d’autres raretés narrant l’histoire du Japon.

