Fugitif de l’espace
L’idéaliste Helver s’est enfui de la planète Mandralor avec son élikon, un astronef permettant l’exploration de l’espace et analysant systématiquement toute planète qu’il rencontre afin de déterminer si celle-ci est viable pour un être de Mandralor. L’élikon est programmé pour s’autodétruire dès que ses passagers débarquent sur une planète propice à l’existence. Les explorateurs doivent ensuite survivre seuls sur ladite planète inconnue et fonder une civilisation nouvelle sans l’espoir de retrouver Mandralor. Les explorateurs ont subi un entraînement rigoureux afin d’accepter stoïquement leur sort et de survivre seuls sur de nouvelles planètes afin de constituer une race parfaitement autonome. Helver, qui a suivi cette formation pour devenir l’un des explorateurs, s’insurge contre le Conseil des Sages, la puissance dirigeante de Mandralor. Il décide de fuir après avoir dérobé un élikon qu’il a sciemment remanié afin d’en désactiver le système d’autodestruction. Après une interminable hibernation – n’oublions pas que les trajets spatiaux durent plusieurs siècles – pendant laquelle l’élikon a erré dans l’espace, les capteurs du vaisseau ont enfin découvert une planète viable et la procédure de réveil d’Helver est automatiquement en cours. Helver s’éveille lentement et péniblement de ces quelques siècles de sommeil. Une fois sorti de sa torpeur, il découvre que d’autres élikons ont suivi le même périple que lui. Il s’agit d’une escadre dirigée par le sévère Vharna, un compagnon d’Helver, dont le rôle est d’exterminer l’insurgé parce qu’il représente, selon les Sages, un péril pour l’équilibre universel. Vharna et ses subordonnés ont subi, à leur insu, un conditionnement cérébral les contraignant à accomplir cette tâche malgré tout sentiment d’amitié et d’humanité. En dépit d’un réveil à l’autre bout de la galaxie, après un périple de plusieurs siècles, la décision des Sages de Mandralor leur semble toujours parfaitement vivante. Helver précipite alors son élikon vers la planète inconnue et se dissimule astucieusement dans un fleuve, toujours poursuivi par l’escadre ennemie. Helver tente cependant de partir en reconnaissance à l’extérieur et découvre la nature vierge et inquiétante de cette planète qui en est encore à son stade primitif. Il entrevoit une colline étrange faite de terre rouge sur laquelle strictement rien ne pousse. La césure est si nette qu’Helver s’approche dangereusement de l’intriguant endroit. Il est soudainement attiré vers le sommet de ladite colline par une force étrange à laquelle il échappe in extremis. Se maintenant en retrait de la zone d’attraction, Helver constate que des animaux divers sont séduits par cette force et se précipitent allégrement vers les hauteurs de la colline. Ils sont aussitôt engloutis par une masse translucide effrayante qui semble les ingérer. Helver retourne ensuite à son vaisseau et observe ses poursuivants. Ceux‐ci se rapprochent dangereusement de la zone d’influence de l’innommable créature. Après les avoir avertis en vain, Helver tente de les sauver alors qu’ils sont irrésistiblement happés par la bête. Mais Lugon, l’un des poursuivants, est irrémédiablement englouti. Helver immobilise les survivants avec son pistolet paralyseur afin d’éviter qu’ils se défendent et lui nuisent puis les dépose en dehors de la zone d’influence de la créature. Il en profite pour enlever Regella, une jeune biologiste de Mandralor, afin de la garder en otage. En vérité, Helver est amoureux d’elle mais celle‐ci n’aspire, désormais, qu’à l’assassiner dans la frénésie de son conditionnement. Helver doit finalement détruire la créature qui, ayant absorbé un cerveau humain a acquis l’intelligence de celui‐ci, tout en combattant les siens dont l’esprit est influencé à la fois par le conditionnement des Sages et par les suggestions de l’impérieuse créature. Une tâche difficile qui lui fera réaliser progressivement la sagesse prudente des dirigeants de Mandralor et les conséquences qu’un seul acte de rébellion peut avoir sur l’humanité entière.
Fugitif de l’espace est le premier volume du cycle de Mandralor. Ce tome est injustement critiqué comparativement au deuxième volet du diptyque qui lui est amplement préféré. L’ensemble est pourtant parfaitement égal et jouit d’une cohérence et d’une qualité constantes. Il est d’ailleurs permis de suivre l’évolution d’Helver, au fil des deux ouvrages, un tempérament idéaliste et fougueux qui se dirige progressivement vers la maturité et la sagesse en réalisant qu’un seul être humain peut détruire l’équilibre fragile de l’univers. Lui qui refusait d’accepter ses responsabilités se voit contraint de se sacrifier pour elles en se lançant à la poursuite d’Ardhan, une survivance de l’entité qui s’enfuit dans l’espace, et, avant cela, de protéger les siens alors que ceux‐ci ont pour volonté de l’annihiler. Helver, au début de l’ouvrage, est l’incarnation de la jeunesse irréfléchie et de la vigueur révolutionnaire. Se croyant plus sage que les Sages, il se permet de remettre en question les hiérarchies et les commandements d’une civilisation infiniment plus ancienne et plus mature qu’il ne le sera jamais. Présomptueux, Helver s’estime, âgé de quelques décennies, plus pertinent que Mandralor, qui jouit de millénaires d’expérience. Il s’agit, dans l’ouvrage, d’opposer le conservatisme et le progressisme, deux conceptions antagonistes. Le conservatisme est le fruit de la tradition. Il s’attache à des valeurs morales issues de siècles de coutumes et ne se conçoit guère sans l’autorité d’une figure patriarcale qui assure l’ordre, l’équilibre des siens. Le progressisme est, au contraire, séduit par l’abandon complet de traditions qu’il considère comme obscurantistes. Il est voué à l’oubli du passé et de l’histoire, désireux de fonder une société vierge et, par extension, un homme neuf qu’il estime être libre car relevé des contraintes traditionnelles. Le fait qu’Helver passe du progressisme au conservatisme prouve que ce dernier tend à dépasser l’idéal progressiste, illusion immature déresponsabilisante. Helver symbolise, au commencement du roman, la futilité révolutionnaire et la stupidité de ceux qui osent douter de l’autorité d’êtres qui sont légitimement placés au sommet de la hiérarchie du fait de leur sagesse. Les Sages sont l’équivalent des Ancêtres que l’on retrouve dans le cycle éponyme. Ils règnent certes sévèrement mais intelligemment. Ils savent qu’ils sont les garants de la paix et de l’équilibre universel et leur responsabilité est immense d’autant plus qu’un seul incident pourrait compromettre la race mandralienne. Cet incident est matérialisé, dans Fugitif de l’espace, par la créature qui, une fois qu’elle s’est mise à absorber des membres de l’expédition, a acquis une intelligence qu’elle ne possédait qu’à l’état de germe lorsqu’elle n’ingérait que des animaux. Cette monstruosité s’est ensuite empressée d’avoir des desseins effroyables, désireuse d’asservir l’univers entier dans son impitoyable avidité. Helver n’avait certes pas désiré qu’une telle menace éclose mais il en est néanmoins le responsable. Conscient que la sagesse n’appartient qu’à une élite, Peter Randa est critique envers ceux qui s’élèvent indument contre cette élite en se croyant d’une sagacité supérieure. Helver réalise que le pouvoir est une affaire qui demande abnégation, sacrifice et pondération et qu’il ne peut être mis entre les mains d’individus faibles.
Helver est donc, au début du roman, opposé à la doctrine des Sages qu’il considère comme inique. En ce qui concerne, par exemple, l’autodestruction systématique de tout vaisseau d’exploration, Helver s’oppose égoïstement à une telle décision, sans en comprendre les véritables enjeux.
Une des raisons à cela, spécieuse à mes yeux, que nos dirigeants prennent pour de la sagesse. Ils estiment que la Civilisation ne peut être que le résultat d’une évolution progressive. […] Nos dirigeants craignent l’ambition des aventuriers qu’ils expédient en mission exploratrice dans l’espace limité. […] Mais on ne veut pas qu’ils reviennent avec une mentalité de conquérant pour faire éclater les cadres étroits d’une organisation sociale vouée au négatif. Je n’ai pas voulu l’accepter1.
Emprisonné dans ses certitudes étroites, Helver manque cruellement de perspicacité. Pourtant, il réalise qu’il avait tort et ses certitudes s’en trouvent cruellement malmenées. La créature qu’il rencontre sur la planète inconnue est l’allégorie même d’une civilisation qui aurait soudainement connu une évolution exorbitante. La bête se contentait d’absorber des animaux sur sa planète. Une fois qu’elle ingère Lugon, elle devient folle à la rencontre de cette intelligence exacerbée. C’est pourquoi elle se prend du soudain désir de conquérir l’univers. Elle est le symbole de cette ambition des explorateurs que les Sages veulent contenir, ambition monstrueuse et dévorante qu’Helver se doit d’anéantir, conscient désormais de la justesse de cette loi de Mandralor qu’il dédaignait auparavant. Peter Randa avait une connaissance accrue de l’équilibre des races et des communautés ; il savait pertinemment que la faute d’un unique individu pouvait rejaillir sur les siens et que la sagesse n’est le fait que d’une élite. Évidemment, la hiérarchie n’est, pour l’écrivain, pas négative. Elle est, au contraire, garante de l’équilibre. Elle peut parfois se montrer injuste mais elle sert toujours de rempart contre les ambitions funestes de quelques révoltés dont les désirs égoïstes sont dissimulés derrière de pieux discours. Les Sages, eux, ne se perdent guère en séduisantes paroles : ils établissent les commandements et leur entreprise est désintéressée. Dura lex sed lex, tant que ces lois sont ordonnées par des êtres qui ont fait le sacrifice de leur existence afin de se vouer aux leurs.
Fugitif de l’espace est donc un roman fort complexe de Peter Randa. Plutôt que de présenter un héros prédisposé par sa sagesse et sa maturité à l’appréhension de l’espace, comme ce fut le cas, par exemple, pour les Ancêtres, le protagoniste du roman est initialement immature. L’expérience qu’il vivra sur l’étrange planète causera en lui une soudaine prise de conscience. Il réalise en effet que les Sages, en abandonnant certains des leurs sur des planètes inconnues, ne veulent pas, comme il le pensait, évincer « les éléments avantageux2 » de la société mandralienne afin d’asseoir leur omnipotence, mais désirent simplement donner un nouvel essor à leur race sans prendre le risque que quelques individus ambitieux ne l’annihile. Pour cela, il faut permettre à chaque nouvelle civilisation d’évoluer à son rythme, ce qu’Helver mettra en application dans La Loi de Mandralor. Helver réalise enfin, à l’issue du roman, l’importance des cadres hiérarchiques de la société de Mandralor. Il accepte également l’idée de ne plus jamais regagner sa planète, que les siècles et la distance éloignent à jamais. Devenu enfin surhomme randéen, Helver peut tenter de réparer sa faute en poursuivant l’incarnation de l’ambition tératologique humaine. « Après tout, nous sommes peut‐être l’incarnation de l’éternelle poursuite du MAL par le BIEN… Un MAL que chaque étape rend différent… et donc la conception change avec les civilisations3. »
