The Fountain

Relativement intraitable en matière de films, je suis pourtant peu regardante lorsqu’il s’agit de délassement ; ainsi m’est-il bien souvent arrivé de trouver pleine satisfaction et émerveillement devant des œuvres imparfaites ou insouciantes, pour le seul plaisir indolent d’être assise nonchalamment et de n’avoir d’autre tâche que de me laisser guider au gré des pérégrinations fantasmagoriques de quelque film convenablement conçu et suffisamment convaincant. Un film est avant tout ce genre de plaisir simple et naïf ; de nombreux réalisateurs se sont crus des velléités plus élevées, plus dignes, et n’ont en fin de compte accompli que de misérables défroques déshonorantes putrides de suffisance. Toutefois, il existe des exceptions rares et précieuses, de films qui sont pareils à de petites gemmes qui révèlent une intense profondeur ainsi qu’un miroitement de multiples facettes. The Fountain en fait irrémédiablement partie. Je tiens à apporter une sévère admonestation, parvenue à ce stade de ma chronique : celle-ci ne présente qu’une vision généreusement subjective ; il est donc à ce titre possible que quiconque, parcourant ces quelques lignes, soit d’un jugement contraire au mien ; je ne cherche en aucun cas à poser cette appréciation comme le panégyrique immuable de l’œuvre qui sera traitée ici. De même mon dessein explicatif se devra de révéler des éléments substantiels du film, que ceux qui ne l’ont pas encore vu ne sauraient détenir, au risque d’altérer toute énigme. Dès lors, je conseille à l’insouciant dilettante que le dévoilement répugne, de détourner chastement le regard s’il a pour ambition de ne voir le film qu’après cette lecture.

The Fountain, est une œuvre prodigieusement protéiforme qui semble déployer au-delà de quelques journées d’hiver rude de notre sombre siècle, un millénaire exalté de mythologie, d’histoire, un entrelacement d’allégories innombrables, et par-dessus tout, une vastitude d’Amour impérissable et intemporel. Trois récits s’entremêlent autour d’un arbre ; l’Arbre de Vie, aux ramifications noueuses, est pareil au film qui enchevêtre adroitement les tableaux du triptyque originel. Le premier pan narre la quête ardue de Tomas Creo, conquistador espagnol au xvie siècle. Désespérément épris de la Reine d’Espagne, fervente catholique menacée par l’abjecte Inquisition, il s’introduit dans un funèbre tribunal et cherche à tuer le Grand Inquisiteur Silecio (personnification du mal qui consumera Izzy dans le deuxième vantail du film), qui, en traitant la souveraine comme une hérétique, convoite son règne autant que son fief. Tomas y est retenu par un messager de la Reine qui le quémande en son magnifique palais ciselé d’or. Avec l’aide d’un vieil aumônier, le père Avila, et d’une dague maya singulière, elle parvient à convaincre le conquistador de partir dans les terres primitives et farouches de la Nouvelle Espagne à la recherche de l’Arbre de Vie censé offrir l’immortalité à celui qui boirait sa sève immaculée. Elle lui offre spontanément, en récompense de l’achèvement de sa quête, son amour, pour l’éternité, lui promettant d’être son Ève.

Ce récit est aussi celui de l’ouvrage que la jeune Izzy écrit patiemment, au xxie siècle ; Izzy est atteinte d’une grave tumeur au cerveau, chaque jour son état s’aggrave inexorablement mais la jeune femme reste sereine face à ce mal qui la ronge ; tout ce qu’elle voudrait, c’est que son époux, Tom Creo, accepte comme elle l’inéluctable. Hélas, celui-ci, chercheur de profession, n’a d’autre volonté que d’extraire la tumeur maligne en procédant à des expérimentations de plus en plus acharnées sur des singes qui présentent la même maladie qu’Izzy et la délaisse inévitablement, oubliant ainsi de profiter pleinement des derniers jours qu’ils pourraient passer l’un près de l’autre. Passant d’entières heures, acharné et irascible, dans son hostile laboratoire, il tente désespérément tous les remèdes imaginables. Par détresse il se décide à injecter dans son cobaye simiesque, contre l’avis des autres praticiens, une substance inconnue, d’un arbre d’Amazonie, dont il ignore encore les effets miraculeux. Mais Izzy, toute à la rédaction de son œuvre choit dans un conservatoire alors qu’elle s’enfiévrait dans la contemplation de vestiges Mayas narrant une cosmogonie énigmatique.

Au xxvie siècle, un homme seul s’égare dans l’espace abyssal. Il erre dans une bulle dorée et chatoyante qui accueille un éclat de terre ainsi qu’un arbre majestueux mais maladif ; la bulle fait doucement son ascension vers une nébuleuse flamboyante que les Mayas nommaient Xibalba, tandis que l’arbre décline et se meurt lentement. L’homme chauve, bouleversé par l’affaiblissement de son irremplaçable réconfort, entrevoit progressivement le sens de son errance inquiète, et pénètre le mystère de son existence vieille de mille ans.

Par cet audacieux triptyque, présent, passé et futur communient pour dévoiler le sens de l’existence, et notablement, de la mort. Tom, le lecteur circonspect l’aura discerné plus avant, refuse obstinément de voir celle qu’il aime périr, et s’évertue, au détriment du temps qu’il pourrait passer auprès d’elle, à la sauver en pratiquant des expériences sur des singes. À travers cette opiniâtreté remarquable se dessine le thème de la vanité humaine ; Tom, considérant la mort comme une simple maladie, désavoue non seulement l’issue inéluctable de toute existence, mais mêmement la volition de son épouse perspicace qui veut jouir de ses derniers jours auprès de lui et n’espère aucunement être sauvée. Il prend le risque d’être vidimé à une déconvenue qu’il ne tardera pas à souffrir ; il finira par obtenir fortuitement le remède au mal qui consume Izzy néanmoins la jeune femme sera morte lorsqu’il voudra lui insuffler l’élixir bienfaisant. Tom, à brûler de sauver son épouse, a fini par tout perdre ; sa femme assurément, mais au surplus chaque instant de contentement qu’il aurait pu passer en sa présence. Son insolence pourtant si rémissible puisqu’il n’œuvrait que par amour pour Izzy lui aura en châtiment dérobé bonheur et espoir. En réfutant la mort, Tom se cloître dans un acerbe refuge (la bulle dans laquelle se loge l’homme du futur en est le symbole ; l’acceptation de la mort comme continuité de la vie et lieu sempiternel de rencontre des deux amants ne se fera que lorsqu’il quittera son carcan spatial pour étreindre tout entier la nébuleuse) qui lui clôt les yeux sur la vérité ; la mort est inexorable, tout être humain ne peut se soustraire à cette funeste nécessité. Tout ce qui est de son recours, c’est de se repaître de l’instant présent, de s’en délecter auprès de l’être aimé et de garder l’assurance qu’après le déchirement de la mort s’ouvre une éternité qui verra les deux amants réunis ad vitam aeternam.

Izzy, dans son admirable clairvoyance, a embrassé cette douce certitude, et incite Tom à entendre que son trépas ne sera qu’une séparation passagère et qu’il la recouvrera une fois mort à son tour, pour l’éternité ; étroitement persuadée que la mort engendre la vie, elle sait intimement que leur amour ne pourra que renaître à l’issue de cette épreuve. Indulgente, elle pardonne même à Tom son irascibilité et son délaissement lors des derniers jours de sa vie, tandis que celui-ci, consumé par le remords et la honte, ne pouvant ouïr les consolations de sa femme, se supplicie chaque instant, brûlant férocement de haine et d’amertume, comprenant qu’il a sciemment perdu ses ultimes instants de délices. Les deux amants ont une appréhension de la mort contraire : Izzy incarne la foi dans la mort mais avant tout dans l’amour qui saura se renouveler dans le trépas ; elle est toujours vêtue de blanc immaculé, éthérée telle un ange, on la voit évoluer avec délicatesse dans des étendues pâles et vastes, marcher dans la vierge neige ; elle incarne la pureté, la dévotion et semble être une digne martyre. Tom porte des habits noirs, sévères et sombres, quittant rarement son laboratoire exigu et d’une obscurité inquiétante. Il vit dans un monde fermé, borné, étriqué et aveugle à Izzy, à sa lumière, et à son espoir, à un tel point que tout est silence autour de lui (est inoubliable la scène où Tom s’aventure à l’extérieur et traverse une route très fréquentée : il ne voit rien et manque de se faire bousculer par une voiture, sourd, pas un seul son ne se fait entendre, pas même celui de la circulation, exhortant chacun de nous à vivre un court instant sa claustration oppressante).

En égarant son alliance après s’être lavé les mains à l’issue d’une opération, Tom perd irrémissiblement la faculté de comprendre Izzy (il la rejettera, la traitera parfois avec férocité, la prendra même pour une mystique illuminée) en dépit de maints efforts pour tenter de la saisir et rompt tout entendement lui permettant de réaliser son fourvoiement enragé ; celui de sacrifier sur l’autel des vanités ce qu’il lui restait de temps avec sa femme en tentant illusoirement de la sauver à travers la recherche d’un antidote inutile. L’alliance d’or, symbole de bonheur éternel à travers l’union de deux êtres et de deux âmes, devient noire, couleur du désespoir qui pare Tom : à la mort d’Izzy, désespéré d’avoir égaré jusqu’à la marque matérielle de son union avec elle, il se plante la pointe d’une plume injectée d’encre sombre à la base du doigt pour y dessiner sa propre alliance faite de deuil et de malheur. Cette alliance marquera sa chair encore cinq cent ans, et sera agrémentée au fil des siècles, sur le bras de l’homme errant dans le cosmos, de tatouages, toujours circulaires, appliqués selon un procédé similaire : l’homme use toujours de la plume d’Izzy, usée par l’âge et l’usage, fabrique lui-même l’encre avec laquelle il se teint la peau. Quel est donc ce singulier voyageur ? Il s’agit, je présume, de Tom qui a usé pour lui-même du remède qu’il a élaboré trop tardivement pour sauver celle qu’il aime afin de devenir immortel : la mort est une maladie dont il a fini, à force de sacrifices et de démence, par trouver le vaccin. Pour quiconque, atteindre l’immortalité paraîtrait un rêve prodigieux mais pour Tom, dénué d’Izzy, du sens véritable de sa vie, on soupçonne l’intensité de son calvaire ; persuadé qu’il a perdu sa femme à jamais, il s’inflige le tourment de l’immortalité afin de se punir de l’avoir négligée et s’assujettit à une pérennité de frustrations, privé de sa femme, se nourrissant d’écorces de l’arbre, chauve et vêtu de hardes. Que vaut l’éternité sans amour ? Rien. Izzy devinait aisément que vivre mortelle mais en étant aimée par Tom valait bien plus que d’être un immortel dépourvu d’amour. L’acceptation de la mort passe avant tout par ce constat, que Tom ne parvenait pas à pénétrer tout à ses tentatives de sauver Izzy.

Izzy en notre siècle écrit un livre ; ce n’est ni plus ni moins que le récit du conquistador et de la Reine d’Espagne, mais confie à Tom la tâche délicate de parachever le chapitre ultime, lui laissant le soin de trouver la fin qui conviendrait à son ouvrage. En lui faisant cette demande chargée de sens, elle indique que même morte, elle continuera de vivre dans le cœur de Tom, et que la mort ne représente pas en soi la fin de toute chose ; si le livre continue à être écrit après la mort d’Izzy, leur amour continuera lui aussi à perdurer. Izzy veut avant tout rasséréner son époux désespéré en lui insufflant une tâche qui lui permettra d’accepter sa mort en attendant la sienne propre, et d’être moins endeuillé par cette occupation qui lui aurait transmis un espoir fou : celui de décider de la fin. Izzy ne peut choisir sa fin car elle se sait condamnée, c’est à Tom, lui qui voulait en vain défier la mort pour lui imposer sa nécessité de sauver Izzy, de réussir, cette fois-ci, à imposer son ultime chapitre comme il l’entend. Tom ne comprend pas son geste, et refuse, s’emporte, se tourmente pour enfin accepter après maintes supplications de la part de sa femme. Il ne parviendra pas, finalement, à achever ce livre, se mésestimant d’une part, et d’autre part ne pouvant supporter la douleur que génère l’écriture. Ce n’est qu’à l’issue de son périple vers la nébuleuse qu’il trouvera le courage d’intervenir dans l’histoire du conquistador, proposant sa réécriture du dernier chapitre (en apparaissant serein, nimbé d’une lumière vive, face au Maya gardien de l’Arbre de Vie qui le verra comme une divinité, le Père Originel, et lui offrira sa vie de même que le libre passage vers l’Arbre alors que le conquistador avait échoué à se voir ouvrir le chemin et se fera poignarder pour son audace) et d’achever enfin le livre en acceptant à son tour de mourir. Tomas, éperdu, ira panser sa blessure de la sève de l’Arbre magnifique et s’en enivrera avec voracité. De superbes fleurs blanches sortiront de son ventre et se propageront sur son corps, signe que Tomas sera en effet le Père Originel sacrifiant sa vie au renouveau de l’humanité et que rejoindre la Reine ne se fera que dans la mort, où ils représenteront le couple primordial d’Adam et Ève.

L’homme dans sa bulle a un arbre auprès de lui, un arbre mourant, qu’il tente frénétiquement de protéger, de soigner et qui est son unique souci ; il en prend l’écorce pour se nourrir, mais précautionneusement, et en tenant des propos rassurants afin d’apaiser l’arbre meurtri. Il s’agit de l’Arbre de Vie, certes, mais cet arbre n’est autre qu’Izzy, qu’il n’a eu cesse de tenter de sauver avec acharnement (de fait, la robe de la Reine arborera des motifs de branchages, confirmant cette interprétation) : l’amour est ainsi fait que chacun puise sa vie au sein de l’autre ; Tom vit grâce à Izzy et Izzy vit grâce à Tom. Que la jeune femme soit mourante fait basculer brutalement cet équilibre vital qui entraînera sa mort à elle, et son immortalité à lui. L’arbre du voyageur n’est autre que son épouse, qui tente et tentera éternellement de l’apaiser et de lui apporter l’espoir : la fin du film montre Izzy dans la neige faire don à Tom d’une simple graine ; Tom ira ensuite l’enterrer au dessus du cercueil d’Izzy. Tout laisse à supposer que la petite graine a donné un Arbre de Vie habité par la présence d’Izzy, ce qui pourrait expliquer pourquoi Tom, jusqu’aux confins de l’espace, ne peut se séparer de son arbre chétif. Qu’est il advenu alors du reste de notre indigne planète ? Il me semble que l’îlot menu sur lequel s’est épanoui l’arbre est constitué d’un extrait terrestre arraché à son milieu d’origine : ne resterait-il pas même une poussière de la Terre ? Tom serait-il, de par son immortalité, l’unique survivant de sa race ? Je tends à agréer sachant l’attrait que portait Izzy pour des légendes Mayas qui indiquent qu’un homme seul mourra et de par son sacrifice engendrera une nouvelle humanité. Tom, donc, est l’ultime survivant de l’espèce humaine, qui a dû, assurément, s’annihiler suite à quelque guerre ; l’amour, en ce monde belliqueux, devait avoir disparu tout comme il tend déjà à le faire. Tom, lui, aime, et cet amour l’a fait survivre aux siècles et à la destruction de la Terre. Si l’amour confère d’une certaine façon l’immortalité et si Tom est l’unique survivant, c’est que Tom est Amour ; cet amour qu’il éprouve pour Izzy fait de lui un dieu créateur ou tout du moins lui en donne les caractéristiques. Les symboles prennent une place importante dans le film ; ainsi chacune des trois époques arbore sa forme géométrique consacrée ; à l’époque de l’Inquisition, il s’agit du triangle qui toujours tend vers le ciel ; le triangle de l’imposante pyramide Maya, celui de la dague mystérieuse et du plan secret détenu par le missionnaire ; ses bases solides représentent les fondements inébranlables de l’amour qu’éprouvent le conquistador et la Reine, et son élancement illustre la quête de Tomas, jusqu’au point culminant qui représente la concrétisation de cet amour (ce n’est qu’en faisant la pénible et périlleuse ascension de la pyramide jusqu’à l’Arbre de Vie que l’espagnol pourra prétendre au cœur de la Reine) mais aussi la montée vers l’être aimé, qui prend une connotation sacrée. Notre époque est symbolisée par le rectangle, étriqué et inquiétant il illustre la fatalité et la destinée (le livre d’Izzy, les salles froides des hôpitaux et de l’obscur laboratoire de Tom, ainsi que le cadre suspendu au mur chez le couple qui représente un étrange et sauvage paysage, rappelant étrangement le milieu où évoluait le conquistador dans le passé) expliquant ainsi qu’Izzy en dépit de tous les efforts désespérés de Tom ne pourra échapper à son destin. Le futur est représenté par la bulle dans laquelle le Tom perdu dans l’espace se trouve ; il s’agit du mutisme, du repli sur soi, du deuil et de la frustration, tous ces sentiments exacerbés qu’a éprouvé Tom au fil des siècles sans son épouse. Un symbole transcende ces trois époques et les lie, il s’agit de l’anneau, représentation de l’Amour et de l’union éternelle du couple : la Reine le donne au conquistador qui le laisse malencontreusement choir en buvant la sève de l’Arbre de Vie, Tom le perdra dans son laboratoire à l’issue d’une opération, et enfin, le retrouvera et le glissera à son doigt dans l’espace, en s’extirpant de la bulle. Il s’agit à chaque fois d’un anneau d’or identique ; en le perdant dans le passé et le présent, Tomas montre le détour inopiné et fatal que prend sa quête ; en recherchant jusqu’à la démence l’Arbre biblique pour préserver la Reine et le remède à la tumeur pour sauver Izzy, Tom finit par perdre de vue le sens de sa quête, et surtout son issue ; sauver l’être aimé au lieu de rechercher l’arbre pour l’arbre et le remède pour le remède afin d’ensuite dériver vers un but unique ; la quête de l’immortalité. Ce qui rend les aspirations de Tom purement et bassement matérielles ; Tom finit par ne plus rechercher un traitement par amour pour Izzy, mais pour lui-même (pour se prouver témérairement qu’il peut imposer sa volonté à la vie et par conséquent à la mort) et pour le remède en lui même. C’est notamment ce qui perd Tom. Le Tom du futur finit par prendre conscience que sa quête insensée ne devrait pas être vaine, égoïste et purement basée sur l’ascension personnelle, elle est au contraire une véritable profession de foi, un acte d’amour et de dévotion. Le Tom du présent, tout comme celui du passé, s’est laissé enflammer par l’importance de sa quête, nécessaire pour préserver l’être aimé, ce qui a déclenché la dite quête, puis pour lui-même ce qui en a vite fait un défi personnel lui donnant la force mais aussi la démence d’y parvenir, puis primordiale pour l’acquisition de l’immortalité elle-même, ce rêve qui perdure depuis le Moyen-âge. Il en finit irrémédiablement, par perdre l’être aimé. Le troisième Tom, assagi par la vieillesse, les privations et le deuil finira enfin par agir avec discernement ; d’où le fait qu’il soit présenté dans une position méditative, le visage serein et nimbé de lumière, à l’instar d’un Bouddha.

Ce film n’a d’autre prétention que d’être une merveilleuse allégorie de l’Amour, et une vision incroyablement sublime de ce qu’Il devrait être, en posant de sages conseils à celui qui voudra bien les entendre ; profiter du temps présent auprès de l’être aimé, autant que possible sans intentionnellement se priver de sa présence, toujours traiter l’être aimé avec douceur et compréhension (Tom ayant failli sur ces points vivra des siècles de regrets) et ne pas se disperser en sottes vanités et convoitises matérielles, car seul l’amour compte, il peut transcender les siècles et consacrer le véritable bonheur qui perdurera même à travers le trépas. La mort est ainsi perçue comme un acte créateur et positif ; Tom, après un millénaire de vie, dans le deuil, l’erreur et la haine de lui-même, en acceptant sa mort, retrouvera à jamais Izzy, matérialisée par l’alliance qui viendra à nouveau se glisser à son doigt, atteindra la sommité de l’espoir et de la félicité et transcendera leur amour en réparant ses fautes passées ; il délaissera alors ses vaines expériences pour retrouver sa femme dans la neige et en acceptant la graine qu’elle lui donne, l’enfouissant au-dessus de la tombe de son épouse il accepte la mort et effectue un acte de création, l’Arbre de Vie qui demeurera immortel et symbolisera leur amour à tout jamais. L’éros, passion frustrée, se fait agapè, amour bienheureux et désintéressé, dans la communion éternelle avec le divin. Le syncrétisme exquis de l’œuvre mêle des concepts païens (Xibalba, monde des morts et sombre partie de la voie lactée) et surtout chrétiens (le Père Originel pouvant être vu simultanément comme une figure du Christ et de Dieu, et l’Arbre de vie étant celui qui trônait jadis dans le jardin d’Eden). Les couleurs chatoyantes et dorées qui nimbent le film d’une aura particulière évoquent la Jérusalem Nouvelle telle qu’elle est décrite dans l’Apocalypse de Saint Jean :

La muraille de la ville est construite en jaspe, et la ville est d’un or pur, semblable à un pur cristal. Les pierres fondamentales du mur de la ville sont ornées de toutes sortes de pierres précieuses ; la première base est de jaspe ; la deuxième du saphir, la troisième, de la calcédoine ; la quatrième de l’émeraude ; la cinquième, du sardonyx ; la sixième, de la sardoine ; la septième, de la chrysolithe ; la huitième, du béryl ; la neuvième, de la topaze ; la dixième, de la chrysoprase ; la onzième, de l’hyacinthe ; la douzième de l’améthyste. Les douze portes sont douze perles ; la rue de la ville est d’un or pur, comme du verre transparent.

La nébuleuse vers laquelle Tom se rend afin d’y rejoindre Izzy serait donc le chemin de cette Jérusalem Céleste, le lieu des élus de l’Agneau après l’Apocalypse, où la lumière de Dieu illuminera touts les hommes et où « Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu » C’est vers cette éternité sublime que Tom se précipitera, guidé par la frêle figure d’Izzy, miséricordieuse telle la Vierge, lui accordant après un chemin de croix de plusieurs siècles la pureté de son amour et un pardon étendu à toute l’humanité. À l’Arbre de vie, symbole, tout comme l’Arbre de la connaissance, d’une forme de péché, la recherche égoïste d’immortalité, s’oppose la fontaine (d’où à mon humble avis est issu le titre) : « à celui qui a soif, je donnerai gratuitement de la source de l’eau de la vie » lit-on dans l’Apocalypse ; l’immortalité ne se trouve point dans la sève d’un arbre après une quête narcissique, mais dans la source même de l’amour désintéressé. Comprenant ce fait, Izzy demeure bienheureuse et paraîtra jusqu’à son ultime malaise habitée d’une divine lumière de transfiguration.

Méritant l’épithète de génie, le réalisateur Darren Aronofsky nous livre un chef-d’œuvre miraculeux ; amputé d’une grande partie de son budget, délaissé par ses principaux acteurs, le film n’aurait pas dû voir le jour. Aronofsky, résolument attaché à son histoire, la confia à un dessinateur talentueux, Kent Williams afin de matérialiser sa merveille en un comics (que j’espère pouvoir un jour commenter ici). Le destin voulut que Monsieur Aronofsky ne s’en tienne pas à cette simple esquisse ; il réalisa son film, avec l’intervention de sa compagne et muse, Rachel Weisz et du renommé Hugh Jackman ; leur interprétation est fort juste, expressive, émouvante, sans jamais choir dans le pitoyable larmoiement dramatique. Inévitablement, le manque de moyens se fait sentir ; les scènes de bataille entre les espagnols et les sauvages sont écourtées autant que possible avec des plans rapprochés et se déroulent la nuit pour cacher la cruelle indigence de moyens. Cependant l’effet n’en est que plus convaincant et évocateur ; les plans serrés pour cacher la petitesse des décors rendent les scènes plus intimistes, plus personnelles et bien entendu plus émouvantes. L’effet d’huis-clos donne de la force au symbolisme, ainsi les scènes du conquistador priant devant sa croix, de la Reine dans une pièce serrée de son palais, ou encore de Tom dans son laboratoire prennent une emphase bénéfique. Cela n’empêche les merveilles visuelles que le film dévoile, notamment lors de l’errance dans l’espace, d’être éblouissantes et somptueuses ; ainsi l’aspect étriqué est-il compensé par l’atmosphère sombre et dorée qui suggère un ailleurs opulent, ainsi que par la présence talentueuse des acteurs qui donnent toute l’ampleur au film. La musique de Clint Mansell est tout simplement merveilleuse, douce et évocatrice elle n’est dénuée de puissance et de poésie ; elle parvient à extirper des larmes au cœur le plus cuirassé. Accompagnant magistralement le film, elle respire l’amour et insuffle une aura mystique et méditative à ce film qui méritait amplement d’être embelli de telle façon. Tout y est subtilité, délicatesse et envoûtement. Pour ce qui est des quelques fâcheux hautains qui disent que ce film est un navet imbu de prétention crasse et un immonde assemblage mystico-moralisateur sur fond de références bouddhiques outrancières, je dis tout simplement qu’ils ne sont aptes à comprendre les principaux thèmes du film, à commencer par l’amour (sans doute faute d’en avoir véritablement éprouvé). En ce qui concerne les utilitaristes savantasses qui polémiquent petitement sur le fait de savoir lequel des trois pans du triptyque représente effectivement la scène réelle, et lesquels sont issus de l’imaginaire (soit d’Izzy pour le récit du conquistador, soit de Tom pour l’ascension de l’homme du futur), ils passent à côté de la véritable signification du film qui se disjoint complètement de toute prétention de ce genre. J’ai pris le parti de croire que le triptyque entier était réellement vécu par les deux personnages, ainsi leur message me touche-t-il davantage. Il n’est pas étonnant que le succès de The Fountain fut des plus modestes ; la médiocrité lunaire des beaufs ou des bourgeois-bohèmes suffisants qui constituent la grande majorité de la recette de tout film qui s’humilie en se dévoilant à un public infâme et crétin a dû délaisser les salles projetant The Fountain avec crânerie pour se tourner vers je ne sais quelle superproduction autiste et malotrue ou vers des films dits « indépendants » rachitiques et poisseux. Il n’est pas étonnant que la thaumaturgique merveille qu’est le film d’Aronofsky n’ait pas attiré les foules abêties ; cela leur aurait été pourtant tellement utile de recevoir une ou deux leçons de vie et d’amour…

Ce film est une œuvre flamboyante, un bréviaire du cœur, il touche jusqu’aux chairs les plus opaques de l’être, ils est, et je n’ai pas de scrupules à l’avancer, parfait jusque dans la plus discrète facette. Il m’évoque un lai de notre grande poétesse, Marie de France, intitulé Le Chèvrefeuille ; ces mots soigneusement gravés sur une branche de noisetier taillée par Tristan : « Bele amie, si est de nus : ne vus senz mei ne jeo senz vus ! » enluminent le sens de The Fountain. Le chèvrefeuille amoureusement s’enlace au noisetier ; les deux pourraient ainsi être dotés d’une longévité remarquable, mais qu’on s’avise de les séparer, les deux périssent inéluctablement. Les arbres, dans le lai comme dans le film, sont les symboles de l’amour, ils nouent leurs racines intimement dans le cœur des Hommes et ont le pouvoir de croître pour s’élever vers les cieux.

Haut de la page
The Fountain
Réalisation : Darren Aronofsky
Bande originale : Clint Mansell
Distribution :
Hugh Jackman, Rachel Weisz…
Année : 2006
Origine : États-Unis
Durée : 1h36
Ce film est une œuvre flamboyante, un bréviaire du cœur, il touche jusqu’aux chairs les plus opaques de l’être, ils est, et je n’ai pas de scrupules à l’avancer, parfait jusque dans la plus discrète facette.

Cinéphagie : dernières critiques

Mélomanie : dernières chroniques