Et le dernier humain mourut

Guy Barsac faisait autrefois partie du gouvernement. Il était précisément le président de la section de police. Destitué après un retentissant scandale, Barsac habite désormais dans un modeste endroit. Il est devenu bibliothécaire, poste pour lequel il est rémunéré « mille euros mensuels1 ». Barsac tente d’oublier sa déconvenue dans la consommation d’argal, un alcool vulgaire. Une nuit, un être étrange apparait près de sa couche. Barsac présume, dans un premier temps, qu’il s’agit d’un effet provoqué par le spiritueux qu’il ingurgite. Mais l’être dément cette pensée et explique qu’il est un Terrien, dénommé Arlam, venu d’un temps futur. Il promet à Barsac une nouvelle chance de connaître la réussite, chance cependant singulière. En effet, à l’époque d’Arlam, la Terre semble presque décimée. Arlam prétend que seuls quelques milliers d’hommes ont survécu à l’extinction de l’espèce parvenue, selon lui, à l’épuisement complet. Il emmène Barsac dans sa spirale temporelle afin de lui montrer l’avenir de la Terre. Le paysage est verdoyant et silencieux. Une seule habitation apparaît à l’horizon, en forme de cube suspendu dans les airs, permettant à ses résidents de changer d’emplacement. Des androïdes d’une éblouissante beauté se déplacent dans des voitures en forme de flèche acérée. Arlam vivrait seul dans ce singulier paradis, avec femme et enfant, et de nombreux androïdes à son service. Ses terres s’étendent du Portugal à l’Allemagne, sur tout le pan occidental de l’Europe. Une étendue immense pour une seule famille. Les autres habitants se partageraient des terres aussi vastes, dans d’autres endroits de la planète. Arlam demande à Barsac de diriger des vaisseaux qui viendront coloniser la Terre du futur. Arlam a ébauché un plan élaboré : en faisant découvrir la réplique exacte d’un vaisseau colonisateur disparu dans la périlleuse galaxie de Sarvena, le Sardanapale, par Barsac, celui-ci en deviendra le nouveau propriétaire selon les lois terriennes. Le vaisseau contiendra les restes d’une hydre des Pléïades afin d’expliquer le trépas de tout l’équipage, ainsi qu’une cargaison de radal pur, minerai rare qui assurera la fortune de Barsac. Aidé par la magnifique androïde B5, Barsac devra appâter les colons et recruter l’équipage qui pensera se rendre vers la galaxie de Sarvena mais restera, de fait, sur la Terre, se contentant simplement de changer de spirale temporelle. Il devra également déjouer les complots des politiciens qui le considèrent comme une menace, les mensonges de Dééva, femme qui détient d’indignes secrets, et surtout accepter la vérité au sujet d’Arlam et de la Terre du futur.

Et le dernier humain mourut est l’un des ouvrages les plus complets et les plus aboutis de Peter Randa. Plutôt que de se consacrer à la quête de l’espace, l’œuvre traite principalement de Terre O et de la complexité des Terriens à deux époques distinctes. Paradoxalement, la présentation de la Terre à l’époque de Barsac permet de mieux comprendre celle du temps d’Arlam. La planète est en effet dirigée par des politiciens uniquement préoccupés par le pouvoir. Ils n’hésitent pas à mentir, aliéner et contraindre pour parvenir à leurs fins. Le meurtre même ne les effraie guère et éliminer un concurrent par des procédés crapuleux leur semblerait presque instinctif. Ces politiciens n’hésitent guère à souiller la femme, incarnée par Dééva, par un odieux chantage. Quant au peuple, il est presque inexistant dans le roman mais incarné temporairement par Barsac, avant qu’Arlam ne se présente à lui. Ce peuple vit dans des « blocs » froids et impersonnels construits en matière plastique. Les rares biens culturels que Barsac possède, sous la forme de quelques disques, sont loués et ne lui appartiennent donc aucunement. C’est dans cet état de détresse matérielle et spirituelle qu’Arlam trouve Barsac, une détresse dont les politiciens ne se soucient guère, davantage préoccupés par leurs sournoiseries. Cette situation pourrait ressembler à la nôtre dans un avenir proche, avenir dans lequel, le peuple sera enfermé dans des bâtisses aux allures soviétiques, ne disposant que d’un espace intime réduit, orné de meubles laids, dénué du moindre objet intellectuellement enrichissant. Notre temps ne contemple que l’ébauche d’un tel drame, mais maints indices tendent à montrer que Peter Randa considérait l’avenir de manière prophétique : l’engouement envers des immeubles soviétoïdes, pour des raisons fallacieuses d’environnement — une bâtisse où des hères s’entassent étant moins coûteuse en matière d’énergie que des maisons individuelles —, l’absence d’intimité depuis l’apparition de la téléréalité et des réseaux sociaux, la promotion d’une sous-culture de masse, pour ne pas dire d’une non-culture dans laquelle l’indigence intellectuelle et spirituelle devient signe d’appartenance à une communauté humaine métissée, l’unification du mobilier et des objets qui nous entourent avec la promotion de matériaux impersonnels, comme le plastique et le contreplaqué, que le prophétique Equilibrium tend également à démontrer.

C’est dans un univers similaire qu’évolue Barsac. Le protagoniste du roman est un homme singulier à bien des égards car il visite les trois catégories sociales que l’on retrouve souvent chez Peter Randa. Généralement, les héros randéens ne connaissent qu’un seul de ces ordres. Guy Barsac, au contraire, évolue dans ce système pyramidal qui comprend trois castes principales. La première est le peuple. Il est souvent inintéressant et inexistant pour Peter Randa. Il est effacé, servile, souvent inconscient des enjeux politiques qui décident de sa destinée. Il n’aspire à rien sinon à toujours mener la même existence stupide, à s’abrutir volontairement grâce au panem et circenses qui les asservit et les vide de toute substance, faisant d’eux des êtres inintéressants et peut-être moins humains encore que les androïdes d’Arlam, dont les réactions sont parfois singulièrement originales. La classe qui les surplombe est celle des politiciens. Ce sont des êtres inquiétants qui ne connaissent que leurs intérêts, sont insensibles à toute forme de noblesse ou d’honneur et n’hésitent guère à s’abaisser au meurtre, au complot et à la dissimulation pour parvenir à leurs fins. Parfois, il arrive que des races extraterrestres s’insinuent au sein de cette caste afin d’obtenir le pouvoir total du peuple indifférent. C’est le cas des Vétans, dans Les Ancêtres, qui sont parvenus, sans inquiéter quiconque, à s’immiscer dans la classe dirigeante au point d’en avoir presque évincé les politiciens terriens. La caste politique est donc caractérisée par la dissimulation et le mensonge. Le peuple et les politiciens sont les deux classes que nous connaissons actuellement. La caste supérieure est celle du surhomme. Le surhomme est un être fier et ambitieux, doté d’une grande sagesse. De par sa supériorité et sa sagacité, il est rejeté et incompris des autres hommes et considéré comme un paria, un proscrit ou un égoïste. Cependant, le surhomme est le seul apte à diriger la galaxie, le seul capable de sauver l’humanité et le seul à posséder les valeurs élevées et l’immense intelligence nécessaires à l’essor de la race terrienne. Les Terriens, et plus particulièrement les politiciens, cherchent à renverser l’autorité du surhomme qu’ils considèrent comme tyrannique et qui présente une menace tangible à l’accession au pouvoir de ces êtres inférieurs que sont les politiciens. C’est le cas dans Et le dernier humain mourut, où Barsac est victime d’une tentative d’assassinat, mais aussi dans le cycle des Ancêtres, où le gouvernement, de Terre O ou d’une colonie d’icelle, désire renverser l’autorité de ces êtres qui, comme Barsac, défient le temps et disposent d’un savoir supérieur. Le surhomme est certes un souverain de droit presque divin qui exige de jouir d’un pouvoir absolu, mais son règne n’est que justice et sagesse, respect des traditions et des hiérarchies. Il n’est, par conséquent, guère étonnant que les politiciens qui constituent l’impulsion progressiste de la race terrienne et le peuple, indifférent et idiot, qui s’est laissé séduire par le poison de l’égalitarisme, s’opposent naturellement au surhomme, qui est une force conservatrice dont la sagesse transcende la simple notion de temps.

Arlam, surhomme du futur, prouve que la temporalité est relative pour les êtres supérieurs et que seule l’impulsion vers les valeurs passées peut donner un nouvel essor à la race humaine. Le geste d’Arlam, qui se rend dans le passé afin de peupler la Terre inhabitée de son époque, est essentiellement symbolique : une société qui ne retourne pas vers ses traditions est comme un arbre qui chercherait à s’élancer vers le ciel en rétractant ses racines. Il finit par se déraciner, chuter puis pourrir, car ses fondations ne peuvent plus guère se nourrir de la vivifiante terre. C’est au surhomme de garantir la pérennité de la société présente en lui permettant de se renforcer dans les valeurs passées. Les Terriens peuvent certes coloniser d’autres galaxies mais ils ne sont que des exilés s’ils oublient, aux confins de l’univers, les valeurs terriennes. Zone de rupture prouve d’ailleurs qu’il est impossible de coloniser une planète et d’atteindre le bonheur sans revenir aux temps primitifs, où les valeurs telles que la fidélité, la sagesse, l’héroïsme et l’honneur étaient prépondérantes. Peter Randa suggère donc un retour aux valeurs indo-européennes et païennes de l’antiquité occidentale. Il est d’ailleurs évident que, dans sa façon de considérer la société humaine, l’écrivain s’est inspiré de la tripartition indo-européenne, départagée en trois fonctions : la fonction productrice du peuple paysan, la fonction guerrière des surhommes et la fonction sacerdotale ou souveraine des druides. Fonctions modifiées et dévoyées par le temps puisque le peuple ne féconde plus la terre et a perdu la notion de tradition qui y était attachée et que les politiciens, avatars grotesques de la fonction souveraine, se désintéressent de leur rôle afin de ne se préoccuper que de leurs intérêts, asservissant le peuple dégénéré dans l’ignorance et l’infécondité spirituelle d’un quotidien abject et stérile. Quant aux guerriers, d’où sont issus les rois et les surhommes, ils sont inclus dans la masse, ne disposant d’aucun moyen de s’élever, incapables de trouver leur place dans une société qui valorise la médiocrité. La fonction tripartite est donc annihilée dans une néfaste uniformité. Le surhomme randéen est un homme contre le temps, pour reprendre le terme utilisé par Savitri Devi : il est force de vie et sauveur du monde. Les surhommes randéens sont des hommes contre le temps et, dans Et le dernier humain mourut, Barsac se transfigure en divinité créatrice car il transporte, dans son vaisseau, les colons qui renouvelleront l’humanité. Le surhomme, comme l’homme contre le temps, lutte contre la dégénérescence du monde due à la marche inéluctable du progrès. Il est une force conciliatrice qui aspire au retour à la perfection originelle. Tel est le surhomme randéen qui use des progrès techniques pour accomplir son dessein. Barsac, par exemple, assimile tout le savoir d’Arlam et devient presque immortel grâce à des appareils futuristes afin de pouvoir accomplir sa mission civilisatrice.

La particularité de Guy Barsac réside dans le fait qu’il a connu les trois castes du système : il a été un politicien, puis un fort modeste bibliothécaire, pour enfin devenir un surhomme. Le lecteur est intrigué par une telle migration à travers les castes dans un ouvrage de Peter Randa, pour qui le respect des hiérarchies est important. Nous pouvons trouver une explication à ceci. Guy Barsac a indéniablement l’étoffe d’un surhomme. Il est ambitieux, sage, courageux et intelligent. Néanmoins, il ne parvient à trouver sa place dans la classe des surhommes car celle-ci a été anéantie, et Barsac se trouve prisonnier de cette société abjecte dénuée d’héroïsme. Lorsqu’Arlam se présente à lui, Barsac peut enfin atteindre la caste du surhomme. Le futur et le présent se complètent : le présent est dénué de la classe des surhommes car il s’est enlisé dans la médiocrité. Le futur, au contraire, n’a plus qu’un unique surhomme qui a anéanti les hommes par dépit mais a ensuite réalisé qu’il avait besoin des classes inférieures pour exister. Arlam, le surhomme du futur, est comme une divinité sans fidèle. Il n’a plus sa raison d’être. Sans sa mission protectrice et civilisatrice, il n’est rien. Peter Randa veut montrer l’harmonie des hiérarchies et la complémentarité des castes. Il prône une société strictement hiérarchisée. Selon lui, toute société égalitaire est impossible et, lorsqu’elle s’abandonne, comme la nôtre, dans l’abîme de la diversité, elle représente un danger pour l’équilibre des races et la survie de l’humanité. Arlam, seul survivant du démocide qu’il a lui-même ordonné peut paraître une créature abjecte. Néanmoins, Barsac finit par comprendre sa déception à la contemplation d’une humanité médiocre et prend sa défense : « Je ne suis pas en mesure de juger ses raisons… Compte tenu de la morale d’aujourd’hui, c’est un criminel… Compte tenu de la morale de son temps, ce n’est sans doute pas la même chose2. » Quand l’humanité entière déçoit, il est compréhensible d’avoir été amené à l’extrémité qu’Arlam a dû choisir. Dieu a également éradiqué l’espèce humaine lors du déluge, hormis l’intègre Noé et les siens, sans que cela n’outre des centaines de chrétiens. Le geste d’Arlam est principalement symbolique ; il est celui d’un homme lassé de son époque et de la stupidité de ses contemporains. Le désir d’extermination est également l’un des thèmes chers du groupe Puissance. Certaines paroles auraient pu être proférées par Arlam lui-même :

The army of Puissance of unsurpassed might. A legion of terror with no one to fight. They set out one day just to wage war on. To conquer the earth the despicable whore.

They came to a crossroad now who should they choose. To wage mindless war on the Black or maybe the Jews? They reached the conclusion the world is too small. This left them no option but to kill them all.

Where should they turn now the left or the right. Who were to be slaughtered the Yellow or the White? They reached the conclusion the world is still too small. This left them no option but to kill them all.

When all the human garbage had been whisked away. The only survivors faced the new dawn. All that remained was the earth to divide. With their strength came freedom through blind genocide3.

Le rêve d’Arlam impressionne vivement Barsac qui, dépositaire de son savoir et de sa puissance, accomplit cette nouvelle humanité à laquelle le surhomme du futur aspirait. Car il s’agit moins d’extermination que de renaissance. Une renaissance dorée et ordonnée contrairement à notre société moribonde qui repose sur l’égalitarisme festif.

Car c’était une idée prodigieuse que la sienne… Prodigieuse et monstrueuse en même temps… Monstrueuse car, pour la réaliser, il n’a pas hésité à anéantir tous les siens… Il voulait façonner une humanité nouvelle. Une humanité débarrassée du déchet laissé par toutes les philosophies antérieures…, une idée barbare, inhumaine dont il serait peut-être sorti un nouvel âge d’or car ce qui l’a toujours empêché de refleurir ce sont les résidus que les hommes traînaient avec eux et qui les condamnaient d’avance comme ce fut le cas avec une atroce acuité aux sombres jours du vingtième siècle. Pour s’épanouir vraiment, l’humanité a toujours eu besoin d’unanimité, et, chaque fois qu’elle a essayé de concilier des contraires, elle n’a abouti qu’au chaos car la grande loi de la nature est l’antagonisme violent et implacable4.

Et le dernier humain mourut est un ouvrage majeur de Peter Randa. Le lecteur y découvre les subtilités de la philosophie randéenne. À travers un récit d’anticipation captivant, l’écrivain parvient à convaincre le lecteur de la sagesse des surhommes. Pourtant publié en 1970, ce roman prophétique énonce déjà les maux de la société moderne. L’absence complète d’être supérieur provoque le déséquilibre d’une société prétendument égalitariste qui se complait dans la petitesse. C’est en se tournant vers le passé et plus particulièrement vers la sagesse originelle des Indo-européens que l’homme occidental pourra retrouver ses valeurs, dans le respect des fonctions tripartites. Ce retour aux racines de l’Europe n’est pas synonyme de régression puisque c’est l’avenir que les Terriens colonisent, un avenir qui ressemble au renouveau de l’humanité dans une nature vierge sur laquelle Barsac veille désormais, semblable à un dieu. N’en déplaise à ceux qui s’acharnent jalousement à maintenir les surhommes dans l’ignorance et à promouvoir de fausses élites dégénérées, le surhomme jouit d’un statut de divinité et est le seul être capable d’ordonner et de hiérarchiser la société, lui permettant de regagner son essor et son équilibre. Et le dernier humain mourut doit probablement outrer des lecteurs gauchistes qui verraient certainement dans l’œuvre de Randa des relents de fascisme, de racisme et de retour aux heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Ils ne doivent certes comprendre l’œuvre prophétique de l’un des plus grands écrivains populaires du xxe siècle, abrutis qu’ils sont par les inlassables invitations à la débauche multiculturelle, à la bacchanale égalitaire et à l’orgie socialiste. Se complaisant dans leur nombrilisme et leur matérialisme béat, ils sont pareils au peuple randéen, insignifiants et immondes. Les gestes du héros seuls sont dignes d’être décrits, gestes sublimes qui ordonnent l’univers est préservent l’équilibre, gestes que seuls peuvent comprendre quelques initiés et que repoussent les lecteurs incultes. Nous pensons humblement que cette œuvre peut mériter le titre de chanson de geste moderne, pour l’intérêt que nous lui portons et la sagesse qu’elle nous procure. Le surhomme randéen est probablement l’intègre chevalier du roman d’anticipation.

  1. Peter Randa, Et le dernier humain mourut, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, no 420, 1970, p. 10. 
  2. Ibid., p. 210. 
  3. Puissance, Totalitarian Hearts, dans Back in Control, Suède, Cold Meat Industry, 1998, CD audio. 
  4. Peter Randa, Op. cit., p. 154-155. 
Haut de la page
Et le dernier humain mourut
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation
Année : 1970
Pages : 233
C’est en se tournant vers le passé et plus particulièrement vers la sagesse originelle des Indo-européens que l’homme occidental pourra retrouver ses valeurs, dans le respect des fonctions tripartites.

Cinéphagie : dernières critiques

Mélomanie : dernières chroniques