Equilibrium

Equilibrium, film prophétique et hautement esthétique, compte parmi les réussites les plus considérables du cinéma d’anticipation. Ce genre, parfois chétif et aberrant, peut détenir de parfaits chefs-d’œuvre apocalyptiques d’envergure. Equilibrium est pourtant bien loin des prétentions fastueusement ridicules et illuminées de maints films d’anticipation dont le message inepte se voit jugulé par de dérisoires apparats. Il commence d’ailleurs fort simplement, par des images d’archives qui nous sont coutumières ; des scènes de guerres dévastatrices et de ruines fumantes qui ont marqué les âmes, des visages symboliques de la pugnacité humaine. Ces courtes fresques suffisent aisément à nous rapprocher intimement du film, accomplissant le périlleux défi de présenter un futur vraisemblable et inévitable. Avec une subtilité évocatrice qui adornera toute l’œuvre y sont délicatement enchâssées des séquences de ce futur ; la silhouette d’un homme armé effectuant des mouvements vifs et abrupts, un bâtiment brunâtre inquiétant orné d’un Tau menaçant, et, enfin, deux battants d’une froide porte s’ouvrant sur des soldats dont on ne distingue guère les visages. Une voix profonde narre les faits ; une troisième guerre mondiale, au début de notre siècle, a accablé l’humanité qui a failli s’anéantir. Les survivants décidèrent de s’efforcer d’éviter une quatrième querelle et, poursuivis par la quintessence de leur irréfragable nature, déterminèrent le fléau véritable de l’humanité ; les sentiments et émotions, qui produisent d’admirables prodiges certes, mais provoquent mêmement d’indomptables ignominies. Le Prozium, liqueur dorée insérée dans un pistolet singulier, est le remède autant à la haine qu’à l’amour. Tout sentiment est alors considéré comme un syndrome qu’il faut fermement éradiquer, l’émotion est devenue une maladie ignominieuse qu’il faut soigner avec frénésie. Que le Prozium, pourtant présenté comme un élixir sublime, soit injecté par un pistolet que l’on s’appose contre le cou révèle talentueusement l’affreux suicide quotidien et répété de chacun sur son humanité. Avec une régularité machiavélique, tout habitant de Libria, havre illusoire des survivants de l’ultime conflit, s’administre l’hydromel délétère dans l’espoir de vivre éternellement en paix et d’annihiler tout sentiment. De surcroît, tout ce qui peut provoquer une émotion est irrémissiblement banni ; l’art est proscrit, les tableaux des maîtres du passé sont sévèrement brûlés, la musique est strictement interdite, la littérature est réprouvée, tout livre est froidement consigné dans une inexpugnable et austère citadelle. Les objets subissent également une inspection austère ; les miroirs aux cadres dorés, les vieux fauteuils, les lampes anciennes, les flacons de parfum, les cartes postales et autres affichettes enluminées et même les boules neigeuses sont proscrites. Quiconque cesse de s’administrer du Prozium, quiconque possède un bibelot émouvant ou une breloque interdite est appelé « transgresseur » et se trouve prestement condamné à être incinéré vivant. Les bureaux sont laids, épurés et froids, les pièces des demeures sont identiques, sans le moindre ornement, les fenêtres sont condamnées et les bâtiments extérieurs, brunâtres et massifs, évoquent les bâtisses infâmes des tyrans du siècle dernier. Hors des remparts de Libria se trouvent les Enfers ; cet endroit interdit, jonché de ruines solitaires, recueille les transgresseurs qui récupèrent clandestinement les œuvres d’art et forment un réseau qui fournit en objets défendus d’autres transgresseurs de Libria qui les accumulent dans des pièces secrètes. Ces transgresseurs sont prêts à succomber pour pouvoir contempler quelques instants un tableau et pour préserver ces sublimes fragments d’humanité d’une impitoyable destruction par les flammes.

Equilibrium

Des soldats revêtus de combinaisons noires se rendent régulièrement dans les Enfers afin d’éradiquer sans pitié et sans sommation les transgresseurs. Ces simples fantassins sont assistés par les Ecclésiastes, des combattants appartenant à l’élite du Tetra-Grammaton, sous l’impérieux empire du Père. Cet énigmatique despote refuse depuis maintes années toute entrevue avec ses sujets et ses décisions ne sont transmises que par un intermédiaire mystérieux dénommé Dupont, mais la projection de son image et la diffusion de ses discours sont incessantes dans Libria. Lors d’une de ces expéditions funestes dans les Enfers, les Écclésiastes Preston et Partridge sont sollicités afin d’exterminer des transgresseurs ayant conservé des tableaux et différents effets prohibés. John Preston est un Ecclésiaste particulier ; en plus d’être un excellent guerrier aux aptitudes éminentes, devine d’instinct où sont dissimulés les objets interdits et arrive à connaître les pensées des transgresseurs tout en ne les éprouvant pas lui-même. Preston commence donc à douter de son équipier, Partridge, qu’il soupçonne d’être déviant. Partridge, en effet, se tient en retrait lors des escarmouches, subtilise un livre et fait parfois preuve d’un emportement excessif lors des conversations. En parfait Ecclésiaste, Preston le dénonce et se rend aux Enfers, dans une église abandonnée, afin d’arrêter Partridge, qui, imperturbable, lit un poème de Yeats :

But I, being poor, have only my dreams ;
I have spread my dreams under your feet ;
Tread softly because you tread on my dreams.

Mais je suis pauvre, je n’ai plus que mes rêves ;
J’ai déroulé mes rêves sous tes pieds ;
Marche doucement, parce que tu marches sur mes rêves.

Partridge avoue alors à Preston sa répugnance pour cette dictature qui a annihilé tout ce qui faisait d’eux des hommes. Il confesse qu’il est prêt à payer le prix pour pouvoir éprouver des sentiments ; ce prix est d’éprouver haine et souffrance. Partridge lève lentement son livre afin de cacher son visage et prend subrepticement son arme. Preston le tue, la balle traversant le recueil de poèmes. En exécutant Partridge, Preston extermine derechef son humanité, mais cette fois, son cœur vacillant est en proie au doute. Il se retrouve, avant même de quitter l’église, affublé d’un nouveau coéquipier, l’ambitieux et inquiétant Brandt. Une fois à son domicile, il se remémore l’arrestation de son épouse, accusée d’avoir cessé de prendre ses doses de Prozium. Troublé, il brise par inadvertance son ampoule de Prozium et se rend à l’Equilibrium pour la remplacer. Mais le bâtiment est clos suite à une tentative de sabotage de la résistance, et Preston se rend, sans s’être injecté le moindre Prozium au domicile de Mary O’Brian, soupçonnée d’abriter des objets interdits chez elle. Mary tente de se défendre en arrachant le fusil d’un soldat, Brandt tend son arme pour la tuer, mais Preston s’interpose, prétextant qu’elle serait utile pour renverser la résistance. Cependant, au fond de son être, l’oppressant doute coexiste avec la découverte bouleversante des sentiments, sentiments proscrits qui le feront se dresser contre le despotisme de Libria.

Equilibrium

Equilibrium est une création magistrale, un chef-d’œuvre du film d’anticipation qui a été iniquement occulté par Matrix auquel il a été abusivement assimilé du fait de scènes de combat stylisées et de certains costumes sombres à col resserré au cou. Mais la comparaison ne peut se poursuivre ; contrairement à l’intrigue tortueuse et incompréhensible de Matrix, servie par des séquences de combat omniprésentes et chimériques, Equilibrium est basé sur un sujet simple, éloquent, mis en valeur par une esthétique sobre et efficace. Le fait qu’Equilibrium présente non point un futur fantasmagorique mais un futur probable et, à notre humble avis, inéluctable, contribue à faire de ce film une œuvre visionnaire de grand talent. Ayant bénéficié de fort peu de moyens, Equilibrium parvient admirablement à façonner un univers vraisemblable et cohérent. La force évocatrice d’Equilibrium amène même à se demander pourquoi certains films ont besoin d’un budget colossal pour ne fournir, au final, qu’un inutile divertissement. Equilibrium traite d’un sujet rare ; celui de l’importance de l’art et des sentiments pour l’Homme. Les émotions lui sont vitales, sans elles, il n’est qu’une enveloppe vide, les battements de son cœur ne sont plus qu’un vain mécanisme, son existence n’est plus vouée qu’à l’asservissement. La tyrannie de Libria interdit tout sentiment, toute émotion afin de mieux asseoir son pouvoir : « nous avons cherché à passer outre l’individualité, en la remplaçant par la conformité, en la remplaçant par l’uniformité, par l’unité, ce qui permet à chaque homme, chaque femme et chaque enfant de cette grande société de mener une vie identique », telle est la propagande de Libria. L’art, expression ultime de l’individualité et du génie humain, ne pourrait que nuire à ce régime qui, tel le communisme, prétend éviter les jalousies, les guerres et faire le bonheur de chaque individu en exaltant un esclavage quotidien où chacun sera privé de tout ce qui fait de lui un être humain et mènera une vie identique à celle des autres. L’art est l’expression d’un goût, d’une préférence, d’une passion que tout tyran se doit d’abolir afin d’éviter toute tentative de résistance. L’odeur capiteuse d’un vieux parfum, le sourire serein d’une femme sur un tableau ou l’affection adorable d’un chien ne doivent plus détourner l’Homme de son rôle ; celui d’être le captif d’un pouvoir oppresseur qui s’efforce de dominer jusqu’aux pensées de ses sujets. Equilibrium invite l’Homme à réfléchir sur le rôle essentiel de l’art dans l’expression des sentiments et de la pensée. Hélas, l’Homme se dirige progressivement vers un gouvernement proche de celui d’Equilibrium. Le dédain grandissant qu’il porte à l’art, son absence régulière d’émotions, son indifférence vis-à-vis du Beau, son abandon de tout ce qui touche l’âme font qu’il vit une existence de plus en plus lisse, plate et uniforme, propice à l’instauration d’une forme de tyrannie. Les gouvernements encouragent d’ailleurs la propagation d’une sous-culture de masse abrutissante et asservissante, où chacun pense faire preuve d’individualité mais se contente de se plier à l’opinion générale. L’abandon de toute spiritualité dans un matérialisme béat et inepte qui ne procure aucune émotion engendrera certainement un régime comme celui de Libria. Brûler les livres et les tableaux n’est que la dernière étape du chemin vers l’asservissement ; nous constatons dès à présent les prémisses de ce processus de déshumanisation et d’assujettissement dans les différentes méthodes des gouvernements pour désintéresser les gens de toute forme d’art en faisant la célébration d’un art dégénéré, en les invitant à s’abêtir devant des émissions télévisuelles ineptes, en les rendant chaque jour plus analphabètes, plus insensibles devant l’élégance sobre d’un poème ou devant le sublime d’un texte littéraire qu’à terme ils peineront à déchiffrer. Le maintien dans l’avilissement et dans l’ignorance permet aux gouvernements d’imposer sans résistance et sans heurt un régime de plus en plus coercitif, exigeant davantage d’impôts et davantage de sacrifices. Dans ces instants d’obscurantisme sordide, les êtres qui s’émeuvent devant la lecture d’un poème, comme Partridge, ou qui pleurent en écoutant la musique jaillissant d’un vieux tourne-disque, comme Preston, font figure de géants dont la sensibilité rare permettra l’éclosion renaissante du génie humain. Dans cette société, alourdie par de frustres symboles, opprimée par d’inlassables propagandes, accablée par une uniformisation absolue, grand rêve des gouvernements, les créatures faisant preuve d’individualité sont immédiatement immolées. L’élite dirigeante, peut, par contre, avoir dans ses bureaux des fresques de grands peintres et des rideaux de velours pourpre ; les grands utopistes qui décident de la vie idéale des peuples ne voudraient certainement pas la mener eux-mêmes. Equilibrium montre que c’est à chacun de décider de sa propre vie. Le discours du chef de la résistance à Preston est bref, mais éloquent ; chaque individu a le droit de décider s’il veut éprouver des sentiments ou non, ce choix ne doit émaner que de lui, et c’est à lui de trouver la force de se contrôler. Le Prozium ne laisse, au contraire, aucun choix, c’est le poison de la tyrannie qui souille les veines de l’Homme et étourdit sa raison, c’est l’opium de la sujétion ; quiconque refuse de le prendre est condamné.

Equilibrium

Les figures qui résistent prennent l’allure de sacrifiés ; les résistants exécutés pour avoir dissimulé des tableaux, les femmes et enfants tués pour avoir tenté de protéger des chiens deviennent des martyrs. Mary O’Brian est la parfaite icône de la sainte martyrisée, c’est pourquoi son prénom ne semble guère insignifiant. Refusant le Prozium, elle se dirige vers la mort avec un grand courage, assumant le fardeau de ses peurs exacerbées par un trépas imminent. John Preston, après avoir massacré froidement des centaines de résistants, entreprendra son chemin vers la rédemption et sera au supplice devant des meurtres qu’autrefois il commettait avec impassibilité. Son chemin de croix sera tapissé d’épines ; la colère, l’amour, la jalousie, la tristesse, la peur s’immisceront dans son cœur troublé, provoquant des souffrances inconnues et indomptables. Ces émotions s’avéreront d’autant plus redoutables qu’elles sont interdites et punissables. L’inquiétude de Preston face aux menaces, aux suspicions et aux inquisitions fait de son existence un supplice. Cependant, John Preston refusera de s’administrer à nouveau le Prozium ; les différents signes extérieurs, comme la fermeture de l’Equilibrium ou la chute inopinée de sa dose journalière, ne veulent pas signifier que Preston fut forcé d’abandonner le Prozium, ce sont au contraire des signes métaphoriques du trouble qu’il éprouvait et de sa volonté inavouable de cesser, ne serait-ce qu’une fois, de s’administrer la néfaste drogue. Après quelques frénétiques hésitations face à la profondeur de ses émotions, Preston finira par dissimuler les doses derrière le miroir de sa salle de bain, métaphore de la nature humaine, symbolisée par le miroir, qui donne une image fidèle de l’être, finissant par vaincre le Prozium. Partridge disait qu’éprouver la fureur et la colère était un prix à payer en contrepartie d’autres sentiments plus doux : « C’est cher payé, je paie volontiers ». Preston accepte finalement ce fardeau qui est celui de l’être humain. Accepter sa nature est l’acte de courage de ceux qui sont libres. Cependant, Preston ne peut ni ne doit éprouver le moindre sentiment ; le chef de la résistance lui avoue qu’un petit nombre de personnes doivent refuser d’éprouver des sentiments pour que les autres puissent en avoir. John Preston devient donc un rédempteur qui ne parviendra à combattre que dénué de la moindre émotion. L’issue fulgurante des combats finaux s’explique donc par le fait que Preston, devenu presque une divinité vengeresse dénuée de la moindre pitié, a acquis une force surhumaine grâce à sa seule volonté de se décharger de tout sentiment. Là où le Prozium était faillible car il se contentait seulement d’atrophier les sentiments, Preston a atteint la véritable maîtrise de son être. Cette maîtrise ne peut donc s’atteindre qu’en étant libre. Il est impossible de créer l’humain parfait, ceux qui ont tenté de le façonner n’ont provoqué que des hécatombes. Ils ont opprimé les peuples dans une infâme servitude. Equilibrium montre que le désir de protection et d’infantilisation des gouvernements ne peut qu’être néfaste. C’est à l’Homme seul, libéré de ses chaines et de son ignorance, de saisir le sens de ses responsabilités, d’agir avec honnêteté, sagacité et discernement, en évitant de faillir. Seuls les gouvernements et les tyrans, par leurs actes démesurés, sont les véritables causes des guerres et des conflits. Les peuples, qui sont d’ailleurs les premiers à subir les massacres et les privations, ne doivent souffrir les fourvoiements de quelques insensés placés au pouvoir par une légitimité ambiguë.

Equilibrium est un audacieux plaidoyer pour la liberté et la responsabilité de chaque humain. Son but est de réconcilier l’Homme avec sa propre nature et de lui permettre de vivre en harmonie et en intelligence avec elle. Ce film met en garde contre les facilités proposées par les gouvernements, qui ne sont que des moyens insidieux d’obtenir le pouvoir sur les peuples. Il informe aussi sur les bienfaits de l’art et de l’érudition, remparts contre l’esclavagisme béat qui est le fléau de notre siècle. Les prestations des acteurs sont tout simplement remarquables ; Christian Bale est un parfait John Preston, qui interprète avec justesse et pathos les différentes étapes de la découverte des sentiments et du cheminement intérieur vers l’insurrection. Certaines scènes sont indéniablement rendues bouleversantes par le talent de l’acteur. Sean Bean est également magistral en Partridge ; son bref rôle réussit à marquer la mémoire pendant un certain temps tant il est remarquablement exécuté. Emily Watson est une admirable Mary, vivante allégorie de la sensibilité et de l’émotion. Le film parvient à rassembler les trois finalités de la rhétorique classique, mouere, docere et delectare, il permet de passer un excellent moment et est rendu inoubliable par les réflexions qu’il engendre. Ainsi, il émeut, il convainc et il plaît comme peu de films d’anticipation savent le faire.

Appendice :
Bande-annonce américaine

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Equilibrium
Titre original : Equilibrium
Réalisation : Kurt Wimmer
Bande originale : Klaus Badelt
Distribution :
Christian Bale, Sean Bean, Emily Watson…
Année : 2003
Origine : États-Unis
Durée : 107 minutes
Equilibrium, film prophétique et hautement esthétique, compte parmi les réussites les plus considérables du cinéma d’anticipation.