Deucalion

Armand Forestier est un ancien pilote spatial effectuant des allers-retours de la Terre à la Lune pour le compte du gouvernement français. La conquête du système solaire est essentiellement l’affaire des États et les compagnies explorant et colonisant l’espace sont publiques. Pour devenir pilote, il convient de passer des concours afin d’occuper un des rares postes disponibles. Armand Forestier a réussi à être nommé pilote mais, lors d’une expédition sur la Lune, il s’est discrètement emparé de platine, la ressource principale du satellite, propriété de l’État français. Immédiatement congédié de la compagnie et radié des registres, il est sommé de ne plus jamais piloter le moindre engin spatial. Forestier, destitué et dépité, se rend ironiquement à un « bar de l’espace » pourtant terrestre et cherche à oublier ses maux dans la consommation d’alcool. Un homme avenant et élégant se permet de s’asseoir à sa table et lui offre une seconde consommation. Il s’appelle Martin Valbert, fondateur d’une exceptionnelle usine aéronautique nationalisée récemment, contre le souhait de son propriétaire. L’entrepreneur lui propose de piloter un vaisseau spatial unique, confectionné pièce par pièce en orbite autour de la terre, opportunément nommé le Conquérant. Le désir présumé de Valbert est, après avoir exploré Phobos, petit satellite de Mars sur lequel auraient été retrouvés les vestiges d’une civilisation disparue, de se rendre sur Vénus afin de coloniser la planète qui aurait été déclarée viable par des scientifiques terriens. Après quelques atermoiements, Armand Forestier accepte et rencontre bientôt le prochain équipage du Conquérant. Il fait la connaissance de la séduisante Elsa, la sœur de Martin Valbert, et de l’énigmatique professeur von Valgen, scientifique dont les expériences audacieuses furent interdites sur Terre. En somme, l’équipage du Conquérant accueille des êtres d’une extrême intelligence dont les ambitions ont été brimées par le conformisme étatique et dont l’unique échappatoire est de coloniser l’espace, immensité inconnue leur permettant d’enfin exprimer leur talent et leur liberté. Les colons s’emparent du Conquérant et se rendent vers Phobos après avoir échappé à l’attaque d’un canon terrien disposé sur la Lune. Cependant, Martin Valbert est assassiné et von Valgen échappe de justesse à ce qui semble être, selon Armand Forestier, une tentative d’attentat sur sa personne. Lui et le savant décident de ne pas inquiéter l’équipage, et préfèrent garder le silence sur les périlleux évènements. Ils se mettent cependant à suspecter leur entourage. Mais l’arrivée sur Phobos fait oublier la présence éventuelle d’un meurtrier : les explorateurs y découvrent les vestiges apparemment inoccupés d’une civilisation supérieure de titans, où l’art égyptien se mêle aux objets futuristes.

Peter Randa livre une œuvre fort complexe ; Deucalion dresse le portrait pessimiste d’une humanité éprise de nihilisme. D’un côté se trouvent les lâches, les tyrans de la Terre qui brident tout esprit d’initiative, toute aspiration à la liberté.

Notre civilisation est peureuse, étroite et mesquine. […] On nous a ouvert l’espace et le cosmos, mais nous élisons toujours des Parlements selon un principe établi avant l’ère du machinisme. Nous sommes à la merci d’un fonctionnarisme sournois qui est devenu une sorte de pouvoir occulte… […] Si on a nationalisé mes entreprises, c’est pour complaire à la multitude, la masse anonyme et médiocre qui représente d’innombrables bulletins de vote et que l’on flatte odieusement à cause de cela1

Tels sont les acerbes et réalistes propos de Valbert, propos qui trouvent plus que jamais un sens à notre époque. Malheureusement, Peter Randa voit, comme seule échappatoire, la conquête éperdue de l’espace… Constat éminemment optimiste : du temps de Peter Randa, il était encore réaliste de penser que la conquête de l’espace allait être permise dans un délai bref et que certaines planètes du système solaire seraient accueillantes pour le Terrien. Peter Randa apprécie, par exemple, particulièrement Vénus, qu’il décrit, dans la trilogie Ariézi, comme une planète à la végétation luxuriante que l’homme peut habiter, grâce à un sérum, sans s’embarrasser de scaphandre. En vérité, bien que Vénus soit la jumelle de la Terre en raison de sa taille, de sa densité et de sa structure, l’existence y est compromise en raison de températures insupportables à l’être humain. De nos jours, de tels rêves ne sont plus permis. L’homme est donc toujours incapable d’échapper à la tyrannie et à la stupidité des États. La conquête de l’espace n’a jamais été aussi hypothétique alors que l’intelligence humaine n’a sans doute jamais autant été capable de s’en donner les moyens. Hélas, les États semblent avoir la main mise sur les avancées astronomiques et emprisonnent l’homme dans le cadre asservissant des nations. Ces États s’étendent, dans Deucalion, au fur et à mesure que l’espace est conquis : la lune appartient aux Nations unies et abrite une base militaire dotée d’un canon destructeur. Les inventions d’une élite minoritaire sont aussitôt prises à leurs créateurs et nationalisées de façon à appartenir au bien commun (sic), expression qui ne signifie strictement rien. « [L’État] gouverne au nom de la majorité et il a décrété que les minorités doivent s’incliner… Pourquoi ? Les minorités constituent presque toujours l’élite d’une nation2 », s’insurge la sagace Elsa. Le narrateur, Armand, semble partager ses dires : « L’intelligence asservie à la masse imbécile est devenue son esclave taillable et corvéable à merci3. » Imposés, asservis, persécutés, les intelligences supérieures sont rabaissées au rang de la sombre, jalouse et inculte populace. Les héros de Deucalion n’ont donc d’autre issue que de devancer les États en explorant, grâce au Conquérant, les planètes vierges. Cependant, il ne faut gère oublier, dans ce sombre portrait, les entrepreneurs, dont les fureurs sont justifiées mais les intentions indignes. Valbert dissimule ses véritables projets afin de séduire Forestier. Celui-ci est persuadé que Valbert n’a d’autre aspiration que de coloniser pacifiquement Vénus en s’affranchissant de la tutelle oppressante des États. En réalité, Valbert est un fanatique qui veut à prendre le pouvoir en menaçant la Terre, de la planète Vénus, avec des armes effrayantes. Armand symbolise l’équilibre entre ces deux polarités excessivement manichéennes : il veut simplement découvrir l’espace et jouir de sa liberté sans se lancer dans quelque entreprise vengeresse.

La fuite demeure, selon Peter Randa, la solution la plus saine et, après maintes pérégrinations, l’Éden retrouvé est promesse de rédemption pour Armand et Elsa dont les prénoms commencent étrangement par les mêmes lettres qu’Adam et Ève. Deucalion revient effectivement sur la genèse de l’être humain et dresse une synthèse cohérente de la création humaine. L’homme serait conçu artificiellement par les titans de Phobos. Comme Deucalion et Pyrrha, ces créatures auraient créé et répandu l’homme. Le récit scripturaire de la tour de Babel et la légende grecque des Titans ne seraient que des témoignages symboliques des tentatives désespérées des derniers créateurs de retrouver Mars. L’édifice ordonné par Nemrod ne serait donc qu’une gigantesque fusée confectionnée par les géants et l’échec de cette entreprise aurait causé la confusion des infortunés observateurs. La mythologie génésiaque rejoint l’anticipation eschatologique : Peter Randa noue passé et présent avec acuité et sagacité. Comme toujours, l’écrivain considère l’Histoire comme un cycle éternellement repris : « Des inadaptés surgiront toujours au moment opportun pour relancer l’aventure de l’homme… Les Titans l’ont sans doute voulu ainsi, car ils savaient à quel pessimisme aboutit fatalement le progrès matériel4. » Ces réprouvés symbolisent, chez Peter Randa, la puissance, le renouveau, la création, à l’instar des grandes figures d’éveil comme le Christ et Orc. Armand est la promesse de résurrection d’une société qui s’abîme dans l’insanité. Le lecteur jalouse secrètement cette figure christique et cherche, en vain, l’être fondateur qui renouvellera de sarments neufs les vignes putréfiées de la société.

Véritable ode au rêve et à la liberté Deucalion dénonce l’asservissement des Terriens : « on continue à enfermer et à contenir les hommes au nom de lois désuètes, un peu comme si l’on considérait l’imagination et le rêve comme pernicieux. Certaines lois sont à l’étude pour interdire certaines œuvres5. » Il serait sacrilège de proscrire ce roman de Peter Randa où se mêlent l’espoir, le rêve et l’imagination… Mais la façon dont est délaissée cette œuvre d’un public idiotement béat prouve son désintérêt envers les chimères spirituelles individualistes et son engouement pour un onirisme infécond et vulgaire.

  1. Peter Randa, Deucalion, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 209, 1962, p. 16. 
  2. Ibid., p. 35. 
  3. Ibid., p. 28. 
  4. Ibid., p. 190. 
  5. Ibid., p. 27. 
Haut de la page
Deucalion
Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №209
Année : 1962
Pages : 190