King of the Grey Islands

Hormis leur premier et remarquable album, Epicus Doomicus Metallicus, qui a irrémédiablement posé les fondements musicaux du groupe, chaque tentative qu’a subi Candlemass de changer de chanteur fut une expérience désastreuse, déplaisante, une dénaturation de cette sensibilité qui donne à la musique du groupe tout son relief. Candlemass se retrouvait alors depuis des années assimilé à la voix chaleureuse du charismatique moine à la chevelure hirsute, Messiah Marcolin, dont il semblait qu’elle était faite pour perdurer toujours avec lui. Hélas Messiah est un chanoine fort capricieux et pour des raisons qui sont pudiquement tues par le meneur, Leif Edling, Candlemass s’est vu contraint de congédier le chartreux fantasque, et cette fois-ci, cela semble être pour de bon. Si Messiah a tant marqué Candlemass, est-il raisonnable de poursuivre sur une voie semée de difficultés (notamment celle de trouver un autre chanteur qui soit digne d’hériter du rang messianique) au risque de causer à nouveau la déception d’un public fidèle pétri de méfiance vis-à-vis des écarts excentriques du groupe lorsqu’il se retrouve sans la voix du Moine irascible ? J’attendais donc ce dernier opus avec une crainte excessive, mais aussi avec espoir et confiance. Mon intuition me disait que je n’allais pas être déçue de mes maintes expectatives, et celle-ci encore une fois s’est montrée de très bon aloi. Néanmoins, certaines peurs persistaient en mon esprit ; je doutais que les airs de ce dernier opus, composés initialement pour la voix si particulière de Messiah Marcolin, seraient aussi bien interprétés par un autre chanteur. J’ai souvent cru qu’il s’agissait d’une néfaste erreur que le Messie quitte ce groupe qu’il a à jamais marqué de son empreinte, cette voix à la fois puissante et douce, pleine d’expressivité et de ferveur. Cependant, depuis quelques temps déjà, le groupe peinait piteusement à se renouveler et s’appauvrissait lentement  Messiah, conservateur pointilleux refusait toute tentative de progression, d’audace, de changement, préférant avec une bonhomie pantagruélique prendre repos sur ses divins lauriers, s’estimant peut être avec présomption si vital au groupe qu’il pouvait relâcher ses exigences et sombrer dans un contentement sourd et aveugle. En maints aspects, ce nouvel opus est une providentielle renaissance pour Candlemass, ce qui lui permet de laisser son essence s’épanouir à nouveau pleinement, tout en renouant avec cette audace, la même qui avait fait d’Epicus Doomicus Metallicus et de Nightfall deux piliers de leur discographie. King of the Grey Islands est par conséquent digne de parachever le triptyque.

Ce qui charme du premier abord dans cet opus, c’est son aura éthérée et déroutante, dès le prologue, doux et énigmatique, invitation à un lointain ailleurs ou une proximité méconnue, on ressent que l’écoute entière de l’album ne sera qu’une longue pérégrination mystique dans des cœurs sombres et tourmentés par les affres de l’existence. Cet aspect est bien entendu renforcé par la voix étonnante de Robert Lowe, chanteur émérite de Solitude Aeturnus, un maître qui contrôle chaque effet de sa voix à la perfection (notre chanteur ne manque pas d’expérience et de maturité, c’est un fait), nous entraînant soit dans une rudesse révoltée et charismatique, soit dans les volutes d’un douceur ensorcelante. Une voix changeante, certes, expressive et infiniment subtile, alliée à des riffs défiant toute puissance (le titre Emperor of the Void est un exemple de cette force intacte et immortelle des musiciens) qui transportent quiconque les écoute dans une fureur jubilatoire. L’album ne se résume certainement pas à cet unique titre, et exulte de rage à peine contenue dans les titres suivant, où la suavité de la voix contraste et s’allie à merveille au rythme ralenti et appuyé des titres Devil Seed et Of Stars and Smoke, qui parfois prennent même une suavité inaccoutumée. On reconnaît assurément Candlemass, mais perfectionné, apaisé, serein, il renaît de ses cendres poussiéreuses pour créer un opus infiniment plus mystique et assuré que ce dont on aurait pu s’attendre d’un groupe dont on craignait l’irrésistible déclin. Demonia 6 et Destroyer, apogées du talent de Candlemass, sont deux titres qui à n’en point douter raviront ceux qui apprécient un doom exacerbé par un aspect énigmatique  les paroles expriment toutes un malaise, un sentiment persistant de mal être dans la société, et aborde des thèmes d’un pessimisme acéré  la dépression, la souffrance existentielle, les horreurs de la drogue, la volonté d’en finir avec ce monde avili, infâme, et toujours cette aspiration à un dépassement, une transfiguration dans le rêve et l’imagination divine, dans la mort, symbole ultime de transfiguration et d’extase finale. La reprise de Solitude, le titre le plus célèbre du groupe, à l’issue de l’édition digipack, n’est point innocente  la recherche du trépas solitaire vu comme délivrance et source infinie de délectation voit ici son expression la plus pleine. Chacun de nous est un King of the Grey Islands qui au moins une fois dans son existence a ressenti un abyssal dégoût de ce qui fait notre basse et creuse vie quotidienne, ainsi qu’un sentiment tant de révolte que d’impuissance. L’opus se concentre sur la déchéance, la ruine de tous ceux qui ont tenté de se débattre en vain dans un monde qui n’est et ne sera jamais fait pour eux. Il s’agit probablement de l’album le plus pessimiste de Candlemass en partie expurgé des résonances religieuses apaisantes que l’on retrouve dans Nightfall, c’est sans doute pourquoi il évoque un ailleurs insulaire, sombre et lointain, semblable à une chute vers des profondeurs mystérieuses et démoniaques. Le chant acéré de Lowe exprime parfaitement cette volonté de combattre, de se révolter (Clearsight avec ses râles répétitifs en est une parfaite illustration) alliée à un désespoir profond et inextinguible, qui semble consumer chaque note.

Candlemass

King of the grey Islands est introduit par un court texte qui résume admirablement l’ensemble de l’album. Le voici donc :

I am the king of the grey islands. An unworthy soul, windswept and scarred, bent and confused.
My castle, my ruin, the moldering grave where the memory fades with the mourning cry of the mother.
Pain is an ally, loyal and true. Sweet like a burning poison. I know you.
Who counts the wounds? Who sees the hunger and it’s flight over the coastline of denial?
The fibers, the nerves, that rupture from arterie to cell, continuously repeating the hymn of life, death and the holy whore…
Desecrated in desperation.
I am the king of the grey islands. A lifeless and godforsaken realm at the rim of the great divide.
Where existence is torn apart against the black rock.
The foul taste of failure and disappointment enrapture my soul and my cries are smothered in fruitless abandon.
The smell of self contempt sultry over the springs of oblivion.
I stand before destruction, beholding the stone of my realm.
It’s dignity, cold and stern. Unmerciful without empathy. Eternal like sin.
You saw my birth, an ornament in your grain.
You see my death.
Dreadful and cold.
Alone.
Divine.

Une majeure partie de ces propos sont repris dans le premier titre qui commence avec un prélude doux et amer à la fois, puis s’exalte dans des riffs à la démence à peine contenue. Emperor of the Void demeure l’un des titres les plus pessimistes de l’album, où la figure maternelle de la Vierge se retrouve désacralisée dans un retournement apocalyptique en celle d’une sainte prostituée. La détresse narrée dans ce titre est telle qu’elle ne trouve plus l’apaisement dans les figures conciliatrices de la religion. Dans un revirement similaire, le château se fait ruine et même tombeau. Il ne reste plus que la couleur grise oppressante et le vide infini, deux symboles d’une terreur abyssale synonyme de mort. La notion de pouvoir « ruler », « king », « emperor » exalte les vanités humaines, assimilée aux vastitudes abandonnées des îles, elle montre l’arrogance pusillanime de toute nature humaine qui croît se targuer de quelque autorité alors qu’elle n’a aucune influence sur l’issue inéluctable de la vie  la mort, évoquée par des éléments du corps humain qui, chaque instant, ramènent l’homme à son destin fatal. Devil Seed assimile la figure du diable à celle d’une drogue dont on ne peut se défaire. L’être est dépossédé de sa substance, habité par des voix lancinantes qui rendent impossible toute guérison et causent le meurtre, la mort. Ce sont les pouvoirs séducteurs et terribles de la drogue que cette chanson à l’air obsédant, lourd et répétitif cherche à illustrer  l’on en prend peu au départ, « a little seed », mais cette semence diabolique dévore consciencieusement jusqu’à l’âme de celui qui l’a ingurgitée propageant une lèpre intérieure. La volonté de Satan se répand d’une telle façon que toute échappatoire est vaine, même la volonté de cesser et de se guérir ne peut être accomplie. Of Stars and Smoke exalte la dualité de l’homme  son âme vouée à l’élévation, à l’éternité, aux rêves chimériques et son corps, fragile et destiné au tombeau. L’homme est tel un arc-en-ciel éphémère dont les couleurs rapidement défaillent avant de disparaître. « From nothing I came before, to nothing I go » telle est la leçon de ce titre lent et délicat qui s’écoute comme une ballade, adoucissant l’acerbe sincérité de ses propos : « Homme, tu n’es qu’un songe rapide, un rêve douloureux  tu n’existes que par le malheur  tu n’es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l’éternelle mélancolie de ta pensée ! » écrivait Chateaubriand dans Atala. Of Stars and Smoke veut exprimer un constat similaire. Aucun titre peut exprimer aussi bien le thème de la chute que Demonia 6 avec ses sonorités lourdes et hypnotiques et ses paroles répétitives. Le sentiment de déchéance se voit accompagné d’une euphorie luciférienne et d’un enivrement frénétique. Destroyer exacerbe dans des riffs menaçants un puissant désir de destruction, celui d’une société infâme et immonde dont le massacre est source de jouissance. Les paroles cherchent intentionnellement à scandaliser et montrent que s’il existe des personnes qui désirent puissamment l’extinction du monde, c’est à cause de l’ignominieuse race humaine « I am injected, with venom and your piss. My life is hatred, I spiral down the abyss. A mind on kill mode, expressionless face. Brain like a child, fuck the human race ». Le titre suivant, Man of Shadow rassemble des passages véhéments et acerbes et d’autres plus doux. Il raconte la détresse d’un homme qui se suicide par dépit du monde, chérissant sa dépression, enfouissant son âme dans la douleur. Clearsight, excellent air métaphorique aux sonorités menaçantes et puissantes, raconte le périple à travers les mers du navire Clerasight à la recherche des lointaines rives de la connaissance. Après quatre ans de navigation les passagers périssent de soif mais leurs esprits continuent leur sempiternel périple à travers les océans assistant de loin au déclin de l’humanité. Ce titre est merveilleusement servi par une modulation du riff initial extrêmement savante et talentueusement interprétée. L’ultime chant, Embracing the Styx arbore une imagerie tout aussi mélancolique, où un mort franchit le Styx, un des fleuves des Enfers, assisté par le passeur Charon. Progressivement, à chaque vague que la barque fend, il sent la vie s’échapper de son corps.

Candlemass

Outre la voix mélancolique de Lowe, qui donne l’ultime touche aux airs, la performance de Leif Edling s’approche de la perfection, et donne un aspect intemporel à cet opus (l’air de clôture, Embracing the Styx, représente une merveilleuse synthèse de tout l’album qui s’achève dans une tranquillité déconcertante, mortelle, fascinante). Les musiciens sont loin d’être délaissés ; si l’étouffant trappiste occultait légèrement les performances musicales des instrumentistes, Lowe parvient, dans un équilibre magistral, à s’imposer, tout en laissant s’exprimer avec largesse les riffs toujours aussi talentueux, mais plus acerbes et appuyés qu’à l’accoutumée, de Leif Edling.

Un nouveau chef-d’œuvre de Candlemass, donc, sans doute celui dont l’ambiance est la plus pessimiste et sombre  un chanteur mélancolique, à la fois plaintif et agressif, à la prestation mémorable, des musiciens toujours aussi imposants, aux riffs majestueux d’une expressivité inégalée. Tout est compris dans cet album pour en faire l’un des meilleurs de Candlemass, rival estimé et méritant d’Epicus Doomicus Metallicus et de Nightfall. Je précise que la version digipack contient deux titres exclusifs, Solitude et At the Gallows End interprétés par Robert Lowe. On peut y suivre l’évolution musicale du groupe, sa nouvelle sensibilité plus extravagante et amère, et apprécier la prestation fort sagace du nouveau chanteur. Ces deux titres, bien qu’étant des reprises, s’inscrivent à merveille dans l’ambiance tourmentée de l’opus. Pour ceux qui auront le privilège d’acquérir l’édition limitée du digipack, ils découvriront un mini-disque bonus contenant la reprise de Robert Lowe du titre Black Dwarf signe éclatant que Robert Lowe est un digne héritier de Messiah Marcolin, et la version première de Demonia 6. Je fus enchantée à l’écoute de King of the Grey Islands, que je ne me lasse guère d’apprécier. Chaque titre est intriguant, merveilleux, puissant, et mérite une écoute attentionnée afin d’en saisir toute la profondeur. Il faut, avec intérêt, prêter oreille à cette musique si foisonnante et changeante, servie par un chanteur expressif et troublant.

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King of the Grey Islands
Candlemass
Plages :
01. Prologue
02. Emperor Of The Void
03. Devil Seed
04. Of Stars And Smoke
05. Demonia 6
06. Destroyer
07. Man Of Shadows
08. Clearsight
09. The Opal City
10. Embracing The Styx
11. At the Gallows End
12. Solitude
Distribution :
Robert Lowe (chant)
Lars “Lasse” Johansson (guitare)
Mats “Mappe” Bjorkman (guitare)
Leif Edling (basse)
Jan Lindh (batterie)
Année : le 22 juin 2007
Format : 1 CD Digipack
Il faut, avec intérêt, prêter oreille à cette musique si foisonnante et changeante, servie par un chanteur expressif et troublant.