Death Magic Doom
Voici encore un disque de Candlemass qui frôle l’excellence ; après King of the Grey Islands, qui signait le digne retour du groupe après l’injuste défection de Messiah Marcolin, Death Magic Doom représente, en quelque sorte, l’aboutissement artistique de Candlemass auprès du chanteur qui succéda au fantasque moine, l’américain Robert Lowe. King of the Grey Islands fut façonné pour Messiah Marcolin ; Robert Lowe dût donc chanter des airs qui ne lui étaient destinés et plier sa voix aux exigences premières du capricieux Messie. Le résultat fut sublime, grâce aux remarquables qualités du nouveau chanteur, qui parvint malgré tout à fournir une œuvre personnelle et cohérente, mais nous attendions avec hâte et appréhension un suivant album, qui viendrait sceller la prometteuse collaboration entre Candlemass et Robert Lowe. Nous ne fûmes absolument pas déçus par cet album. Death Magic Doom est donc, au contraire, pleinement adapté aux capacités et aux goûts de Robert Lowe, qui, ayant trouvé sa place auprès des musiciens, permet à sa voix de se déployer pleinement, dans des contrastes de plus en plus saisissants. C’est encore du Candlemass, mais avec plus d’audace, plus de caractère et plus de panache, comme si, après maintes errances artistiques, le groupe était enfin pleinement conscient de toute l’ampleur de ses qualités musicales et atteignait une maturité artistique nécessaire pour élaborer des œuvres dantesques, franches, parfaites, comme celles que l’on trouve dans Death Magic Doom.
Le premier titre, If I Ever Die, est un convaincant prélude à ce qui va suivre. Le titre est saisissant, et entraine d’ores et déjà l’auditeur dans l’impétueux maelström musical de Candlemass. Les quelques notes dissonantes des premières secondes se muent en un rythme farouche et soutenu qui porte inlassablement la voix du chanteur, expressive et précipitée. L’air, mis en valeur par une musique enfiévrée et furieuse ainsi que par des riffs frénétiques, est brièvement entrecoupé de quelques secondes de silence où le chanteur exalte son sentiment d’immortalité. En effet, le titre est marqué par un profond sentiment de vie qui perce au travers de cette vive musique et de cette voix impérieuse. Robert Lowe scande toutes les conséquences de son trépas : « rivers will dry, pillars will break, Hell feels like ice, the mountains will shake » et « the stars will drop from the sky, the gods will mourn me and cry » symbolisent l’apocalypse qui parachèvera sa mort, mort improbable face à la véhémence de cette volonté de vivre qui lui donne la certitude d’être immortel. Hymne à la vie et à l’insouciance, ce titre invite l’auditeur à n’avoir aucun regret, aucune tristesse, à profiter de chaque instant comme s’il n’y avait pas de lendemain. Seule cette façon d’exister fait de l’Homme un être immortel pour qui la mort n’est qu’une abstraction. Hammer of Doom est un air plus pessimiste, reposant sur un rythme lent, appuyé et funèbre. La voix, parfois calme, parfois emportée, est suivie par les envolées tourmentées de la guitare. Un son de cloches retentissant lentement donne à cet air une sonorité inquiétante et sentencieuse. Hammer of Doom narre l’inéluctable exécution d’un homme et sa descente en Enfer, descente sous entendue par l’isotopie de l’enfer « hell », « hellfire », « inferno » et par l’allure désolée du lieu où aucune rose ne pousse et où aucun rayon de soleil ne point.

The Bleeding Baroness révèle tout le talent de Candlemass qui parvient à créer des tableaux évocateurs grâce à une musique hautement expressive et à des paroles soigneusement élaborées. La lenteur majestueuse de la guitare au début de l’air rappelle la lenteur et la grâce de la pâle créature qui descend les escaliers. La voix du chanteur suggère l’envoûtement à la mention de l’odeur capiteuse de musc qui entoure la femme. Ce calme mouvement introductif est interrompu par une musique effrénée et des paroles saccadées qui suggèrent des images fulgurantes, effectuant un glissement vers l’horreur et l’effroi ; une tour sombre pendant la pleine lune, un massacre nocturne perpétré par la femme, un vampire assoiffé d’un sang délicieux. La femme mystérieuse descendant doucement les escaliers n’était autre qu’un vampire en quête de sa proie. La véhémence acerbe de ces évocations chaotiques contraste avec le refrain semblable à une lamentation. Demon of the Deep est un titre qui excelle mêmement dans la création d’une ambiance tant poétique que musicale. Le titre débute avec des notes douces et répétitives de guitare. La voix grave et lente de Robert Lowe vient se superposer à la musique jusqu’à ce que celle-ci se mette à tonner un air menaçant puis se calme à nouveau comme après une soudaine tempête. Cette musique contrastante vient accompagner la description d’un sinistre monstre marin, semblable au Léviathan biblique, « tyrant of the abyss, plague of the seas », les savantes modulations de la guitare, l’éclat de la voix font de Demon of the Deep un titre protéiforme aussi grondant et farouche que la créature qui est décrite. La fin du titre s’achève avec quelques notes d’un discret clavier et un chœur furtif qui prononce les dernières syllabes du chant. House of 1000 Voices décrit un orphelinat ayant brûlé que les petites victimes continuent à hanter. La musique est excellente et parvient à retranscrire le sentiment de peur et d’inquiétude face à un tel tableau. Le titre s’inscrit dans la tradition des films d’épouvante ; les visages des enfants morts apparaît dans les miroirs, le bruit de leurs pas dans les couloirs se fait entendre. Les ruines noircies, abandonnées par tous et déjà envahies par la végétation, dégagent une aura diabolique et mystérieuse : « just a box full of evil ». L’inéluctabilité du destin fatal de ces enfants rend la scène encore plus oppressante, d’autant qu’un élément vient troubler le calme du paysage calciné : « There’s a smell of something that’s wrong ». Ces dernières paroles, presque hurlées, suggèrent que l’incendie fut criminel, de même que le terme « murder ». Derrière cette image symbolique se cache un thème cher à Candlemass ; la fatalité. Enfermés dans la demeure, les enfants furent condamnés et n’eurent aucun choix. Leurs rêves brisés et la fulgurance de leur mort font qu’ils errent encore dans les ruines et ne sont guère conscients d’être des fantômes. Le contraste entre l’enfance et la mort est marqué musicalement par un léger air enfantin jaillissant d’une boîte à musique accompagné de la guitare après qu’elle ait exalté la mort dans des riffs lourds et acerbes.

Dead Angel fait explicitement référence à Lucifer, « a born devil, a saint that deceives » et à sa nature ambiguë, à la fois ange déchu et créature satanique. La description faite de Lucifer dans le présent titre évoque davantage la vision de William Blake que celle de la Bible ; le poète anglais considérait en effet Lucifer comme un être semblable à Orc, homme musculeux ceint de feu, esprit de la révolution et de la sédition. Ces éléments se retrouvent dans les paroles « I’m an image of perfection, I’m the sunrise, the resurrection ». La référence à la mer et à la terre provient de l’Apocalypse de Saint Jean où Satan s’incarne dans des monstres l’un terrestre, l’un maritime. Dead Angel est évidemment un titre ironique ; les paroles insistent sur le fait que Lucifer est partout, dans les éléments déchainés et dans le cœur tourmenté des hommes, pour en venir à cette conclusion : « I’m the angel alive ». De fait, Satan n’est pas détruit dans l’Apocalypse, mais seulement enchaîné durant mille ans. Les riffs très rapides accompagnant le chant âpre de Lowe sont alternés de passages plus lents chantés par plusieurs voix douces, symbolisant la nature paradoxale de l’ange déchu. Clouds of Dementia aborde le thème de la folie. La voix lancinante et traînante se lamente furieusement et mime parfaitement celle d’un dément désespéré. La détresse perce effectivement dans la voix du chanteur : il n’a pu se débarrasser des cris des fous qui occupent perpétuellement son esprit et a échoué dans ses différentes tentatives de suicide. Le dernier titre, My Funeral Dreams énumère des séries de rêves morbides. La musique, douce lorsque le chanteur raconte la longue descente éthérée vers les portes du trépas pendant le sommeil, se déchaine en même temps que la voix lors de l’énumération des songes. Les rêves de mort s’enchaînent sans cohérence : citons par exemple la mort dans les tranchées de la Première Guerre. Le narrateur se fait tirer dessus sans raison, étranglé pour trahison ou se retrouve frappé par une flèche empoisonnée. La superposition de ces images d’anéantissement est intimement liée au thème de la superstition et de la peur. Le réveil est terrible ; « I’m Dead without leaving my own bed ». Ces pensées funèbres sont autant de morts quotidiennes qui viennent tourmenter l’endormi. La musique, obsédante et lugubre, parvient à faire éprouver un sentiment similaire à l’auditeur, qui ressent le même trouble sinistre.
La présente édition limitée à 500 exemplaires contient un titre supplémentaire Lucifer Rising qui appartenait au précédent EP, éponyme, contenant deux inédits, dont celui-ci, un réenregistrement de Demons Gate et des versions de concert gravées sur scène à Athènes en 2007.
Death Magic Doom forme un album soigneusement élaboré, superbement orchestré, doté de maintes chansons évocatrices qui traitent des thèmes chers de Candlemass. Le talent de Robert Lowe se dévoile encore une fois dans toute sa richesse et toute sa profondeur ; sa parfaite maîtrise des effets vocaux est remarquable. L’auditeur avisé a le sentiment que ces chansons ont été faites pour lui et qu’elles lui correspondent pleinement. Ce nouvel opus s’écoute donc avec bonheur, délectation et s’inscrit parmi les nombreux chefs-d’œuvre du groupe.

